Regulæ Prof. Rheloricæ
COLLÈGES DES JÉSUITES
Les devoirs sont de deux sortes : prose ou vers; pour la prose1, on donnera chaque mois une courte matière d’un discours entier dont on traitera chaque partie séparément : le but doit être de se rapprocher le plus possible de Cicéron; pour les vers, on donnera de même la substance d’une ode, d’une élégie, d’une lettre ou d’un poème, qu’on traitera en plusieurs reprises.
Tel est pour le latin le programme des études; mais ce qui fait la vogue de cet enseignement, c’est moins encore l’habile gradation des classes, la variété des devoirs écrits et des explications, que l'attrait même dont les Jésuites ont su parer tous ces exercices, en s'appuyant sur un sentiment toujours en éveil chez les jeunes gens, l'amour-propre. Quintilien, cet excellent précepteur de l'enfance, recommandait aux maîtres de son temps de tenir leurs classes par l’éloge ou le blâme (laude et vituperio scholas regere) ; les Jésuites ont mieux que personne suivi son précepte. Le maître distinguait, par des titres honorifiques empruntés aux républiques de l’antiquité, ses meilleurs élèves qu’il transformait en Censeurs, Décurions, ou Préteurs; il
1. Le livre classique pour les devoirs est le petit traité d’Aphthone, dont nous avons déjà parlé; il suffit de citer les Pères qui l’ont publié, annoté, ou commenté : le P. Mazène, le P. Caussin, le P. Escobar, qui le compare « à un bras de mer fort étroit, à cause de la petitesse de son livre; mais en même temps à un océan, à cause de sa grande utilité; » le P. Ménestrier, qui lui donne des éloges encore plus magnifiques (Bibliothèque curieuse et instructive); le P. Pomey, qui le fait passer tout entier dans son Rhethoricæ candidatas.
divisait la classe en deux camps : Romains et Carthaginois, en opposant l’un à l’autre les premiers des deux états.
Le vainqueur était proclamé Imperator. « J ai été plusieurs fois Empereur », dit L’intendant Foucault dans ses Mémoires « et remportai des prix dans toutes mes classes ». Souvent deux classes s invitaient à venir l’une chez l'autre entendre les meilleures pièces de vers, des devises, des énigmes, des inscriptions, des emblèmes.
Académies. Joutes littéraires. — Indépendamment de ces séances extraordinaires, on avait institué trois Académies comprenant, parmi les Philosophes, les.Rhétoriciens, les Grammairiens, ceux qui se distinguaient par leur piété, leur obéissance et leur travail. Chacune de ces académies avait à sa tête un président chargé de diriger les travaux et les lectures; il était lui-même assisté de deux conseillers et d’un secrétaire nommés par les membres. C est dans ces réunions, qui avaient lieu le Dimanche ou les jours de congés, que les Rhétoriciens lisaient des petits poèmes dans le genre de ceux que renferment les recueils du xvne siècle (musæ Rhetorices); ils s’exerçaient à défendre ou à attaquer une thèse, à composer des inscriptions, des énigmes et des dialogues, des scènes pastorales, des ébauches de tragédie, enfin tout ce qui pouvait développer en eux le talent de composer et d’écrire.
Le jour de la fête de la sainte Vierge, et devant un auditoire d’élite, lès jeunes académiciens donnaient
COLLÈGES DES JÉSUITES
une séance publique; et le collège de Clermont, où se pressait toute la noblesse de France, vit se renouveler souvent ces joutes littéraires auxquelles le roi lui-mème ne dédaignait pas d’assister.
Fidèles aux préceptes d’Horace, les Jésuites savaient à la fois plaire et instruire; aussi ne se contentèrent-ils pas de composer des comédies, à l’imitation de Plaute et de Térence, et des tragédies inspirées plus souvent de Sénèque que de Sophocle, ils se mirent courageusement à dépouiller pour les humaniser les écrits savants du xvie siècle1.
Les livres des Jésuites. — Les ouvrages qu'ils corriposèrent ainsi pour alimenter leur nouvel enseignement sont innombrables, et l’Université, si sobre en écrits de ce genre, ne pouvait pardonner à ses adversaires leur heureuse fécondité. « Il semble, dit à Ce propos G. Hermant, que l’Imprimerie n’ait été ajoutée aux autres arts, que pour publier les pro-
1. Voir sur ces Tragédies le livre de M. Al. Pierron : Voltaire et ses maîtres , p. 59 et suiv.
M. Ch. Lenormant explique tous ces divertissements par la nécessité où se trouvaient les Jésuites d’égayer toute cette jeunesse, habituée à une vie active, qu'ils tenaient renfermée dans leurs collèges : « L’art suprême des Jésuites, dit-il, fut de faire aimer aux détenus le séjour de leur prison.... Indifférents aux jugements du monde, ils descendirent jusqu’à la puérilité, afin de s'accommoder à l’imagination de l’enfance. Qu’on prenne en pitié aujourd’hui l’appareil pompeux des exercices et des récompenses, qu’on juge sévèrement leurs drames >et leurs vers, qu’on trouve une grande distance entre Molière et le P. Porée, entre La Fontaine et le P. Sautel, toutes ces opinions, fort justes en soi, manquent néanmoins d’équité et de discernement, si l’on s’obstine à juger les choses en dehors du but que la société voulait atteindre. «
ductions de la Société; ils accablent leurs élèves d'ouvrages de leur façon, qu’ils composent beaucoup plus dans le dessein de se former un style et d’apprendre des choses qu’ils avaient ignorées jusquelà, que dans la pensée d’être utiles aux autres1 : de là ces traités d’Énigmes, de Devises et d’Emblèmes et toutes leurs Rhétoriques; et que mettent-ils encore dans leurs ouvrages? Compilateurs ou abréviateurs, les Jésuites sont des frelons qui font plus de bruit que les abeilles, du travail desquelles ils se nourrissent2. »
Lé reproche est vif; est-il de tout point mérité? Non sans doute; il est bien vrai que les Jésuites, pour posséder plus sûrement leurs élèves et les posséder tout entiers, ne leur mirent entre les mains que des ouvrages inspirés de leur esprit et rédigés par eux; mais ce qui prouve la valeur incontestable de ces écrits, c’est que l’Université même en accepta quelques-uns, et qu’Arnauld, dans son plan d’Études, commence et termine la liste des oeuvres qu’il recommande par les traités de deux Jésuites.