‹ ŒuvresChapitre 43 sur 71 · ET CHEZ LES JÉSUITES AU XVII® SIÈCLE · texte numérisé non relu

ET CHEZ LES JÉSUITES AU XVII® SIÈCLE

« La leur n’est bonne qu’à déclarer la guerre à la pudeur, à fournir des armes aux libertins, et des amorces à notre malheureuse concupiscence1; grâce à eux, comme toute opinion est problématique quand elle est soutenue par deux ou trois docteurs, dès que deux ou trois jésuites, sous prétexte de charité ou de force d’esprit, auront fait une petite ligue pour flatter la délicatesse des chrétiens, ce qui de tout temps était réputé une hérésie deviendra un problème indifférent, ou plutôt tous ceux qui demeureront dans la tradition ancienne passeront pour des esprits faibles et des âmes scrupuleuses. »

Pour en revenir à la philosophie proprement dite et aux procédés scolaires de la Société, « le défaut d’exercice, en dépit de la pompe de leurs actes où les assaillants sont aussi peu nombreux que les soutenants, est une cause de grande faiblesse. Joignez à cela leur appréhension de faire plus qu’ils ne doivent; ils s’assujettissent à la servitude du temps, se rendent les esclaves de l’horloge; quelque difficulté qu’on puisse leur proposer, l’heure sonnante, à leur avis, est capable d’en donner la solution, et comme s’ils avaient perdu la parole après le temps désigné pour les disputes, sitôt qu’il est expiré, ils ne répondent plus que par les pieds et par les mains.

« Pour toutes ces raisons, il ne faut pas s’étonner que les jeunes gens trouvent plus à propos de puiser dans ces vives sources de nos écoles, que de s’arrêter

1. Ne trouve-t-on pas ici une partie de ce que Pascal développera plus tard avec tant d’éloquence?

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aux petits ruisseaux; car Ton peut dire de la philosophie des Jésuites ce qu’un ancien disait de celles des Grecs : 'EXXrjveov cpiXo<7o<pG, Xoycov 'l/dooç. »

Certes, il y a, dans ce qu’on vient de lire, du parti pris et de la rancune; ce ton même plein d’amertume qui fait déjà pressentir les Provinciales ne dénote pas un esprit calme et une grande impartialité; néanmoins la plus grande partie des critiques de G. Hermant paraît juste, et la suite le prouve bien. On devine aisément, qu’avec une pareille philosophie, les Jésuites durent impitoyablement rejeter le cartésianisme.

Descartes, de son vivant, avait conservé des relations d’amitié avec quelques-uns de ses anciens maîtres; lui mort, ils furent les premiers à provoquer contre son système et ses disciples les plus grandes rigueurs; et il n’en pouvait être autrement : le principe seul de la nouvelle philosophie, qui avait pour conséquence l’afTranchissementde la raison humaine, était essentiellement contraire au principe même de leur Société, qui repose sur l’abnégation la plus entière et l’obéissance absolue en quelque matière que ce soit ■*.

En déclarant la guerre au Cartésianisme, dit M. Bouillier, la Société se montrait fidèle à sa mission de défendre le passé et la tradition contre les nouveautés plus ou moins suspectes de l’esprit

1. L’humanité fécondée par les systèmes ne nous parait pas en travail d’une ère de vertu et de bonheur, dit le père Havignan.. La raison livrée à elle-même s'égare et roule d'erreur en erreur.

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moderne. Un certain empirisme puisé dans Aristote, et rajeuni par les théories nouvelles de Gassendi : tel fut le caractère que présenta généralement la philosophie des Jésuites dans la seconde moitié du xvir siècle; quant à la méthode, elle reste celle du Ratio Studiorum, el elle n’est nullement rajeunie; elle consiste toujours à chercher des contradictions entre les plus grands esprits sur les notions fondamentales (telles que l’idée de l’âme, de Dieu), et à partir de ces contradictions mêmes pour arriver à une conclusion voisine du scepticisme.

De là ce ton leste et dégagé, et comme une sorte de persiflage qui règne dans les écrits de la Compagnie.

Caractère des doctrines; ton des ouvrages

PHILOSOPHIQUES CHEZ LES JÉSUITES. — Savez-VOUS pourquoi le père Daniel s’en tient à Aristote et aux dogmes de l’école? Il va nous le dire dans les paroles qu’il prête à Colbert, qu’on dissuadait de faire apprendre à son fils l’ancienne philosophie, sous prétexte qu’elle ne contient que fadaises et chimères : « On m’a dit aussi qu’il y a bien des fadaises et des chimères dans la nouvelle; ainsi folie ancienne, folie nouvelle, je crois qu’ayant à choisir, il faut préférer l’ancienne à la nouvelle ».

Le P. Rapin tient à peu près le même langage : « Avoir appris combien ce qu’on sait le mieux est mêlé d’obscurité et d’incertitude, voilà le plus grand fruit qu’on puisse tirer de la philosophie. »

Repoussant le spiritualisme, peut-être exagéré de

Descartes, qu'ils eurent le tort de dénoncer comme une folie et comme un fanatisme, les Jésuites se sentaient attirés par sa physique. De ce côté leurs tendances empiriques pouvaient librement se donner carrière; ils ne craignirent pas de faire passer dans leur enseignement ces inventions subtiles, engageantes et hardies que les PP. Régnault, Tournemine, Buffier rendaient populaires par leurs ouvrages.

Ils déployèrent, pour répandre cette science dans leurs collèges, cet esprit ingénieux, cette clarté d’exposition, bref, ce soin de rendre l'étude aimable, qui ne les quittait jamais, mais qui peut aisément tourner au superficiel.

La physique, chez eux, consistait en une série d’expériences amusantes où un démonstrateur ambulant venait montrer quelques phénomènes électriques ou magnétiques, quelques expériences dans le vide, la circulation du sang dans le mésentère d’une grenouille, le spectacle du grossissement de quelques objets par le microscope, etc.

Rien de mieux que ces amusements instructifs: mais en voulant trop se rapprocher de l’enfant, en forçant cette tendance à faire d'une étude grave une sorte de récréation, et du travail un plaisir, on risque de tomber dans un système d’éducation énervant et peu viril. N'y a-t-il pas un danger sérieux à écarter tout 'effort d’un esprit déjà formé et d’une intelligence qui se développe, à pousser les jeunes gens jusqu'à un certain point pour les arrêter net, à les

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tenir en éveil par l’agrément sans jamais les provoquer à la réflexion ou à la curiosité? L’imagination pouvait se déployer à son aise dans de nombreux exercices qui lui servaient d’aliment; mais la raison mise à ce régime ne trouvait pas à se mûrir; élevée dans une sorte de tutelle et de dépendance, elle n’était point nourrie de ces racines de la science, qui sont amères, mais qui seules fortifient; avec eux :

Dans une longue enfance elle aurait pu vieillir.

Nous avons vu, dans l'étude des langues, les Jésuites se défier de l’érudition; nous ne devons pas être surpris de les voir dans leur enseignement philosophique redouter la libre pensée. C’est ainsi que l’esprit général de la Compagnie les portait tout naturellement à prendre le parti d’Aristote, de saint Thomas, et même de Gassendi, contre Platon, saint Augustin et Descartes, dont les doctrines leur semblaient incompatibles avec la foi ; ils restaient en cela fidèles à leur système de pousser la culture intellectuelle jusqu'au point extrême où elle pouvait l’être sans amener l’émancipation des esprits. Toutefois, ils ne réussirent pas toujours, puisqu’un de leurs meilleurs élèves fut Voltaire.

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