G. Hermant, Vérités académiques
2. « Immunisque sedens aliéna ad pabula fucus. » « D’ailleurs, ajoute God. Hermant, les écrivains de la société, n’ont qu’une fécondité apparente, puisqu’il leur faut beaucoup de mots pour renfermer fort peu de choses; ils n’ont point de solidité parce que leur savoir est mal digéré (cruda adhuc studia in forum propellunt); enfin ils n’ont aucune utilité, parce que leurs Livres sont étoilés de mauvaises matières, comme leurs Poésies, leurs Déclamations, et ces sortes de Pièces d’école, dont la nature ne consiste qu’à délecter, et qui sont fades dans leurs écrits, pour ne pas approcher de ce degré de perfection, que doivent avoir les choses de luxe et d’apparat. »
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Nous n’en citerons ici qu’un seul : c’est la Rhétorique abrégée du P. Cyprien Soarès. Je choisis entre tant d’autres cet ouvrage parce qu’il est le plus fameux et qu’il a eu autant de vogue dans les collèges de l’Université que dans ceux des Jésuites.
Rhétorique de Soarès. — Le résumé suivant est tiré du savant traité de Gibert « sur les auteurs qui ont parlé de la Rhétorique >V, les éloges qui vont suivre, donnés par un professeur de l’Université, n'en auront que plus de force.
« Le livre de Soarès, désigné sous le nom de Brevis Summa est des plus commodes par sa brièveté. L’auteur, qui l’a divisé en trois livres traitant séparément de l’invention, de la disposition et de l’élocution, a voulu simplement faciliter à la jeunesse l’étude d’Aristote, de Cicéron et de Quintilien; la division de l’ouvrage, les principes sur lesquels l’auteur appuie l’éloquence, qui est, dit-il, toute fondée sur la raison ; les détails sur la nature, l'emploi, l’objet, la fin, les parties de la Rhétorique, l’énumération des preuves, la manière de les traiter, les préceptes établis sur des exemples, rien ne manque à cet ouvrage. Les ornements du discours, qui font l’objet du troisième livre, et qui dépendent des figures de pensées et des figures de mots, sont exposés aussi brièvement que possible; et l'auteur est loin d’avoir la superstition et la confiance exagérée qu’avaient pour ces matières la plupart des faiseurs de Rhétorique de l’époque, si bien qu’il les abrège. »
Jusque-là nous ne trouvons rien qui porte la
marque et comme l’empreinte de la Société; mais c’est dans la préface qu’il faut chercher l’intention de l’auteur et le soin qu’avait, à son origine, la Compagnie, de sanctifier par l’esprit du christianisme l’éloquence païenne. Voici comment Soarès trace l’histoire de l’Éloquence :
« Lorsque la vigne épaissit son feuillage et disperse en tout sens l’exubérance de sa sève, un habile vigneron vient-il l’arrêter, elle renaît plus belle et plus fertile. Ainsi l’éloquence cultivée d’abord par des hommes étrangers à la loi de Dieu s’est trouvée défigurée par toutes sortes d’erreurs : retranchezles, elle reprendra aussitôt sa merveilleuse beauté.... Retranchez l'arrogance, l’insolence et cette soif d’applaudissements qui sont trop familiers aux orateurs de Rome et de la Grèce, après toutes ces souillures, la céleste beauté de l’éloquence chrétienne commencera à se révélera vous. C’est cette éloquence dont Grégoire et Basile ont fait un magnifique usage : elle a illustré les Chrysostome, les Ambroise, les Jérôme; c’est par la méditation assidue des choses saintes, l’amour de Jésus-Christ et la culture des sciences les plus sublimes qu’elle s’épanouit dans toute sa fleur1. »
Caractère particulier de l’enseignement du latin chez les Jésuites. — C’est ainsi sans doute que Soarès enseignait l’éloquence dans sa chaire d’Evora; mais en France, les Jésuites n’avaient pas
1. Tout ce passage est extrait du P. Daniel : Des études classiques dans la société chrétienne , p. 265-266.
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cru devoir proposer à leurs élèves ces grands modèles; ils se contentaient de passer l’antiquité au crible, et de dépayser, pour ainsi dire, les écrivains, en les transportant dans le milieu du Christianisme, sans pour cela accepter les auteurs chrétiens. De là cette crainte de l'histoire littéraire, cette attention à découper par morceau l’antiquité, à la présenter sous forme de fragments anonymes se suffisant à eux- i mêmes; ils ont voulu habituer l’élève à extraire des paroles même d’un auteur, tout le fruit qu’il devait tirer de sa lecture 1 ; à l’aide de ces mutilations ingénieuses, et de ces travestissements qui ne furent pas toujours heureux, ils entretenaient leurs disciples dans un monde idéal, qui n’était rien moins qu’une image de la vie; mais il restait nécessairement dans l’esprit je ne sais quelle impression de grandeur et de noblesse, très propre à former le goût et à élever l’âme. A la distance où l’on se tenait des auteurs, et dans ce demi-nuage dont on les laissait prudemment enveloppés, tout, même dans l’antiquité et dans le paganisme, apparaissait calme, plein d’une sereine et majestueuse beauté. Si cette méthode avait des avantages, et le plus grand de tous, celui d’éviter le paganisme de la renaissance, elle ne manquait pas de dangers; sous cette influence l’érudition du xvie siè-
1 . L’interprétation des auteurs était donc laissée au second plan :
« Ils estiment au-dessous d'eux de traduire en langue vulgaire les meilleurs passages des anciens, et de tourner réciproquement la langue vulgaire en celle qu’ils veulent apprendre; ils aiment mieux qu’il sorte de leurs mains de mauvais copistes, que de savants interprètes ». — God. Hermant.
cle a disparu en partie dans le xvne; de plus l’habitude d’étudier ainsi le latin séparé de son origine et détourné de son application naturelle, fit tourner en une étude de formes et de mots la lecture des auteurs ; dç là au vide, au puéril, au déclamatoire, il n’y a pas loin; les élèves et les maîtres durent se lasser bien vite de ces commentaires sur des idées générales, qui tournaient à la banalité1; qu’arriva-t-il? c’est que l’explication des auteurs fut délaissée et qu’on se reporta vers les devoirs écrits qui donnaient un aliment peu dangereux à l’activité de jeunes esprits.
Ici, du moins, il faut s’incliner devant l’habileté merveilleuse des Jésuites; fidèles à leur méthode de divertissements, ils inventèrent des devoirs nouveaux, capables de distraire l’esprit sans le fatiguer, mais aussi, incapables de le forcer à se recueillir et à se replier sur lui-même. De ce côté encore, ils s’attachaient uniquement à la forme 2 et se soucièrent peu
1. « De là viennent ces annotations inutiles, ces explications hors de saison, ces discours à contre-temps, ces thèmes étudiés, et ces recherches curieuses par lesquelles ils témoignent combien peu ils se mettent en peine de donner un aliment convenable à leurs disciples, qui ont plus besoin de lait que de nourriture solide. » — G. Hermant, déjà cité.
«•Ils se trompent s’ils croient que leurs écoliers en savent davantage; ils n’en savent qu’avec plus de désordre; ils se trompent encore s’ils croient découvrir de nouvelles terres dans les Lettres, ou s’ils pensent en abréger les difficultés par de nouveaux commentaires; leur prolixité ne vaut pas la concision de Turnèbe, Latomus, Lambin, Ramus, Carpentier, Passerat, Grangier. »
2. « De là vient aussi cet amas de phrases, qui, en soulageant la paresse des écoliers, leur donne un mauvais style, leurs Recueils, leurs Exemples, leurs Imitations, qui ne servent qu’à gâter les esprits, et le papier. ** — G. Hermant.
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du fond; ils eurent en vers et en prose, j'oserai près- I que dire, des virtuoses; rien ne fut négligé pour < flatter l’amour-propre des élèves, et même la vanité I des parents, dans ces exercices de classe auxquels ] ils accordèrent souvent l’honneur de la publicité. I L’élégance des mots servit à déguiser la pauvreté des I idées. Élèves et professeurs rivalisèrent dans ces joutes courtoises où Santeuil devait s’illustrer. Le fin, l’ingénieux, le raffiné, fut ce qui distingua les productions des Jésuites et de leurs élèves. Tandis que j l’Université plus sévère, trop sévère même, s’en; tenait à son passé, les Jésuites inventèrent tous les | jours du nouveau.
Le petit livre de P. Jouvency résume à merveille! cet enseignement, dans ce qu'il a de brillant, mais aussi dans ce qu’il a de superficiel.
Le but de l'Éducation est pour lui de former des poètes et des orateurs en latin.
« Le poète, selon lui, doit avoir atteint son déve-1 loppement à la fin de la classe de Seconde, autrement! dite classe d’humanités et de poésie. La Rhétorique :i créait et parachevait l’orateur. L’explication des! auteurs devait se faire non point en français mais en ij latin, hormis dans la classe de Sixième, à raison de a la faiblesse des enfants1. » Quant aux exercices de 1 chaque jour : pour la prose, ce sont des parallèlles, I des comparaisons, des plaidoyers, des déclamations, i des dialogues; pour les vers, des églogues, des scènes'