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matiques et même de théologie, se révéler au public dans des thèses accommodées à la forme scolastique, dans des « Lectiones », des « Exercitationes » et mille autres sortes de longs commentaires latins; en France au contraire, où ses hardiesses avaient passé d'abord comme inaperçues, il fait son chemin par le monde et les académies. C’est dans le clergé, dans les congrégations religieuses, dans le barreau, dans la magistrature, dans les châteaux, dans les salons et même à la Cour qu’on rencontre des disciples fervents de la nouvelle philosophie, qui la portent pardessus les nues et travaillent à la répandre. Pour un tel monde ce n’était pas en latin qu’il fallait écrire, si l’on voulait être lu. Descartes n’avait-il pas écrit en français? A son exemple les plus honnêtes gens de l’époque, ses disciples, publient des exposés clairs et élégants, pleins d’élévation, de grâce et d’esprit, qui mettaient à la portée de tous la nouvelle philosophie.

Parmi ces ouvrages, qui sont l'honneur des lettres françaises, et qui ont eu le privilège de faire pénétrer plus que d’autres les idées nouvelles dans l’enseignement philosophique, citons en première ligne Y Art de penser ou la Logique de Port-Royal, et le Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même; composés pour des éducations particulières, ces ouvrages serviront à l'instruction générale; le nom de leurs auteurs et leur génie serviront à faire accepter ce qu’on eût repoussé venant de tout autre et surtout des disciples immédiats de Descartes.

Avant tous ces ouvrages, un sieur de Marandé

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avait publié en 1653 un Abrégé curieux et familier de toute la philosophie et des matières plus importantes de théologie ; la préface de cet ouvrage est curieuse par son mauvais goût prétentieux : le chapitre premier est intitulé la clef des philosophes, ou l'explication des termes en forme d'abrégé sur toutes les parties de la philosophie. L'ouvrage considéré dans son ensemble est superficiel ; il ne s'adresse d’ailleurs qu'aux gens du monde et non aux écoliers, et n'a rien de comparable avec Y Art de penser , qui nous ramène directement à notre sujet et aux collèges, où il devait faire pénétrer l’esprit de Descartes.

La « Logique » de Port-Royal, 1662. — La Logique ou VA ri de penser , dont nous n'avons point ici à donner l'analyse, est, de tous les ouvrages du temps, celui qui a le plus contribué à chasser peu à peu l'enseignement péripatéticien des collèges, et à détruire lascolastique; c’est à ce point de vue qu'il trouve sa place dans cette thèse. Son influence dans l'enseignement fut (on peut le dire) presque immédiate; elle fut en même temps la plus durable ; nous tâcherons d'en exposer les causes.

Le but même de ce livre qui fut inspiré, comme tous ceux de Port-Royal, par le désir de venir en aide à l’enfance, explique son succès ; la même charité, le même zèle à rendre l’étude plus attrayante, qui fit naître les Méthodes latine et grecque, a présidé à la composition de cet ouvrage, et l'a marqué de cette haine du pédantisme, de cette horreur pour le jargon et l'abus des termes techniques, qui devaient

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faire sa fortune. Quand on passe des Logiques de l’époque, embarrassées de longs préambules et de ces explications difficiles qui n’expliquent rien, à ces deux discours préliminaires pleins de sens et de droite raison, qui sont le véritable manifeste de l’esprit nouveau, on est comme un homme qui voit la lumière au sortir des ténèbres; la surprise n’est pas moins grande, quand on compare à ces définitions barbares, à ces formules sèches et vides, à ce désordre ambitieux qui remplit tous les manuels du temps, Gette simplicité lumineuse, cette disposition rationnelle des matières, ces préceptes dictés par la saine raison et par le suprême bon sens. Tout le suc du Discours de la Méthode a été exprimé dans ce petit livre, le premier de ce genre, qui enseigne que la logique peut servir à quelque chose, à bien conduire son esprit : « tant pour s’instruire soi-même, que pour instruire les autres ». C’était alors, malgré la tentative de Ramus et même après Descartes, une nouveauté. Le bon sens, qui est comme le parfum de tout l’ouvrage, se révèle surtout dans ce qu’on pourrait appeler sa partie conservatrice. MM. de Port- Royal ont bien vu que, s’il y avait beaucoup à rejeter dans les traités de l’époque, il y avait aussi quelque chose à prendre, mais en le simplifiant (les règles des propositions et des syllogismes); ils ont compris ce qu’il y avait d’exclusif et d’intolérant dans la proscription absolue de certains termes trop décriés de la langue de l’école, et ils ont pris la défense de Baroco et de Baralipton. Leur maître

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d'ailleurs. Descartes lui-même, leur en a donné H l’exemple : « Et nous aussi, dit-il, nous nous félici-i tons d'avoir reçu autrefois l’éducation de l'école, qui renferme beaucoup de préceptes très vrais et très; bons.

« Les syllogismes servent plutôt à apprendre à autrui les choses qu’on sait, qu'à les apprendre soimême. Les syllogismes probables n’en sont pas[ moins des armes excellentes pour les combats de la dialectique qui exercent l'esprit des jeunes gens et qui éveillent en eux l'activité et l'émulation. »

Descartes restreint l’application du syllogisme dans de justes limites; aussi ses disciples eurent le soin d'en faire revivre toutes les règles en les présentant; sous une forme vulgaire, éclaircies, réduites et sim-i plifîées, en les appréciant à leur juste valeur.

Il n'ont point pour cette idole de la scolastique l'injuste mépris qui commençait à être de mode; san; érige ^s règles du syllogisme en un spécifique; infaillible contre l’erreur, ils estiment néanmoins quelles peuvent être utiles, et les rajeunissent pat l'attrait de leurs exemples. Ce ne sont plus ici des phrases vides et oiseuses où les noms d’animal et de cheval reviennent sans cesse; touchant tour à toui aux branches les plus diverses de nos connaissances les auteurs de Y Art de Penser puisent dans toutes \e. sciences, et les font toutes intervenir : la métaphy sique, la rhétorique, la morale, la physique, la géo métrie, la théologie elle-même leur deviennent un< source des plus fines observations et des plus solide-

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préceptes, assaisonnés par une piquante critique des préjugés, qui reviennent aux erreurs anciennes, et s’opposent aux vérités nouvelles.

Bref, la Logique de Port-Royal avait su si bien faire entrer les idées de la philosophie nouvelle dans le cadre traditionnel et dans les formes consacrées, qu’elle ne tarda pas à pénétrer dans l’enseignement, ou tout au moins à s’y infiltrer peu à peu, jusqu’au jour où elle y sera franchement adoptée. Publiée en 1662, bientôt elle fut traduite en latin; le latin était en quelque sorte le passeport qui pouvait lui ouvrir l’accès des collèges.

Suivons sa fortune et en même temps essayons de déterminer les lentes modifications que l’influence cartésienne fit subir à renseignement de la philosophie.

Le Cartésianisme dans les collèges. — On peut juger des progrès du Cartésianisme dans l’école et dans les collèges par la rigueur et surtout par le nombre des décrets promulgués pour le combattre.

C’est en 1663 que les ouvrages de Descartes sont mis à l’index (donec corrigantur).

En 1667, le P. Lallemand se voit interdire le droit de prononcer son oraison funèbre.

En 1669, les candidats à la chaire de philosophie du collège Royal ont à soutenir des thèses sur l’excellence du Péripatétisme et contre la nouvelle philosophie de M. Descartes, « qui dictus est, ajoute Gui- Patin, magis induisisse novitati, quam veritati1 ».

1. Les sujets donnés sont les suivants : De immortalitate animæ ; De inotu; De Præstantia philosophiæ Peripateticæ.

C’est de 1670 à 1690 que la persécution fut la plus, forte; on en peut conclure que c'est aussi dans cette j période que le Cartésianisme rencontra le plus ; j d'adeptes.

En 1671, sur l’invitation deM. de Harlay, la Faculté I des Arts invite les professeurs à s’en tenir aux règles H établies, à rester attachés à la doctrine d’Aristote, | sous peine d’exclusion (ce n'était plus, comme en ' 1624, à peine de la vie) pour quiconque professerait ' des opinions contraires au Péripatétisme. Elle appelle j même les sévérités du Parlement contre les novateurs. I C’est à ce propos que Boileau, en compagnie de Racine et de Bernier, composa son fameux arrêt M burlesque, qui empêcha le sage Lamoignon d’en | donner un qui aurait fait rire tout le monde *.

En 1675, le roi nomme des commissaires pour exa- b miner toutes les thèses, et tous les cahiers de philo- i sophie.

En 1677, l’Université d’Angers, les congrégations religieuses, l’Oratoire et les Jésuites déclarent quel « l'on ne doit pas s'éloigner des principes de physique i d'Aristote, communément reçus dans les collèges, | pour s’attacher à la doctrine nouvelle de M. Descartes, que le roy a défendu qu’on enseignât pour de ’j bonnes raisons ».

Suivent les sept propositions que l’on doit ensei- j gner sur les points en controverse.

Néanmoins, cette année même, Pourchot, nommé \\

1. Celui de Bernier, moins connu que celui de Boileau, se trouve dans le Menagiana, t. IY, p. 271-282.

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