‹ ŒuvresChapitre 42 sur 71 · DEUXIÈME SECTION · texte numérisé non relu

DEUXIÈME SECTION

l’enseignement de la philosophie dJans les collèges des jésuites

AU XVIIe SIÈCLE

L’enseignement de la philosophie chez les Jésuites n’eut pas à subir les mêmes vicissitudes que dans l’Université. Au collège de Clermont, la philosophie était, comme le reste, soumise aune inflexible discipline, qui bannissait toute personnalité; et nul, même parmi les maîtres les plus autorisés, n’eût osé s’affranchir des règles prescrites, surtout en ces matières, où il est si malaisé de déterminer les limites de la raison et de la foi.

Comme le plus grand nombre des élèves quittait le collège après la Rhétorique, il n’y avait donc pour continuer, que les aspirants à la théologie, c’est-àdire ceux qui se préparaient à entrer dans la Société. Cependant nous voyons que Descartes fit sa philosophie à la Flèche, et il assure qu’il eut beaucoup à s’en louer :

« Vous voulez savoir mon opinion sur l’éducation de votre fils, écrit-il à un père de famille; parce que la philosophie est la clef des autres sciences, je crois qu'il est très utile d'en avoir étudié le cours entier, comme il s’enseigne dans les écoles des Jésuites. Je dois rendre cet honneur à mes anciens maîtres, de dire qu’il n'y a aucun lieu du monde où je juge qu’elle s’enseigne mieux qu’à la Flèche. »

Nous pouvons d’après le Ratio Studiorum indiquer sommairement ce qu’était cet enseignement : le cours était de trois années, la première consacrée à la logique, la deuxième à la morale, la troisième aux sciences physiques et , mathématiques ; les élèves n'avaient que deux heures de classe, une le matin, une le soir.

Le livre classique pour les logiciens était le Commentaire de Tolet sur la logique d’Aristote, que le professeur devait expliquer de vive voix, plufôt que de perdre le temps en dictées. Quant aux autres textes d’explication ils sont les mêmes que dans l'Université. Aussi n’y reviendrons-nous pas.

Mais quel est l’esprit qui anime cet enseignement, et en quoi reconnaît-on la marque de la Société? Une

ET CHEZ LES JÉSUITES AU XVIIe SIÈCLE.

prescription du Ratio Studiorum, nous éclaire à ce sujet. Parmi les interprétations des commentateurs, le professeur cherchera à démêler celles qui lui semblent préférables; et de ce conflit d’opinions qui éclate parmi les hommes les plus autorisés, il pourra en venir à émettre certains doutes « qu'il ne faut pas trop poursuivre, ni cependant trop négliger, s’ils sont de quelque importance ».

Tel est le point de départ de ce probabilisme qui ruinait le fond de toute philosophie sérieuse : telles sont ces tendances auxquelles Descartes fait allusion dans son Discours sur la Méthode, et que Molière a peut-être jouées sur la scène : on peut croire que ce penchant à ne rien trouver de fixe, ni de trop assuré dans une science d’origine tout humaine, partait d’une intention bien arrêtée d’abaisser la philosophie j devant la théologie, dont elle n’était que l’humble i suivante (ancilla ac pedisequa).

Toutefois, cet abus amenait d’étranges conséquences et un singulier relâchement, non pas seulement pour la morale, mais pour toutes les parties de ! l’enseignement philosophique, qui se trouvait frappé ! de stérilité et d’impuissance. Aussi, en 1643, une personne affectionnée au bien public (et plus encore i au bien de l’Université), après avoir établi que les Jésuites étaient des « Rhétoriciens enflés et de mauvais Grammairiens », les déclare « médiocres Philosophes1 », et soutient son opinion comme il suit :

1. Gui-Patin goûtait fort l’opuscule de G. Hermant; on le voit d’après la lettre 163 à M. Belin : « Les Loyolistes sont âpres à se

150 LA PHILOSOP11IE DANS LES COL. DE l’üNIVERSITÉ

Le Probabilisme. — « Chez eux la logique n’est qu’une routine sophistiquée; au lieu de servir d’appui aux conceptions, et de règle aux raisonne- 1 ments nécessaires, elle est devenue un alambic qui réduit tout en fumée : elle se borne à une altercation fondée plutôt sur l’équivocation des mots, que sur des difficultés raisonnables.

« La morale est démembrée dans leurs ouvrages : ') ils lui ôtent les nerfs et la chair, pour ne lui laisser qu’une peau rude ; et ce qu’ils lui conservent de parties est tellement corrompu et défiguré, qu’on peut dire à leur sujet après Sénèque : qu’ils apprennent plutôt à disputer qu’à bien vivre (docent disputare, non vivere) *.

« La physique est étrangement défigurée par leur piété : ils omettent les choses qui doivent lui servir de rudiment, et prétendent que nous attirons nos écoliers par la prolixité de nos écrits de Generatione et de Corruptione. Ils ignorent donc qu’Aristote a intitulé ainsi deux de ses livres, qui ne traitent nullement de ces matières dont ils entendent parler; en tout cas une philosophie exacte ne peut être criminelle; mais une théologie' impudique ne peut devenir innocente.

faire incorporer en l’Université de Paris. Il court ici un livret plein de grandes et bonnes raisons, pour lesquelles il montre que cela ne doit pas leur être permis; ils n’y ont pas répondu; aussi ne le peuvent-ils faire; si vous n’en avez vu à Lyon, je m’ofïre^de vous en mettre un dans le paquet des thèses; il est intitulé : Apologie pour U Université de Paris contre le discours d’un Jésuite . par une personne affectionnée au bien public, — 1643.

1 . Nous avons vu que le P. Lamy en disait autant de l’Université.

Page 1