Thèse de M. Gréard
106 LE GREC DANS l' UNIVERSITÉ ET CHEZ LES JESUITES.
heureusement nommé de nos jours, Lancelot le trouve incomparable dans ses œuvres morales, et il ajoute que les traités de l'Instruction des enfants, de la Lecture des poètes, et quelques autres sont des chefs-d’œuvre inestimables et pour la matière et pour les figures et pour là grande abondance de mots, de pensées, de métaphores, de comparaisons et d’exemples qui s’y rencontrent. Le père Jouvency se contente de ces deux mots : « Vir doctissimus et prudentissimus »; et immédiatement s’attaquant au style, il le trouve trop dur (duriore tamen utitur fere stylo). Franchement, la dureté du style n’a rien à faire ici et la restriction ne s’explique que par une arrière-pensée : le père Jouvency se place au même point de vue pour juger les Grecs et les Latins; il les prend comme modèles de style, et les désigne à l imitation plutôt qu’à l’explication.
Après les philosophes,. Lancelot donne une longue liste d'historiens : Elien, Hérodien. Josèphe, Hérodote, Diodore, Thucydide, Xénophon, Denys d’Halicarnasse, Polvbe, qui « ressent un peu son soldat »,' Appien, Dion; puis viennent les orateurs : Démosthène dont « l’éloquence est merveilleuse quoique les formules du barreau d’Athènes la rendent plus obscure et moins agréable », Isocrate, et, en dernier, les poètes : Euripide (rempli de belles sentences), Aristophane qui « pourrait être encore rendu fort utile, étant tout plein de rencontres agréables et de cette urbanité altique », enfin Homère. Ici le P. Jouvency prend sa revanche : Homère est pour lui
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un poète divin ; il loue en lui non seulement la variété, l’abondance, la force et l’éclat du style, mais la hauteur des pensées, l’éloquence des discours et la beauté des descriptions1 ; à côté de cela les réflexions de Lancelot sont froides : « Encore que plusieurs n'y trouvent pas présentement toutes les beautés que les anciens y ont remarquées, et que Scaliger, qui préfère incomparablement Virgile à Homère, ait une infinité de sectateurs, il est certain néanmoins qu’il est absolument nécessaire (le mot est sec), soit parce qu’il renferme lui seul tous les mots, toutes les dialectes, soit principalement parce que tous les auteurs grecs sont pleins de citations de ce poète et d’allusions à ses vers ». Nous sommes loin ici du jugement de Quintilien, ou même de celui du P . Jouvency ; et, comme le dit fort bien M. Vérin à qui nous empruntons ces citations, Lancelot a bienl’aird avoir pensé comme Sèaliger.
On a pu saisir l’esprit différent des deux Sociétés dans ces quelques rapprochements; d’une part le P. Jouvency occupé surtout du style, de 1 autre Lancelot s’attachant aux choses plus qu aux mots; d’un côté un ordre arbitraire pour les lectures, de l’autre une classification logique et naturelle; enfin Homère moins goûté à Port-Royal qu au collège de Clermont; ne devait-on pas s’y attendre?
Il ne pouvait y avoir rien de commun, même pour
1. « Non tantum verborum varietatem, ubertatem, vim, lumina; sed etiam sententiarum dignitatem, facundiam orationum, deseriplionum venustatem. »
des jugements littéraires, entre deux Compagnies si profondément opposées; fions-nous en, sur ce chapitre, à l’opinion du P. Philippe Labbe, qui est plutôt que le P. Jouvency, l’interprète de la Société; c’est en effet au petit livre de ce Père'1, et surtout à la Lettre qui lui sert de Préface qu’il faut s’en rapporter, si l’on veut avoir la véritable pensée des Jésuites sur l’Enseignement du grec.
L’auteur des Étymologies fulmine contre les impies qui ont osé rattacher le français au grec sans, intermédiaire2, et publier des racines en vers français; « ainsi donc pour apprendre le grec on pourra se passer du latin ; mais n’est-ce pas vouloir décrier et ruiner en même temps que la langue française la langue latine, et rompre ce commerce séculaire que nos Français ont eu avec Rome! »
On ne pouvait proclamer plus hautement que le latin fait le fond des études (ce que nous savons déjà), qu’il tolère le grec, mais à tilre de vassal et à une condition, c’est qu’on l’enseignera par lui et pour lui; le grec n’aura pas, pour ainsi dire, d’existence propre; il ne sera qu’un moyen et non une fin; et dans aucun cas, il ne se permettra de nouer un
1. Les Étymologies de plusieurs mots français contre les abus de la secte des Hellénistes de Port-Royal. — Voir l'analyse de cet ouvrage dans la thèse de M. Vérin, p. 120-122.