CHAPITRE I
Critiques de Port-Royal, de FOratoire, de l’abbé Fleury, etc.
L’Éducation à Port-Royal. — Son caractère de bon sens pratique. — Les Méthodes directement opposées à celles des collèges : Le Français substitué au Latin dans l’Enseignement. — Le Latin, langue morte. — Grammaire. — Explication et traduction des auteurs. — L’Histoire et la Géographie. — Les Langues vivantes (Idées de Lancelot, de Nicole). — Esprit cartésien. L’Oratoire. — Son enseignement historique. — Esprit cartésien, comme à Port-Royal. — Le P. Lamy. — Critique de l’Université, dans les Entj'etiens sur les sciences.
L’abbé Fleury et son Traité du Choix et de la Méthode dans les Études (1686). — Critique de la constitution même de l’Enseignement (Opinion de Richelieu, de Louis XIV à ce sujet). Résumé de toutes ces critiques. — Arnauld : Règlement d’Études dans les lettres humaines.
Nous avons exposé, dans toutes ses parties, renseignement qui se donnait dans les collèges del’Université, et dans ceux des Jésuites jusque vers la fin du xvne siècle; nous avons constaté que le latin fait le fond des études, et que le grec, sans être absolument délaissé, n’occupe en réalité qu’une place très restreinte.
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Pour la philosophie, sur laquelle nous n'aurons plus à revenir, nous avons pu mêler la critique à l’analyse; mais pour l’étude des langues, nous avons indiqué seulement que les méthodes en usage étaient loin de satisfaire les meilleurs esprits et les gens les plus éclairés : nous avons rencontré sur notre chemin Port -Royal et l’Oratoire, le moment est venu de présenter leurs doctrines, et de relever dans leurs écrits tout ce qui atteint directement les écoles publiques.... Lancelot, Nicole, Arnauld, le P. Lamy, l’abbé Fleury, qui vont s’offrir à nous, nous conduisent à Rollin et au Traité des Études qui sera le terme de ce travail.
On a remarqué qu’à Rome, après Auguste, on avait continué dans les écoles à former les jeunes gens à l’éloquence et à les préparer aux luttes du forum ou du barreau, quand l'éloquence et la vie publique depuis longtemps n’existaient plus ; ainsi, la rhétorique au lieu d'être un moyen, était devenue à ellemême sa propre fin : l’effet avait survécu à la cause qui l’avait fait naître; le même phénomène s’était produit dans l’Université; on continuait, sous Louis XIV, à enseigner le latin comme sous François Ier, comme à l’époque où il était indispensable de savoir parler au plus vite une langue qui était celle de tous les lettrés. Le français avait pourtant fait ses preuves avec Ralzac, Voiture, Retz, Saint-Evremond, Corneille et Descartes; et l’opinion publique protestait contre l’arrêt qui lui interdisait l’entrée des collèges. Ne devait-on pas l’accepter, sinon pour
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lui-même, du moins pour le latin, dont il était l’auxiliaire naturel? Et n’était-ce pas un aveuglement barbare, que de se priver du concours d’un si précieux allié?
L’éducation a Port-Royal. — Port-Royal et l’Oratoire sentirent cet abus, le signalèrent, et non contents d’écrire à ce sujet leur opinion, firentpasser leurs idées dans la pratique. De là un enseignement tout différent et plus rationnel, qui conservait le latin comme fond des études, mais qui l'apprenait par le français et un peu pour le français; qui mettait le grec sur le même pied que le latin lui-même et l’étudiait directement; et qui, pour l’un comme pour l’autre, remontait immédiatement à la source, puisant aux bons auteurs, auxquels la grammaire ou les racines devaient au plus tôt donner l’accès.
La hiérarchie des devoirs se trouvait ainsi renversée, les exercices, qui ont surtout pour but d’apprendre à écrire ou à parler dans la langue, passent après ceux qui doivent la faire entendre; l'intelligence des écrivains devient obligatoire pour tous, le pastiche, ou l’imitation des poètes et des prosateurs, n’étant réservé qu’aux esprits plus distingués. Une sorte de voie moyenne était ainsi adoptée, qui peut-être ne formerait ni des latinistes éminents, ni des hellénistes hors ligne, mais des Français intelligents, ayant lu Virgile et Cicéron, Homère et Thucydide, connaissant leur langue maternelle autrement que par l’usage, n’ignorant ni l’italien, ni l’espagnol, ni l’histoire, ni les sciences,
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ni ce qu’il faut, savoir d’une droite philosophie.
Tels étaient les élèves qu’on formait à Port-Royal et à l’Oratoire; là, ils s’appelaient les Bignon, ici, les Chabrol, et tant d'autres qui ont fait la gloire de Juilly; mais précisons davantage, et entrons un peu dans les détails; aussi bien le sujet est-il beaucoup plus moderne qu’il ne le semble, et en bien des points nous serons plus près encore du xixe siècle que du xvne.
Nous n’avons pas à refaire, même en abrégé, l'histoire des Petites-Écoles, ni à caractériser longuement l'esprit général qui présida à leur fondation et qui survécut à leur dispersion; nous voulons seulement extraire de ces œuvres, dans lesquelles Arnauld, Lancelot, Nicole, Guyot, Couste nous ont légué le souvenir de pratiques qui leur ont été chères, les traits qui atteignent plus directement l’enseignement des collèges. Ces critiques fondées toutes sur la raison ont un caractère qu'il n’est peut-être pas mauvais de faire ressortir à notre époque, et sur lequel nous insisterons volontiers : elles sont éminemment pratiques, et les procédés d’enseignement qu'elles nous révèlent ou nous proposent, n'ont rien de précipité ni d’inapplicable; on voit que chez tous ces maîtres l’expérience a précédé la théorie, ou plutôt que la théorie elle-même n'est que l'usage constaté, expliqué, défini et mis en maximes. C’est Sainte-Beuve qui l'a remarqué; et rien n’est plus juste. Nicole enseignait au jeune Tillemontla philosophie selon les préceptes de l'Art de Penser qui ne
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parut que plus tard; il n’écrivait ses pensées sur l’éducation, qui sont pleines de remarques si fines sur la grammaire, l'histoire, les langues, etc., qu'après avoir pu contrôler les résultats obtenus par les méthodes de Lancelot; Arnauld enfin ne proposait son Règlement d’Études qu’après avoir dirigé les Écoles de Port-Royal.
Cette réserve et ce bon sens de la part de gens qui auraient pu s’arroger, sans que personne s’en étonnât, le droit de critiquer et de dogmatiser en matière d’éducation, méritent d’être signalés de nos jours : c’est là un exemple, qu'il est bon de rappeler au milieu de ces projets de Réformes qui nous viennent de toutes parts, et où l'imagination se donne un libre cours; on va juger si ce sont des chimères que proposait Port-Royal, ou même de ces systèmes décevants par une apparente unité, qui plaît à l’œil, mais qui défie de tout point la pratique.
Avant tout c’est la charité et l’amour de l’enfance, qui fait le fond de toutes les critiques dirigées par Port-Royal contre l’enseignement des collèges, mais la charité est soutenue par le bon sens.
L’Université se souciait peu de mettre ses élèves « en belle humeur » 1 et d’éveiller la gaîté en leur esprit : elle ne le pouvait guère du reste, l’éducation qu’elle donnait était, sous ce rapport, nécessairement inférieure à celle qu’offraient les Petites-Écoles, qui n’étaient en somme qu’une réunion d’éducations