‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 10 sur 15 · FRÉDÉRIC OZANAM · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC OZANAM

Tacite commence ainsi la vie d'Agricola : « C'est « un antique usage de transmettre à la postérité les « actes et les mœurs des hommes illustres, et notre « âge lui-même, quoique peu curieux de ses propres « gloires, n'a pas failli pourtant à cet exemple, « toutes les fois qu'une vertu mémorable a su y « vaincre le défaut habituel aux plus grandes « comme aux plus médiocres cités, qui est l'igno- « rance et l'envie du beau. Mais chez nos pères, de « même qu'on était porté à accomplir des choses « dignes de mémoire, on l'était aussi à les rendre « célèbres , sans autre ambition que de satisfaire « dans sa conscience le goût du bien. Même on im- « putait à une noble assurance, plutôt qu'à l'orgueil, « d'écrire sa propre vie, et ni Rutilius, ni Scaurus, « en publiant la leur, n'encoururent le blâme de leur « siècle ou ne lui inspirèrent une moindre foi, tant « il est facile d'apprécier la vertu dans les temps qui

« sont faciles à la produire. Pour moi, prêt à ra- « conter la vie d'un homme mort, j'ai dû prendre « soin de m'en justifier. »

Gomme Tacite, fallût-il m'en justifier, je veux dire quelque chose de la vie d'un homme mort, d'un homme qui eut avec Agricola cette ressemblance , d'acquérir une gloire qui en présageait une plus grande, et de s'éleindre tout à coup, sans tache et inachevé, au seuil d'une commune admiration. Soldats tous les deux, l'un dans les camps de Rome, l'autre dans les camps du Christ, leur jeunesse fut sérieuse, leurs services précoces, leur renommée pure, leur fin prématurée et cependant opportune, leur mémoire touchante, et ces traits vivants sous la plume de Tacite me faisaient venir involontairement à l'esprit que nous avions perdu dans Frédéric Ozanam l'Agricola chrétien. Perte plus cruelle objet d'une louange autrement affectueuse et durable, puisque la foi, ce lien souverain des âmes, était le principe des vertus et des amitiés que noufs regrettons dans notre Agricola. N'y eût-il eu entre nous que l'éclat de son dévouement à la cause de Dieu , c'en serait assez pour que je ressentisse l'envie généreuse dont parle Tacite, et que je fusse porté vers sa gloire sans autre ambition, en la célébrant, que le plaisir de ma conscience. Mais Ozanam, qui était pour nous tous un chrétien éminent, était pour moi davantage. Sa main s'était approchée de la mienne, et son esprit, durant vingt années, avait été l'hôte fidèle des régions qu'habitait le mien. Nous vivions dans la même vérité , mais aussi dans

le même siècle, dans les mêmes pressentiments et les mêmes aspirations, et, en descendant des devoirs et des sommets éternels , nous nous rencontrions encore au-dessous, là où les ombres commencent, où les doutes sont possibles, et où la foi elle-même ne suffit plus pour tenir les cœurs étroitement embrassés.

Je ne suis pas d'ailleurs le seul sensible à cette destinée si promptement éteinte. Une génération d'hommes, jeunes alors, aujourd'hui plus mûrs, avait entendu la voix d'Ozanam et lu ses écrits; il était pour elle un guide éloquent, un apôtre sympathique. En parlant de lui, je parlerai d'elle; j'acquitterai sa delte avec la mienne, et peut-être élèverons-nous ensemble un monument qui rappellera de beaux jours et soutiendra plus d'une vertu.

Il me faut traverser bien des années pour retrouver l'heure où je vis Ozanam pour la première fois. Je n'avais pas encore inauguré l'enseignement qui bientôt après me donna des disciples et des amis. Frappé de la foudre à l'entrée de ma vie publique, séparé d'un homme illustre en qui j'avais cru trouver le génie de la conduite avec celui de la pensée, j'errais au dedans de moi dans des incertitudes douloureuses et de terribles prévisions. De ce peu de renommée que j'avais acquise en combattant trop

tôt, jaillissaient des amertumes qui eussent brisé mon existence, si des affections généreuses et à jamais fidèles n'eussent pris leurs racines dans la solitude même où m'avait rejeté la disgrâce. Ozanam ne fut pas de ces amis premiers que le souvenir du malheur rend si chers; mais il vint à cette heure-là, comme l'avant-garde de la jeunesse qui devait bientôt , en entourant ma chaire , me relever de mes afflictions.

Que me voulait-il? Ce n'était pas la lumière de la foi qu'il avait à me demander. Le souffle d'un doute réel n'avait en aucun temps terni la clarté de son âme. Enfant de la France par le sang qu'il avait reçu, il l'était aussi de l'Italie par son berceau, et ce n'était pas en vain que la ville de saint Ambroise et celle de saint Irénée avaient uni, pour le baptiser, les grâces de leurs traditions. Il avait en lui l'influence de deux ciels et de deux sanctuaires. Lyon lui avait donné l'onction d'une piété grave , Milan quelque chose d'une flamme plus vive, et ces deux sources d'ardeur, loin de s'afl'aiblir avec l'âge, s'étaient grossies en chemin de la sève d'une forte éducation. Ozanam avait eu ce bonheur, de rencontrer au terme de ses études littéraires un maître capable d'éveiller sa raison. Une philosophie élevée, en lui ouvrant sur l'homme les mômes points de vue que la foi, avait produit dans son intelligence cet accord tout -puissant des révélations et des facultés, qui agrandit et fortifie les unes par les autres, fait du chrétien un sage, du sage une créature qui ne s'enorgueillit ni de la science ni de la vertu. Tel était

Ozanam lorsqu'il entra clans ma chambre et s'assi/ près de mon feu pour la première fois. C'était dans l'hiver qui liait 1833 à 1834. Il devait avoir vingt ans.

Je ne me rappelle rien qui m'ait frappé dans sa personne. Il n'avait pas la beauté de la jeunesse. Pâle comme les Lyonnais, d'une taille médiocre et sans élégance, sa physionomie jetait des éclairs par les yeux, et gardait néanmoins dans le reste une expression de douceur. Il portait, sur un front qui ne manquait pas de noblesse, une chevelure noire, épaisse et longue, qui lui donnait cet air un peu sauvage que les Latins rendaient, si je ne me trompe, par le mot d'incomptus. Sa parole ne m'a point laissé de souvenir. Mais, soit qu'on me l'eût fait remarquer comme un jeune homme d'espérance, soit que la renommée ait depuis ranimé ma mémoire, je le vois très - bien au lieu où il était , et tel qu'il était.

Que me voulait-il donc? C'est une grande chose pour un jeune homme que ses premières visites à des hommes qui ne sont pas de son âge, qui l'ont précédé dans la vie, et dont il espère, sans qu'il sache bien pourquoi , un accueil bienveillant. Jusque-là il n'a vécu que des caresses de sa famille et des familiarités de ses camarades ; il n'a pas vu l'homme, il n'a pas abordé cette plage douloureuse où tant de flots déposent des plantes amères et creusent d'âpres sillons. Il ignore, et il croit. Ozanam ignorait aussi, et il croyait. Je n'étais pas d'ailleurs un homme pour lui, j'étais un prêtre. L'en-

fant qui s'est ouvert au prêtre en conserve un instinct de rapprochement, et ce que la femme est pour le cœur qu'agitent les passions, le prêtre l'est pour le cœur qui travaille à devenir pur. Ozanam venait donc à moi parce qu'il était chrétien et parce que j'étais un ministre et un représentant de sa foi, dont il avait ouï parler. Mais il y venait aussi, peutêtre, par une sympathie d'un autre ordre, sympathie qui se liait dans son esprit à tout ce qu'il avait de plus cher au monde, sa foi, sa patrie, la vérité, le bien, l'avenir du christianisme et l'avenir de la vérité.

Rien sans doute ici-bas ne marche de pair avec Jésus-Christ et son Église. Les empires se transforment, les races changent, les opinions s'usent après un certain cours, et celui qui veut asservir les destinées de rÉvangile à des choses humaines, si saintes et sacrées qu'elles soient, est semblable au navigateur qui, rencontrant une île assise sur le roc dans les profondeurs de l'Océan, voudrait l'attacher à son navire et l'amener de rivage en rivage sous un ciel nouveau. Mais si la grâce est supérieure à la nature, elle ne lui est pas étrangère , et la nature elle-même a des lois qui viennent de Dieu et participent de son immutabilité. Il ne faut donc pas, à cause que Jésus- Christ est Dieu et que l'Église est son ouvrage, se

persuader que le monde n'est rien : car le monde aussi a Dieu pour auteur, il repose aussi sur des principes éternels, et c'est du mouvement coordonné de l'un et de l'autre, du monde et de l'Église, que résultent la paix de tous les deux, l'harmonie de la création et de la rédemption, enfin la beauté de l'œuvre qu'éclairent ensemble la lumière du jour et la lumière du Christ. Le chrétien donc , sachant ces choses , s'il met la grâce au '- dessus de la nature , l'Église au - dessus du monde , ne les sépare point dans ses pensées et ses travaux ; ou , s'il paraît les séparer dans une certaine mesure et en un certain sens, c'est encore pour mieux les unir en leur épargnant des chocs dangereux. Ainsi , quand l'empire romain penchait vers sa ruine, les papes, qui n'ignoraient pas la caducité des choses humaines , s'employaient pourtant à sauver ce grand corps , et ils souffraient des coups qui lui étaient portés, parce qu'ils voyaient en lui un principe d'ordre , quoique corrompu, un abri tutélaire, quoique vieilli. D'autres , tels que Salvien , persuadés que la régénération de l'empire était impossible, et qu'il n'était plus qu'un cadavre attaché aux flancs de l'Église, appelaient de leurs vœux les enfants du Nord, race barbare, il est vrai , mais toute neuve, et qui permettrait au christianisme de fonder avec eux une société rajeunie dans ses deux sources , la virilité humaine et l'efficacité divine. L'avenir a justifié Salvien. Car, en ces matières , où le temps se projette sur l'éternité, l'Église n'a plus la même assurance pour se soutenir dans une inébranlable conduite , et d'un

pape à l'autre, d'un siècle à un autre siècle, l'aspect des choses peut apparaître diversement. Le temps révèle les choses du temps, comme l'éternité révèle les choses de l'éternité. Mais, malgré la difîérence des deux ordres, ils n'en sont pas moins liés entre eux. Tout ce qui intéresse la société humaine intéresse la société divine, et tout ce qui intéresse la société divine intéresse aussi la société humaine, l'une et l'autre étant composées d'hommes, et des mêmes hommes.

Quand donc Ozanam entra dans le monde, plein d'ardeur et de foi, il y rencontra, comme ses pères de tous les âges , une question temporelle à côté de la question éternelle. S'il fût né deux cents ans plus tôt, il eût eu à choisir d'être pour la Ligue ou pour le roi ; de suivre le mouvement populaire qui repoussait un prince hérétique, ou de s'unir à la presque totalité des évêques de France , qui demeurait fidèle à l'hérédité du sang. Venu plus tard, il lui fallait choisir aussi. Une révolution avait changé le monde , et changé dans le monde la situation de l'Église. Dépouillée de ses biens, bannie des affaires publiques , privée du bras humain pour soutenir ses dogmes et ses lois, l'Église se voyait encore refuser des libertés de l'âme et de l'intelligence, tandis que le monde, en la répudiant et en l'opprimant, proclamait pour lui le règne de la liberté la plus étendue dans l'égalité la plus parfaite. C'était là le crime du temps où vivait Ozanam. Son enfance avait grandi sous le poids de cette sanglante contradiction, et il arrivait à l'âge d'homme.

— 20o — à l'âge de la parole et de l'épée, en ayant r^evant lui la perversité d'un mensonge public et persévérant contre Dieu. Il n'y avait pas de chrétiens qui ne le ressentissent, d'autant plus à plaindre tous, que la gloire des catacombes ne les relevait pas de la servitude, et qu'un ordre apparent, régulier, couvrait d'un linceul blanchi cette effroyable subversion.

Mais si l'on était d'accord sur le mal, on ne l'était pas sur le remède.

Les uns pensaient que la société nouvelle, issue d'une révolution qui avait elle-même pour père un siècle corrompu, portait dans ses flancs un principe de mort irréconciliable avec la vérité; que, quoi qu'c'lle fît, malgré elle, par les nécessités de son origine , elle refuserait éternellement justice à Dieu , à l'Évangile, à l'Église, à Jésus-Christ; que d'ailleurs, outre sa haine native contre toute institution de Tordre divin, elle reposait elle-même sur des fondements caducs, la liberté politique et l'égalité civile n'étant que l'anarchie cachée sous des rêves décevants. Ils concluaient de là qu'il fallait à tout prix rétablir l'ancienne société, et que, si cette espérance était chimérique, il n'y avait qu'à se voiler la tête et à attendre avec résignation les derniers coups de l'abîme.

D'autres, plus jeunes, trop confiants peut-être en des événements qu'ils n'avaient pas vus de près , se laissaient aller à de moins tristes et de moins extrêmes prévisions. Nés dans les ruines, s'ils ne les aimaient pas. ils les comprenaient mieux. La

révolution, disaient- ils, fut sans doute un châtiment, mais le châtiment n'exclut pas le bienfait. Beaucoup de choses devaient périr, parce que beaucoup de choses avaient péché. Quand les tombes de Saint-Denis furent ouvertes et que les os des rois parurent dans la main des enfants, l'histoire, sans justifier le crime, pouvait l'expliquer, et Dieu, qui pèse les rois sur leurs trônes , les pèse aussi dans leurs tombeaux. Levons les yeux vers lui , et sachons avec lui tirer le bien du mal , et la vie de la mort. Pourquoi le xix« siècle hériterait-il à jamais des passions et des erreurs du siècle précédent? Dieu n'a-t-il pas fait guérissables les nations de la terre? Est-il même assuré que le xviii* siècle ait enfanté le nôtre? Le nôtre veut l'égalité civile, la liberté politique et la liberté religieuse : sont- ce là des pensées et des volontés absolument inconciliables avec le christianisme? N'est-ce pas le christianisme qui a révélé aux hommes leur égalité devant Dieu, et y a-t-il si loin de l'égalité devant Dieu à l'égalité devant la loi? La liberté politique, si elle n'est pas d'origine chrétienne , puisque les anciens la connaissaient, n'est pourtant pas étrangère à la chrétienté : le moyen âge l'avait ressuscitée sous une forme qu'ignorait l'antiquité , et de cette forme étaient sortis les peuples modernes, avec la monarchie tempérée qui faisait leur force et leur honneur. Quant à la liberté religieuse, elle élait le fruit naturel et inévitable de la dissidence entre les communions chrétiennes. Du jour où le christianisme s'était partagé en plusieurs rameaux , il avait fallu

choisir entre une persécution réciproque, dangereuse' pour tous , tùt ou tard odieuse à tous, et une liJDerté honorable aux forts et aux faibles, leur laissant, aux uns comme aux autres , le prosélytisme de l'intelligence et de la vertu. Ces faits, ajoutait- on , sont accomplis dans le monde; ils sont le nœud de ce siècle, et si l'Église n'en a pas encore profité pour sa rédemption, c'est-à-dire pour son affranchissement personnel, c'est que, tardive à se prononcer, ennemie des ruines les plus nécessaires, elle attend de l'expérience une révélation digne de sa profonde et patiente sagesse. Pour nous, ses enfants, qui devons une moindre prudence à une moindre responsabilité, que tardons-nous à revendiquer notre liberté propre au nom de la liberté de tous? Une société, quelle qu'elle soit, ne peut traiter en amis ceux qui se font ses ennemis. Il ne faut jamais, à la vérité, transiger avec le mal; mais ici le mal n'est pas dans les principes, il est dans leur fausse application. Le jour où l'Église aura sa part de la liberté et de l'égalité communes, elle leur apportera sa mesure avec sa force , et le cours des esprits prendra jtout ensemble et plus de justesse et plus de gravité. Ozanam, en entrant dans le monde, avait entendu ce langage. Ce langage était contredit; il n'avait pas toujours eu pour interprètes des esprits assez sobres, et il était d'ailleurs contre le courant général. Assurément le choix était difficile pour un jeune homme. En ce qui est des vérités absolues, l'évidence nous entraîne; en ce qui est de la foi, une immense autorité nous guide : mais quand

l'intelligence est en face d'une lumière mêlée d'ombres, où les faits s'entrelacent aux idées, soit pour les combattre, soit pour les soutenir, il reste une terreur jusque dans la conviction, et il faut du temps, de l'expérience, de grandes lectures dans le passé, de grandes leçons dans le présent, pour arriver à des opinions qui honorent et commandent la vie. La jeunesse devrait donc s'abstenir, et ne pas préparer à sa pensée des retours pénibles ou des persévérances trompeuses : mais la nature lui a refusé cette prudence, et peut-être heureusement; car, si la maturité seule prononçait , les glaces du scepticisme remplaceraient aisément la fougue de l'enthousiasme , et le monde y perdrait en conscience aussi bien qu'en grandeur. C'est dans le cœur du jeune homme que se creusent et s'assoient les forteresses de l'âge mûr, et celui qui a trop craint les périls de l'erreur ne craindra jamais assez les périls de l'inditïérence.

Je ne puis dire s'il y avait dans la tradition domestique d'Ozanam quelque chose qui l'inclinât plutôt d'un côté que de l'autre. Il descendait originairement d'une famille juive de la Bresse, convertie par saint Didier, l'an 600 de l'ère chrétienne. Un de ses ancêtres, Jacques Ozanam, dont Fontenelle a écrit l'éloge, était au xvii° siècle un mathématicien remarquable et un chrétien fort droit. On a retenu ce mot que lui avaient inspiré les querelles théologiques de son temps : « 11 appartient aux doc- « leurs de Sorbonne de disputer, au pape de pro- « noncer, et aux mathématiciens d'aller en paradis

« par la perpendiculaire. » Le pore d'Ozanam, dans une vie trop tôt tranchée par un accident, fruit de sa charité, avait connu des situations bien diverses : tour à tour soldat, négociant, exilé volontaire en Italie, puis étudiant et médecin; mais autant sa carrière avait éprouvé de vicissitudes , autant la foi chrétienne était demeurée l'ancre immuable où s'appuyait la constance de ses vertus. Il avait abdiqué la guerre au moment où elle lui promettait, dans nos campagnes d'Italie, le prix du sang qu'il avait déjà versé pour la France. Lyon, en lui donnant alors une femme digne de lui, avait imposé à son amour le sacrifice de ses goûts, et huit années d'un travail obscur avaient inauguré les commencements d'un bonheur qui n'excluait pas le désir d'occupations plus hautes, parce qu'elles sont plus dévouées. Un changement de fortune le délivra du joug. Milan le reçut comme dans un asile que la victoire avait rendu français , mais que la nature et les souvenirs protégeaient contre une présence trop vive d'un maître tout-puissant; et là, plus libre qu'il ne l'avait encore été, on le vit, à l'âge de trente-six ans , se créer la carrière qui l'avait fui, et obtenir de sa constance, sur une terre étrangère, le renom de médecin savant, habile et charitable. Quand l'Autriche, après nos revers, eut appliqué à ce sol poétique son sceptre lourd et défiant, le père d'Ozanam revint demander à la France une meilleure patrie, et vingt années de séjour à Lyon l'y rattachèrent de nouveau, en attendant que la mort l'y naturalisât pour jamais.

Frédéric Ozanam était né de ce père dans le temps de l'exil, le 23 août 1813. Sa mère, Marie Nantas, fille d'un honorable négociant de Lyon, avait aussi connu dans son enfance les chemins de l'étranger. Le flot de l'émigration l'avait portée en Suisse, au bourg d'Échallens, à moitié route de Lausanne et d'Yverduii, entre ces deux beaux lacs de Genève et de Neufchâtel. Cinquante ans après, Frédéric y retrouvait les traces de sa mère, et déposait dans une note l'impression qu'il avait reçue de cette pieuse rencontre :

« Un de mes plus doux moments de ce voyage de « Suisse, c'est la demi-heure que nous avons passée « à Échallens. Nous n'avions ni calculé ni prévu « cette station de notre pèlerinage; la chose s'était « arrangée d'elle-même, comme tout ce qui s'ar- « range bien. Échallens se trouvait à moitié chemin a du trajet de Lausanne à Yverdun. Je m,e rappe- « lais que c'était le lieu où mon grand- père s'était « retiré pendant les derniers mois de la Terreur, « et dont ma mère m'avait si souvent parlé. Que « n'aurais -je pas donné pour connaître la maison « qu'habita ma famille! Du moins je voyais les pe- « lits bois et les jolis sentiers où ils allaient, con- « duits, cueillir des fraises. L'oncle chartreux mar- « chait le premier en éclaireur, et quand il avait « découvert un nid de fraises , il appelait ses « joyeuses nièces : « Venez, Mesdemoiselles, c'est « tout rouge. » Et l'on revenait avec des paniers tt tout pleins de ces jolis petits fruits, qu'on man- « geait as'cc du lait excellent. J'ai visité l'église

f( dans laquelle ma bonne mère a fait sa première « communion, sous la direction de ce bon curé qui « lui répétait : « Nous irons les deux, nous irons les « deux en paradis. « Je l'ai trouvée comme ma « mère me l'avait décrite, partagée, hélas! entre « les deux cultes : le sanctuaire , réservé aux ca- « tholiques et fermé par une grille de bois ; la nef, « commune aux catholiques et aux protestants; « d'un côté la chaire du curé et le baptistère , de « l'autre la chaire du pasteur et la table de la cène. « Cette chère église est bien misérable : cependant « j'y ai prié avec plus d'émotion que de coutume; « j'y ai remercié Dieu des grâces qu'il avait faites « en ce lieu même à la petite exilée ; j'ai prié pour « ma bonne mère , parce que c'est un devoir de « prier pour les morts; mais, comme je la crois « heureuse et puissante dans le ciel, je lui ai de- « mandé de veiller sur nous , de nous aider à finir « heureusement ce voyage trop long, et surtout « d'obtenir à ses enfants quelques-unes de ses « douces vertus. Ma femme et ma belle - mère « priaient avec moi , et ma petite Marie s'age- « nouillait bien sagement devant la grille du sanc- « tuaire. Amélie a voulu cueillir quelques fleurs « sur la petite éminence où s'élève l'église : ces « fleurs ne sont pas celles que notre bonne mère fou- « lait en allant à la messe ; mais elles leur ressem- « blent, et plaise à Dieu que nous lui ressemblions « autant! »

Ce fut dans les derniers mois de 1831 qu'Ozanam apporta dans Paris les souvenirs de son enfance, les

fruits de son éducation et l'ardeur de ses dix- huit ans.

On n'avait pas voulu, dès sa sortie du collège, l'exposer si avant dans la pleine mer. Par une décision peut-être étrange, si l'on considère tout ce que ce jeune homme avait montré déjà d'élan poétique et de maturité précoce, ses parents le retinrent près d'eux, mais en l'attachant aux ingrats labeurs d'une étude d'avoué. Il porta cette chaîne avec une simphcité toute filiale, ne laissant pas d'entre mêler la poésie aux études de la justice, et d'ajouter aux langues anciennes, qu'il possédait déjà, quelque teinture aventurée de l'hébreu et du sanscrit. Tout fleurissait à la fois , et tout fleurissait vite , dans cette âme que le temps et l'éternité pressaient de vivre. Déjà même , et bien auparavant , il s'était jeté dans les hasards de la publicité. A seize ans il écrivait dans V Abeille française, recueil périodique de Lyon, et son jeune front de rhétoricien se couronnait d'espérances qui étonnaient ses maîtres encore plus que ses condisciples. Ses maîtres l'avaient pressenti. L'un d'eux conservait précieusement des pièces de vers latins échappées à sa fécondité brillante d'écolier. Un autre, son professeur de philosophie, aimait à le prendre pour compagnon de ses promenades dans les sentiers solitaires et escarpés qui entourent Lyon de toutes parts et rendent cette ville si chère aux esprits touchés d'un peu de mélancolie méditative. Pourquoi ne nommerais-je pas le maître qui conviait ainsi à sa fannliarité un obscur adolescent? Pourquoi ne rappel-

lerais-je pas ces amitiés et ces conversations fameuses qui, au temps de Socrate, rassemblaient à une école volontaire l'élite de la jeunesse athénienne? Il est vrai, tant de gloire n'a pas consacré le souvenir qui me préoccupe : mais si la gloire n'y était pas, la vérité s'y trouvait, telle que Socrate et Platon ne la connurent jamais. Pendant vingt ans, à une époque où la philosophie chrétienne avait si peu d'organes , un homme modeste et qui n"a rien écrit, M. l'abbé Noirot, conduisait dans les chemins sérieux de la raison une foule de jeunes esprits dont Ozanam a été le plus grand , mais dont plusieurs ont atteint comme lui la célébrité, et qui tous, à des points divers de la vie, rapportent à leur maître commun l'inébranlable lucidité de leur foi.

Cette foi était plus rare qu'elle ne l'est devenue. Quand Ozanam arrivait à Paris , on sortait de la guerre terrible que l'opposition politique avait faite à la religion au nom de la liberté. Tout, sous la main de ce parti , avait été une arme contre le christianisme, la tribune, la presse, l'enseignement, la poésie; et, par un malheur digne d'être pleuré, aucune voix populaire ne s'était élevée pour le Christ durant la tempête; non pas que l'Église de France eût manqué d'orateurs et d'écrivains, mais parce que tous avaient marché, bannière déployée, dans le

sens contraire à celui qui emportait la nation. La voix du comte de Donald, du comte de Maistre, de l'abbé de la Mennais, ne parvenait à la foule que comme l'écho perdu d'un passé sans retour. C'était la plainte de Cassandre sur les ruines de Troie. C'était moins encore, parce que c'était davantage, et que les vainqueurs, n'étant pas sur le trône, gardaient dans la victoire les craintes et les passions des vaincus. Un seul homme , le vicomte de Chateaubriand, avait conservé, malgré sa foi de royaliste et de chrétien , un immuable ascendant sur l'opinion. Mais il était seul, sorte de lépreux haï des siens, et portant au front le Génie du Christianisme comme une cicatrice immortelle qui ne parlait que pour lui. A côté de ces grands esprits sans faveur ou sans puissance, l'Église avait encore eu pour défenseurs les hommes maladroits, ceux qui outrent les fautes en croyant les rendre fortes, et qui, avec les meilleures intentions de tout sauver, perdraient Dieu lui-même, s'il pouvait être perdu. Que l'on juge, entre ces deux camps, du sort des jeunes générations. Condamnées à un enseignement qui ne dissimulait même plus son hostilité, elles sortaient de l'enfance en méprisant l'Évangile, et la liberté, accourant au-devant d'elles, couvrait de son image généreuse l'impiété qui les dévorait. Le reste, c'està-dire quelques âmes échappées par hasard, se trouvait recueilli dans une association pieuse protégée par des noms illustres, et où la faveur, qui semblait promise pour récompense à leur foi , leur attirait le soupçon, la haine et l'insulte. Encore ce fragile et

douloureux édifice ne subsistait - il plus ; la révolU' lion de 1830 l'avait heurté du pied , et Ozanam arrivait pur, sincère, ardent, au milieu d'un abîme vide et muet.

Il ne se doutait pas que la Providence l'envoyait pour le combler, et qu'il était l'un des instruments choisis par elle pour relever devant les hommes l'inaliénable honneur de la vérité. C'était là sa mission, le but de sa vie. Il devait être , au lendemain de la défaite, l'un des premiers qui en changeraient la signification, le premier ou le second qui, au nom de Jésus -Christ, parviendrait à la sainte puissance d'une popularité sans tache. Ceux qui n'ont pas vécu dans ces deux temps ne se représenteront jamais ce que fut le passage de l'un à l'autre; jamais, malgré ce que nous avons à dire, ils ne comprendront l'intérêt qui s'attache à la mémoire d'Ozanam. Pour nous , qui avons été de l'une et de l'autre époque , qui avons vu le mépris et qui avons vu l'honneur, nos yeux se mouillent, en y pensant, de larmes involontaires , et nous tombons en actions de grâces devant Celui qui est inénarrable dans ses dons.

Ozanam ne se doutait donc pas de la mission qu'il venait rempUr. Comme tout jeune homme chaste, dont le regard n'a point plongé trop avant dans les mystères du monde, il était timide, et abordait difficilement les célébrités qu'il avait l'ambition de connaître. Il était porteur d'une lettre de recommandation de M. l'abbé de Bonnevie, chanoine de Lyon, homme de ce grand air sacerdotal que j'ai vu

à plusieurs membres de l'ancien clergé français, et qui annonçait tout ensemble la distinction de la nature et l'élévation de la grâce. M. de Bonnevie aimait les jeunes gens, il les accueillait bien, et la mémoire de son cœur lui a survécu plus que ses sermons. La lettre qu'il avait donnée à Ozanam était pour M. de Chateaubriand. Ozanam la retint plusieurs mois sans en faire usage. Il ne pouvait se résoudre à franchir un seuil qui lui semblait gardé par la gloire elle-même. Enfin, au premier jour de l'an 1832, il se décide, et, à midi précis, sonne en tremblant à la porte d'une puissance de ce monde, comme Charles X, à Prague, désignait M. de Chateaubriand. Celui-ci rentrait d'entendre la messe. Il reçut l'étudiant d'une manière aimable et paternelle, et, après bien des questions sur ses projets, ses études, ses goûts, il lui demanda, en le regardant d'un œil plus attentif, s'il se proposait d'aller au spectacle. Ozanam surpris hésitait entre la vérité, qui était la promesse faite à sa mère de ne pas mettre le pied au théâtre , et la crainte de paraître puéril à son noble interlocuteur. Il se tut quelque temps, par suite de la lutte qui se passait dans son âme. M. de Chateaubriand le regardait toujours, comme s'il eût atlaché à sa réponse un grand prix. A la fin, la vérité l'emporta , et l'auteur du Génie du Christianisme, se penchant vers Ozanam pour l'embrasser, lui dit atTeclueusement : « Je vous conjure de « suivre le conseil de votre mère ; vous ne gagneriez « rien au théâtre, et vous pourriez y perdre beau- « coup. »

Cette parole demeura comme un éclair dans la

pensée d'Ozanam, et lorsque quelques-uns de ses

camarades, moins scrupuleux que lui, l'engageaient

à les accompagner au spectacle, il s'en défendait par

cette phrase décisive : « M. de Chateaubriand m'a

« dit qu'il n'était pas bon d'y aller. » Il y fut pour

la première fois en 1840, à l'âge de vingt-sept ans,

pour entendre Pohjeucte. Son impression fut froide.'

Il avait éprouvé, comme tous ceux dont le goût

est sûr et l'imagination vive, que rien n'égale la

représentation que l'esprit se donne à soi-même

dans une lecture silencieuse et solitaire des grands

maîtres.

Ce ne fut pas le seul fruit qu'il retira de cette visite. Le charme qu'elle avait laissé dans sa mémoire lui révéla l'importance de l'accueil fait aux jeunes gens par des hommes qui leur inspirent de l'admiration, et, lorsque lui-même eut franchi les bornes de l'élévation commune, lorsqu'il fut applaudi d'un grand auditoire, honoré et recherché, il se souvint de ses jours obscurs, et se donna généreusement à la jeunesse qu'on lui recommandait de toutes parts ou qui venait d'elle-même se présenter à lui. Cinq fois par semaine, c'est-à-dire tous les jours où il n'avait point à paraître devant le public, sa porte leur était ouverte de huit à dix heures du matin. Il les recevait avec grâce , s'entretenait longtemps avec eux, et quoique dévoré souvent par l'ardeur du travail qu'ils avaient interrompu, rien en lui ne laissait percer l'impatience ou le regret. Il se sentait prêtre devant ces âmes, et, comme ^aiut Paul , dcbjcur de

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toutes. Aussi un grand nombre s'affectionnèrentelles à lui, et son éclat, au lieu de l'isoler, comme il arrive presque toujours, lui suscita de chaudes amitiés dans ceux-là mêmes que l'âge eût dû retenir loin de son cœur. La religion seule a le secret de ce patriciat, le plus haut et le dernier de tous, qui attire vers la gloire en la rendant affectueuse, et lui fait des clients qui n'ambitionnent que d'aimer ce qu'ils admirent.

Ozanam eut le bonheur d'être lui-même le client d'un homme illustre, et d'avoir dans Paris pour première demeure un toit qui abritait tout ensemble la vieillesse, la science, la renommée et la religion. M. Ampère, c'est lui que je veux dire, était en France comme le patriarche des mathématiques. Il était de plus chrétien, et jamais, dans un temps si périlleux, il n'avait abusé de la science contre la vérité. Je ne dis pas assez : il était chrétien comme Kepler, Newton ou Leibnitz , et qui l'eût rencontré sur les dalles de Saint-Étienne-du-Mont, agenouillé devant Dieu, n'eût pas vu de prière plus capable d'inspirer la foi en désarmant l'orgueil. J'ignore comment Ozanam était devenu l'hôte d'un si grand et si rare esprit, soit qu'il le dût à son père, soit à d'autres circonstances ménagées par Celui qui rapproche l'hysope du cèdre, et qui permettait aux petits enfants de jouer avec la main du Christ. M. Ampère se prit d'estime et d'affection pour le jeune étudiant que la Providence lui avait envoyé; il conversait souvent avec lui, le prenait à part dans son cabinet, et lui exposait sa philosophie des sciences; il le faisait

môme travailler sous ses yeux, et l'on a conservé des pages écrites à moitié par l'un et par l'autre. Ces entretiens amenaient dans l'àme du savant, à propos des merveilles de la nature, des élans d'admiration pour leur Auteur; quelquefois, mettant sa large lête entre ses deux mains , il s'écriait tout transporté : « Que Dieu est grand, Ozanâui! que Dieu est grand ! »

Cette cohabitation dura deux années. C'étaient les premières qu'Ozanam passait à Paris. Elles lui ouvrirent de plus larges horizons que ceux où il avait vécu jusque-là, en lui donnant lieu de connaître et d'entendre dans le salon de M. Ampère des hommes éminents. M. Ballanche, son compatriote, fut celui qui le toucha davantage. C'était un homme doux, d'une célébrité modeste quoique réelle, parce qu'il hantait des sphères peu pratiquées de ses contemporains, et que son art de dire, si remarquable qu'il fût, n'atteignait pas non plus le vulgaire des admirateurs. Il y avait dans sa gloire comme dans ses pensées du mystère, et pour entrer dans ses œuvres il fallait un peu le courage de l'initié aux portes d'Eleusis, Ozanam s'était ressenti vivement d'un de ses écrits, la Vision d'HébaL Longtemps après , lorsque son cœur attristé revenait sur les faiblesses de ses premiers temps de Paris , il me parlait encore du bien que lui avait fait ce court épisode. « Qui nous donnera, disait-il dans nos derniers entretiens , qui nous donnera une Vision d'Hébal ? > Hclasl c'était Dieu seul qui devait la lui donner en l'appelant aux splendeurs de l'autre vie.

Le lecteur se demandera sans doute ce que faisait enfin ce précoce étudiant, si favorisé de la nature et de la Providence. 11 faisait ce que sa famille avait souhaité de lui. Fils obéissant, il portait sur les bancs de l'école de droit une intelligence docile et cependant rebelle, parce que tous ses instincts l'entraînaient ailleurs, aux grands rivages de la poésie, del'histoire, de l'éruditionlittéraireet philosophique. Il lisait les anciens et les modernes , et, dans les intervalles perdus, jetait à son esprit comme une distraction la connaissance de l'italien , de l'espagnol , de l'anglais et de l'allemand. Des amis de son âge, presque tous issus de sa ville natale, commençaient aussi à l'entourer et à lui disputer ses heures. Mais les joies de l'amitié, ni celles de l'étude et de la religion, ne parvenaient à le défendre d'une teinte de mélancolie. Car, si riche qu'il fût par ses dons , il en avait le contre- poids dans une santé faible et dans une tendance à s'inquiéter de l'avenir. Quel homme fut heureux d'ailleurs avec de grands dons ? Quel vase habité par une âme d'élite n'a pas reçu du ciel la goutte d'absinthe qui doit le purifier? Ozanam , tout jeune encore , sentait vivement les misères de son siècle. S'il l'eût haï et méprisé, il eût pu demander à l'orgueil l'insouciance de la destinée commune: mais il aimait cet âge tourmenté du bien et du mal; il en espérait beaucoup, il le portait dans son sein comme un malade faisant effort vers la vie, et tout ce qui tendait à l'avilir ou à le détourner de sa route lui causait une sensible affliction. Aussi , à peine âgé de vingt ans. Dieu , qui lavait prédestiné à une

existence courte et remplie, lui inspira-t-il un dessein qu'on n'eût pas même attendu d'un homme consommé, et qui devait prendre place parmi les œuvres les plus fécondes et les plus mémorables de ce temps.

Quoique Ozanam n'eût jamais éprouvé dans sa foi de défaillance positive, cependant il ne laissait pas de sentir combien ce don précieux avait besoin d'être gardé au milieu de la défaveur publique et de l'irruption sans mesure des systèmes philosophiques et religieux. Le xviii® siècle avait détruit, le xix® voulait reconstruire. Mais , ne parlant d'aucune foi et d'aucune fm surnaturelle, il ne pouvait se donner pour principe que la raison, pour but le plus élevé que l'amélioration du genre humain dans le temps. De là des plans vastes, nouveaux, étrangers à tout ce qui avait précédé, annonçant avec enthousiasme le règne indéfini du bien-être sur la terre par une sainte réhabilitation de tous les plaisirs et une organisation pacifique de toutes les passions. Les thèmes étaient divers, le fond ne variait pas. Une foule d'esprits initiés aux sciences physiques et mathématiques, mais inhabiles à toute conception de l'ordre moral et religieux, s'étaient jetés dans ces spéculations, qui avaient une apparence gigantesque sans aucune force vitale, et qui devaient crouler devant l'impuissance d'une réalisation même

éphémère, comme tout ce qui n'a pas en soi le souffle divin du bon sens. Quiconque n'admet pas comme un élément du monde le mal de l'âme, qui est le péché, et le mal du corps, qui est le châtiment du péché, celui-là bâtit sur le néant : comme il y a dans l'air respirable un principe mortel , il y a dans la société humaine un principe de corruption. Il faut le combattre , mais non pas le nier, et , en le combattant, il faut être certain qu'on ne le déracinera jamais du sol où l'homme est semé. L'homme est un être libre, et chaque pulsation de sa vie produit le bien et le mal, comme la contradiction où s'exerce sa liberté. Mais ce qui est évident pour le chrétien ne Test pas toujours pour le génie lui-même, bien moins encore pour les esprits médiocres qui croient en eux. Du temps qu'Ozanam fréquentait la poudre de la jurisprudence, ces systèmes éclos avant la révolution de 1830 avaient puisé dans le succès de l'événement politique une nouvelle énergie : ils affectaient des prétentions religieuses au nom de la négation morale, ils se donnaient des costumes officiels , ils préparaient des temples sur les hauteurs de Paris, ils ébranlaient enfin l'opinion, et l'on pouvait craindre que ce bruit ne fût de la puissance.

Inquiets, mais non troublés, plusieurs jeunes gens s'étaient réunis avec Ozanam pour traiter toutes ces questions et tenir tête , au nom de l'Évangile et de Jésus-Christ, à l'orgueil prophétique des nouveaux venus. Je dis l'orgueil prophétique, parce que c'était leur coutume de se donner l'avenir, et, tout en re-

connaissant les bienfaits du christianisme dans le passé, de le dire impuissant à extirper le mal du monde, ce à quoi, en effet, le christianisme ne prétend pas. Après nombre de discussions d'histoire et de philosophie, Dieu , qui est avec ceux qui le cherchent, illumina le cœur de ces jeunes gens. Ils étaient huit, et je ne blesserai le souvenir d'aucun d'eux en assurant qu'Ozanam, quoique leur condisciple, était le saint Pierre de leur obscur cénacle. Il n'a jamais réclamé cet honneur. Peu de mois avant sa mort, à Florence, il racontait dans une nombreuse assemblée déjeunes Toscans les origines de la société de Saint-Vincent-de-Paul , et il disait seulement qu'il était des huit à qui la chrétienté est redevable, après Dieu, de cette fondation. Il était donc des huit, cela suffit à sa mémoire, et si Dieu l'a fait le premier entre ses pairs , il l'a fait aussi le premier dans [la mort.

Ces huit jeunes gens, au mois de mai 1833, eurent donc cette inspiration, de prouver une fois de plus que le christianisme peut en faveur des pauvres ce qu'aucune doctrine n'a pu avec lui et après lui; et, tandis que les novateurs s'épuisaient en théories qui devaient changer le monde, eux, plus modestes, se prirent à monter les étages où se cachait la misère de leur quartier. On les vit, dans la fleur de l'âge, écoliers d'hier, fréquenter sans dégoût les plus abjects réduits et apporter aux habitants inconnus de la douleur la vision de la charité. La charité est belle en quiconque l'accomplit; elle est belle dans l'homme mûr qui retranche une heure

à ses affaires pour la donner aux affaires de la souffrance; elle est belle dans la femme qui s'éloigne un moment du bonheur d'être aimée pour porter l'amour à ceux qui n'en connaissent plus que le nom ; elle est belle dans le pauvre qui trouve encore une parole et un denier pour le pauvre : mais c'est dans le jeune homme qu'elle apparaît tout entière, telle que Dieu la voit en lui-même au printemps de son éternité, telle que Jésus la voyait, au jour de son pèlerinage , sur le front de saint Jean. Fille de la foi , Ozanam et ses amis voulurent lui confier la leur comme à une mère, et ce fut leur intention que la charité servît de médiatrice aux générations de leur siècle et y versât la lumière que le raisonnement éperdu y répandait en vain.

Vingt ans après, dans cette réunion de Florence que je mentionnais tout à l'heure , et où Ozanam mourant tirait de sa poitrine les dernières paroles éloquentes qu'il ait prononcées en public, il pouvait dire avec l'assurance de l'homme qui a rempli sa tâche sous l'œil et avec le bras de Dieu : « Au heu « de huit, à Paris seulement nous sommes deux « mille, et nous visitons cinq mille familles, c'est- (( à-dire environ vingt mille individus, c'est-à-dire « le quart des pauvres que renferme cette immense « cité. Les conférences , en France seulement, sont « au nombre de cinq cents, et nous en avons en « Angleterre , en Espagne , en Belgique , en Amé- « rique, et jusqu'à Jérusalem. C'est ainsi qu'en « commençant humblement on peut arriver à faire

« de srrancles choses, comme Jésus-Christ . qui de « l'abaissement de la crèche s'est élevé à la gloire « du Thabor. »

0 sainte fécondité des œuvres divines ! Société de Saint-Vincent-de-Paul , que nos yeux ont vue naître dans Paris de quelques jeunes gens exposés à tous les prestiges de leur siècle -et à tous les périls de leur âge , non. vous ne périrez jamais dans notre mémoire , et jamais non plus n'y périra l'espérance que vous nous avez donnée des bénédictions de Dieu!

C'était de loin que la Providence s'y était prise pour préparer l'avènement d'une œuvre qu'elle destinait à une si prompte et si admirable diffusion. Ozanam en avait puisé le germe dans son propre sang , et lorsqu'il montait l'escalier des pauvres , il pouvait y retrouver les pas de son père et de sa mère. Tous deux, en effet, avaient l'habitude de visiter en personne les indigents : tous deux, déjà vieillis, se défendaient l'un à l'autre de monter au delà du quatrième étage; mais, la charité trompant leur prudence réciproque, il leur arrivait de se rencontrer en flagrant délit au même palier. Instruit à une telle école, Ozanam n'avait point séparé la foi des œuvres; il avait appris de bonne heure à joindre aux mouvements de l'âme qui le portaient vers Dieu les mouvements d'une tendresse plus sûre de ne pas se faire illusion, et il voyait Jésus-Christ dans les pauvres pour être certain de le voir et de le posséder dans son cœur. Au lieu que , d'ordinaire , le goût des spéculations de l'esprit incline à oubher les

douloureuses réalités de la vie, Ozanam avait reçu à la fois les deux dons, celui d'une ardeur scientifique extrême et celui d'une sensibilité non moins active aux maux de ses frères. Il traitait les pauvres avec le respect le plus affectueux. Venaient-ils chez lui, il les faisait asseoir dans ses fauteuils , comme des hôtes de distinction. Allait-il chez eux, après leur avoir donné son argent, sa parole et son temps, il ne manquait pas d'ôter son chapeau et de leur dire avec un salut gracieux qu'il affectionnait : « Je suis votre serviteur. » Le jour de Pâques, il leur portait de petits cadeaux, tels qu'un bénitier, une vierge, un christ , ou un pain plus déhcat choisi exprès.

Le matin d'un jour de l'an , celui de 18o2, le dernier qu'il ait vu à Paris et l'avant-dernier qu'il ait vu au monde, il dit à sa femme qu'une telle famille était bien malheureuse, qu'elle avait été obligée de mettre au mont-de-piété sa commode de mariage, dernier reste d'une ancienne aisance , et qu'il avait envie de la leur rendre pour leurs étrennes du premier de l'an. Sa femme l'en dissuada par des raisons plausibles , et il s'y rendit. Le soir venu , au retour des visites officielles, Ozanam était triste; il jeta un regard douloureux sur les jouets entassés aux pieds de sa fille, et ne voulut pas toucher aux bonbons qu'elle lui présentait. Il était aisé de comprendre qu'il regrettait la bonne œuvre manquée le matin. Sa femme l'ayant supplié de suivre sa première pensée, il partit aussitôt pour racheter le meuble , et après l'avoir accompagné lui-même jusque chez ces pauvres gens il rentra tout heureux.

Comme tous ceux qui font du bien, Ozanam était trompé quelquefois. Il avait longtemps secouru un Italien en lui demandant des traductions dont il n'avait nul besom. Cet étranger, placé par lui, trahit la confiance de l'établissement qui l'avait reçu , et, pressé par la misère, il revint à celui dont il connaissait le cœur et la porte. Ozanam , pour la première fois, l'accueillit durement et lui refusa l'aumône. Mais à peine était-il seul , que le remords entra dans sa conscience. Il se disait intérieurement « qu'on ne « doit jamais réduire un homme au désespoir, et « qu'on n'a pas le droit de refuser un morceau de a pain au plus vil scélérat; que lui-même un jour « aurait besoin que Dieu ne fût pas inexorable pour « lui , comme il venait de l'être pour une de ses « créatures rachetées de son sang. » N'y pouvant plus tenir, il prend son chapeau, court à toutes jambes à la recherche de ce malheureux, le retrouve au milieu du Luxembourg, et lui donne avec l'aumône une preuve de son repentir et de sa charité.

Un dernier trait achèvera de le peindre sous ce rapport. Il avait compris que, sans un budget régulier des pauvres , l'aumône est toujours pesante, incertaine, et au-dessous de la part qu'on lui doit. C'est pourquoi son budget des pauvres était exactement dressé chaque année, et il s'élevait ordinairement au dixième de ses dépenses, quelquefois plus haut. En cette manière, le sacrifice une fois fait, le visage de personne ne lui était importun. Il savait que le petit trésor était là. La seule question était la quantité de

bonheur qu'il se donnerait en le distribuant à propos.

Telle fut donc l'origine de la société de Saint-Vincent-de-Paul, telle fut la première œuvre d'Ozanam, et, je l'ai dit, il n'avait que vingt ans.

Mais, avant de le suivre plus loin, je ne puis omettre une remarque. Depuis le rétablissement du culte catholique en France , c'est-à-dire depuis les premières années du siècle , toutes les associations intimes fondées au nom de la foi avaient été mêlées d'un élément étranger. Les affinités politiques étaient le levain secret qui se cachait plus ou moins sous la sincérité réelle qu'on y apportait. Ozanam et ses anciens amis rompirent avec cette tradition. Ils déclarèrent que dans une œuvre de charité, non moins qu'à l'église devant Jésus-Christ , il n'y avaz'/joZw.s de Juif ni de Grec , et que quiconque aimerait les pauvres serait le bienvenu parmi eux , sans que jamais on s'enquît des opinions qui gouvernaient sa pensée. Non pas que ce fût de leur part un mépris des opinions , ou qu'ils voulussent fonder leur ouvrage sur l'indifférence des choses du temps. Les choses du temps sont toujours bonnes ou mauvaises, vraies ou fausses, utiles ou nuisibles, et par conséquent un chrétien en tient le compte qu'il doit : mais ce ne sont néanmoins que des choses qui passent, et le don du Christ est de nous élever plus haut , dans des régions où l'on n'aperçoit plus les contradictions humaines, mais où on les oublie du moins dans un rapprochement qui est la grande trêve de Dieu. Saint Vincent de Paul, choisi par Ozanam et ses coopéra-

teurs pour signe de ralliement, était lui-même un nom pacifique, un nom cher au monde comme à l'Eglise, et dont le prestige, tenant du ciel et de la terre, convenait à toute âme généreuse comme à tout bon dessein.

Aussi, une fois la barrière ouverte, nul ne resta dehors de ceux qui étaient capables de donner à Dieu une heure de leur temps, et la société de Saint- Vincent-de-Paul est devenue, selon une heureuse expression de saint Vincent de Paul lui-même, le parti de Dieu et des pauvres , l'agape universelle , la résurrection de l'unité entre ceux qui veulent travailler au salut du monde sans prendre les livrées d"un apostolat trop fort pour leur vocation ou leur vertu. Les révolutions elles-mêmes, qui avaient déraciné tant d'autres œuvres, ont respecté celle-ci. Le parfum sans tache de la charité a écarté d'elle le soupçon ; on a cru à sa sincérité parce qu'elle a été sincère.

Le lecteur se persuade peut-être que le soin des pauvres , uni à l'étude de la jurisprudence et à la culture des langues, épuisait l'activité d'Ozanam; ce serait une erreur. Il y avait à la Sorbonne et au Collège de France des tribunes chères à la jeunesse, mais qui, trop souvent, manquaient envers le christianisme de justice et de vérité. Ozanam assistait aux cours les plus célèbres. Appréciateur du mérite,

même chez les ennemis, il écoutait tout ensemble avec plaisir et avec réserve. Ses notes prises , il rentrait chez lui , recherchait les faits à leur source, les rectifiait; puis , seul le plus souvent, quelquefois avec des amis, même avec des jeunes gens inconnus dont il sollicitait la signature, il adressait au professeur une lettre grave et raisonnée, où il l'avertissait de ses torts et le conjurait avec un accent de sainte naïveté de réparer le dommage qu'il avait fait à des intelligences auxquelles il devait la lumière. M. Jouffroy reçut un jour une de ces lettres , signée Ozanam, étudiant. Il avait connu dans son enfance le souffle de Dieu, et, même avant de mourir , il en eut des retours qui ont honoré sa mémoire. La lettre d'Ozanam le toucha. Il y était dit que bien des jeunes gens qui assistaient à son cours étaient chrétiens, et qu'ils souffraient douloureusement de voir un homme comme lui, éloquent, généreux, et sans doute sincère, se permettre contre leur foi des attaques auxquelles ils ne pouvaient pas répondre , puisque le respect de l'ordre et de sa personne leur commandait un silence absolu. M. Jouffroy, dans la leçon qui suivit, donna connaissance à son auditoire des observations qu'il avait reçues , loua l'auteur de la convenance et du savoir dont il avait fait preuve; puis, avec une droiture qui mérite d'être rappelée , il désavoua ce qu'il avait dit au préjudice de la vérité. « Messieurs, ajouta-t-il, il y a cinq ans, je « ne recevais que des objections dictées par le ma- « térialisme; les doctrines spiritualistes éprouvaient

« la plus vive résistance : aujourd'hui les esprits a ont bien changé, l'opposition est toute catho- « lique. »

Depuis ce jour, et jusqu'à d23 temps où les passions s'envenimèrent , on remarqua dans les professeurs les plus accrédités une circonspection qu'ils n'avaient pas montrée d'abord.

Mais ce n'était là qu'un palliatif, une diminution d'infériorité. Ozanam s'affligeait au'il n'y eût pas à Paris , en présence de tant de chaires hostiles ou indifïérentes , et devant une jeunesse si nombreuse, une chaire dont l'éclat fît le contre-poids des gloires de l'erreur et leur disputât l'ascendant. Sans doute la vérité ne régnera jamais seule; son sort est de combattre , et d'avoir par conséquent d'illustres ennemis. Mais si son empire, pour être grand et durable, doit être contesté, il ne lui est pas interdit d'avoir des défenseurs dignes d'elle; et, de fait, dans toute la suite de son histoire , on voit presque toujours le Père de l'Église à côté du sophiste éloquent, Origène en face de Porphyre , saint Basile auprès de Libanius. La liste de ces oppositions serait grande; elle a commencé à Lucifer et à l'archange saint Michel , elle ne se clora qu'au dernier jour du monde. Aussi Ozanam , qui savait les voies de Dieu, ne désespérait-il pas d'obtenir pour son âge la consolation donnée à tant d'autres qui avaient précédé le sien. Seulement la modestie ne lui eût pas permis de croire qu'il était l'homme élu , et que bientôt, dans ces mêmes lieux où il allait entendre des voix qui l'affligeaient, la sienne, la sienne elle-

même, maîtresse des cœurs, ouvrière intrépide de la vérité, arracherait à une foule émue douze années d'applaudissements.

Mais le lever de ces beaux jours était encore dans l'ombre. En attendant, il plut à la divine Providence d'accomplir à quelque degré le vœu de son serviteur. M. de Quélen, archevêque de Paris , fonda les Conférences de Notre-Dame, destinées à initier la jeunesse aux preuves fondamentales du christianisme et à l'attirer vers la lumière par le charme même de la lumière. Ozanam ne fut pas sans influence sur cette fondation. Il l'avait sollicitée du pieux et noble archevêque , de concert avec quelquesuns de ses amis.

Cependant sa carrière ne se dessinait pas. Elle fut même un instant sur le point de se tromper ellemême, tant il est difficile à l'esprit le plus pénétrant de discerner sa place et de savoir ce que la Providence lui veut. Ozanam, comme tout écolier de jurisprudence, avait subi les épreuves qui terminent cette étude, et, voulant tendre un peu plus loin par l'ardeur de son esprit, il avait ambitionné et obtenu le titre de docteur en droit. Sa thèse est datée du 30 août 1836. Presque aussitôt, changeant son front de bataille, il avait aspiré au même honneur dans la faculté des lettres, et, à l'issue d'une double thèse latine et française , la première sur la descente des héros aux enfers dans les poètes de V antiquité, la seconde sur le Dante et la Divine Comédie , l'année 1839 avait couronné ses désirs. C'était plus qu'un succès , c'était une révélation. M. Cousin ,

l'un de ses juges, n'avait pu s'empêcher de lui dire en l'entendant : « Ah ! monsieur Ozanam , on n'est pas plus éloquent que cela ! « La sombre figure du Dante, qu'il avait évoquée du xiii^ siècle avec sa triste auréole de poëte, de docteur et de proscrit, avait elle-même éveillé son génie , et à vingt-six ans, au témoignage d'un maître dans l'art d'écrire et de parler, au témoignage plus sûr encore de l'applaudissement public, il avait pu se dire : Ce n'est pas un songe, l'éloquence m'a visité! Mais ce fut en vain. Une tentation l'assaillit aux portes mêmes du temple, quand déjà la destinée le tenait par la main.

La ville de Lyon avait obtenu du gouvernement la création d'une chaire de droit commercial , et elle avait demandé au ministre, pour premier titulaire , son jeune et brillant concitoyen , Frédéric Ozanam. Qui peut être insensible au bonheur de revoir son pays natal , d'y retrouver sa famille , ses amis, ses souvenirs, en leur rapportant, après quelques années d'absence , un mérite déjà reconnu et déjà récompensé? Ozanam ne fut pas assez fort contre cette subite apparition d'un bonheur honorable et assuré. Il eut peur des hasards, et, comme un cheval qui obéit au premier signe qui lui commande l'arrêt, il se hâta de tourner la tête pour ne pas voir et ne pas entendre l'autre signal qui lui avait été donné.

Heureusement que Dieu appelle de nos fautes. Il ne ratifie pas du premier coup nos timidités et nos refus. Après avoir professé le droit commercial à

Lyon, pendant une année, avec la solidité d'un vieux docteur et la verve d'un jeune érudit , Ozanam se sentit défié par un concours qui s'ouvrait à Paris pour le titre d'agrégé à la Faculté des lettres. C'était un titre nouveau , qui ne répondait à rien dans la classification traditionnelle des grades littéraires et scientifiques, mais qui conférait des droits et rapprochait des hautes chaires de l'enseignement. Pour la première fois , Ozanam se trouvait en présence de rivaux, dans une scène animée par le talent d'autrui. Il y déploya, durant quinze jours, un savoir et une promptitude de ressources qui firent de ce concours un spectacle émouvant. Le sort même vint ajouter son angoisse et sa péripétie à l'intérêt de l'action. Il condamna Ozanam à préparer en vingt-quatre heures une leçon orale sur les scoliastes. Que dire des scoliastes , les eût-on connus? Le lendemain, tout le monde était tremblant : mais Ozanam, dans le sujet le plus ingrat du monde, sut encore être habile, disert, ingénieux, fécond en rapprochements inattendus, et il charma d'autant plus qu'on avait douté davantage de son succès. Le premier rang du concours lui fut donné par le suffrage unanime de ses juges, et aux acclamations du public.

Néanmoins il doutait encore. Vainement M. Fauriel , professeur de littérature étrangère à la Sorbonne, lui offrait la suppléance de sa chaire : Lyon et le droit commercial le fascinaient comme un bien acquis, un port où il était entré. Ce fut M. Ampère, le fils du mathématicien , qui eut l'hon-

neur de persuader Ozanam et de l'enchaîner à son triomphe. Digne fils d'un père illustre , M. Ampère avait conservé pour le jeune hôte de sa maison une sorte de tutelle tempérée par l'amitié; il lui avait ouvert sans jalousie les chemins de l'érudition , et, au moment décisif, l'enlevant à des hésitations qui n'étaient plus qu'un suicide, il lui marqua sa place avec la sagacité d'un augure et l'autorité d'un maître.

On était à la fin de 1840 : Ozanam avait vingt-sept ans.

C'est un beau jour que celui où , parvenu à michemin de la vie, tout voile levé, toutes incertitudes dissipées, le front serein et le cœur à l'aise, l'homme a le secret de Dieu sur lui et assoit la tente où il achèvera de vivre. Jusque-là les plus beaux rêves sont troublés, le découragement succède à l'exaltation, et plus on a reçu de Dieu, plus ses dons, en nous ouvrant des perspectives, ajoutent au mélancolique tourment de l'avenir. Ozanam en avait souffert : sa nature était inquiète et un peu fébrile. Aussi dut-il éprouver une grande dilatation lorsque enfin il connut la volonté de Dieu et y eut acquiescé. Issu d'une famille honorable , mais médiocre , venu à Paris simple étudiant, il avait, en neuf années d'efforts, conquis un rang distingué dans une double carrière, la jurisprudence et les lettres, occupé une chaire de droit et mérité la suppléance d'un cours célèbre à la Sorbonne. M. Ampère lui avait donné l'hospitalité, M. de Montalembert le recevait amicalement ; tout ce qu'il y avait parmi les chrétiens

d'hommes éminents ou en voie de le devenir pressentait en lui un successeur ou un compagnon d'armes. La possession prématurée d'une si belle vie n'enfla point son cœur. Il demeura vrai, ouvert, cordial et laborieux : noble effet d'un naturel que la raison éclairait de toute sa lumière , et que la foi avait purifié du levain de l'orgueil. Ce point si envié de l'assiette dans les succès , qui est presque toujours le signal d'une transformation égoïste dans le cœur de l'homme , avait laissé Ozanam tel qu'il était. On l'eût pris encore, allant à sa chaire de Sorbonne, pour un simple étudiant. Sa tenue n'avait pas changé, son regard était honnête et doux; il lisait volontiers en chemin, mais sans que l'application l'empêchât de voir les marques de sympathie dont il était l'objet , et il rendait toujours en honneurs plus qu'on ne lui avait accordé. Pendant vingt ans que je l'ai connu, je l'ai vu troublé, indigné, mais sans qu'il m'ait été possible d'y découvrir jamais l'ombre de hauteur ou d'affectation , ce qui est le signe certain d'une âme plus grande que la fortune, et qui voit Dieu constamment.

Il y eut un piège qu'Ozanam n'évita point. Dès qu'il fut heureux , il voulut donner son bonheur et augmenter le sien en le partageant. Oserai-je dire, quoique Dieu l'ait absous en bénissant son union, qu'il était encore bien jeune pour une félicité si ennemie des grandes muses ? Comme le prêtre , l'homme de lettres est consacré , et si le ministère des âmes exige un culte de soi-même, le ministère

de la pensée , quand on est digne de lui , exige aussi des austérités. Il est difficile, au milieu des joies domestiques, de conserver l'assiduité du travail et la liberté de l'intelligence, et plus difficile encore de retenir ses besoins dans la modestie de ses ressources. La pauvreté est la compagne inévitable de l'homme de lettres qui a résolu de ne vendre sa plume ni à l'or ni au pouvoir; et la pauvreté n'est douce qu'à l'homme solitaire qui vit dans l'immortalité de sa conscience et n'a jamais qu'un malheur à prévoir ou à porter. Mais Ozanam était d'un siècle où l'on n'attend pas , et il se laissa prendre à la certitude de rendre heureuse avec lui une chrétienne rachetée du même sang que lui. Il ne se trompait pas. Il avait amassé dans son cœur un trésor de chasteté qui était le signe d'un trésor de tendresse , et il pouvait s'exposer sans crainte à ce flot des ans qui emporte tout amour , excepté l'amour produit et gardé par la vertu. Son mariage eut heu dans l'été de 1841. Il épousa M"^ Soulacroix , fille de M. Soulacroix , recteur de l'Académie de Lyon. Presque aussitôt il conduisit sa femme en Italie, pays qu'il avait déjà visité avec sa mère aux vacances de 1832 , et vers lequel le rappelait le souvenir des émotions et des révélations qu'il en avait reçues. C'était à Rome , devant la fresque du Saint-Sacrement de Raphaël , à Florance devant les tombeaux de l'église de Sainte- Croix, que la figure du Dante, l'Homère du christianisme, lui était apparue, tout illuminée des obscurités de son siècle et placée par la Providence

entre Virgile et le Tasse, comme le Titan de la poésie. Il revit ces beaux lieux tout peuplés de grands hommes et de grandes choses, ces lieux qui sont pour nous des ancêtres, et qui, malgré les ruines du passé et celles de l'avenir, seront l'éternel pèlerinage des esprits cultivés. Il les revit , tenant d'une main sa compagne ravie; lui montrant de l'autre les horizons chers à sa mémoire, les temples, les palais, les aqueducs , les tombeaux des Romains , les reliques des martyrs, les marbres couchés et les bronzes vivants, toute cette antique armée que l'inépuisable fécondité de l'Italie garde, accroît et tient debout. La Sicile, jetée au seuil extrême de tant de beautés comme une sentinelle et un phare , lui ouvrit aussi ses villes , où le souffle des enfants du Nord a remué les cendres de l'Etna et recouvert des inspirations du christianisme les débris du génie grec.

Au retour de cette course rapide, qui était une halte entre sa jeunesse finie et son âge mûr commencé, Ozanam parut dans sa chaire, qui ne le connaissait encore qu'à- demi.

Ceux-là seuls qui ont dit leur âme devant un auditoire savent les tourments de la parole publique, tourments qui arrachaient à Gicéron ce cri plaintif : « Quel est l'orateur qui , au moment de parler , n'a « senti ses cheveux se roidir et ses extrémités se

« glacer? » Ozanam, plus qu'un autre, était sujet au mal d'éloquence , parce que ses crganes trop faibles ne répondaient qu'imparfaitement aux secousses de son inspiration, et qu'une timidité naturelle enchaînait aussi sur ses lèvres et dans tout son être l'éclat de ses facultés. Défiant de lui-même, il se préparait à chacune de ses leçons avec une fatigue religieuse, amassant des matériaux sans nombre autour de sa pensée, les fécondant par ce regard prolongé de l'intelligence qui les met en ordre , et enfin leur donnant la vie dans ce colloque mystérieux de l'orateur qui se dit à lui-même ce qu'il dira demain, ce soir, tout à l'heure, à l'auditoire qui l'attend. Ainsi armé, tout pâle cependant et défait, Ozanam montait à sa chaire. 11 n'y avait rien de bien ferme et de bien accentué dans son début; sa phrase était laborieuse , son geste embarrassé , son regard mal sûr et craignant d'en rencontrer un autre ; mais peu à peu , par l'entraînement que la parole se communique à elle-même, par cette victoire d'une conviction forte sur l'esprit qui s'en fait l'organe, on voyait de moment en moment la victime grandir, et lorsque l'auditoire luimême était une fois sorti de ce premier et morne silence si accablant pour l'homme qui doit le soulever, alors l'abîme rompait ses digues, et l'éloquence tombait à flots sur une terre émue et fécondée* Des applaudissements sincères répondaient à l'orateur, et, tout palpitant d'un bonheur acheté par huit jours de travail et par une heure de verve, il retournait chez lui retrouver la peine, qui est

la condition de tout service et l'instrument de toute gloire.

Il n'est pas ordinaire qu'un homme érudit soit un homme éloquent. La patience nécessaire à l'investigation des livres et des antiquités s'allie mal au feu qui jaillit d'une pensée créatrice : on n'aime pas, quand on peut jeter des mondes dans l'espace par un souflle de sa vie propre, chercher péniblement sa route à travers des astres vieillis et trop souvent éteints. Ozanam, par un don singulier, possédait à la fois l'éloquence et l'érudition. L'une lui était aussi naturelle que l'autre. Il pouvait toute une nuit veiller dans les régions abstruses d'une langue ensevelie ou d'une œuvre inconnue, et le lendemain écrire des vers, préparer un discours, s'échauffer solitairement dans la contemplation directe du vrai et du beau. Non -seulement l'une et l'autre faculté lui appartenaient de naissance, mais l'une et l'autre étaient éminentes chez lui. Il était grand dans la poudre, avec la pioche du mineur, et grand dans la lumière , avec le simple regard de l'esprit. Cela lui donnait sa physionomie, mélange de sohdité et d'enthousiasme jeune et ardent.

Le cours dont il était chargé , au vieux sanctuaire des lettres parisiennes, exigeait précisément de lui l'incomparable souplesse de sa nature. Il devait initier son auditoire, non pas aux littératures de la Grèce et de Rome , mais aux lettres étrangères , c'est-à-dire aux grands travaux de l'esprit dans les idiomes contemporains. Ce champ était, pour ainsi dire, sans mesure; car, tandis que l'antiquité n'a

produit que trois langues dignes de se survivre par la perfection de leurs monuments et par leurs rapports avec réternelle vie du christianisme, les temps nouveaux ont réparti la puissance et la fécondité des lettres à tous les peuples issus de Jésus -Christ. Ce qu'avait dit saint Paul, qu'il n'y a plus de barbares , s'est accompli dans les arts de l'esprit aussi bien que dans l'ordre des mœurs. Le flambeau de David et d'Homère a secoué sa flamme sur toutes les nations chrétiennes : toutes ont leurs poètes, leurs historiens, leurs orateurs, et qui veut s'initier aux littératures étrangères , loin d'entreprendre une excursion au dehors, se trouve jeté au centre du génie universel , dans des voies et des splendeurs qui n'ont plus de limites. Ozanam s'était préparé toute sa vie, comme s'il en eût reçu l'ordre exprès de la Providence, à cette infatigable exploration. Il savait à fond les principales langues modernes, et il lui fut aisé , dès qu'il en eut mission , de pénétrer dans les richesses dont il devait la découverte et le partage à ses auditeurs. Mais ce qui n'eût été pour un autre, moins chrétien et moins profond, qu'une exposition éloquente des beautés de la pensée humaine sous ces vêtements divers , ne pouvait être pour Ozanam qu'une prédication de la vérité. Toucher aux langues et aux œuvres nouvelles , c'était rencontrer à chaque pas ce qui en fait l'âme et la nouveauté, c'est-à-dire le christianisme, et rencontrer le christianisme , c'était pour lui le défendre et l'exalter.

Peut-être, s'il eût consulté la prudence plus que

l'élan de sa foi, eût- il hésité à convertir son enseignement en une démonstralion évangélique. Les temps étaient émus, et ils devaient s'envenimer. Une polémique ardente, soutenue dans les journaux et à la tribune contre le monopole de l'enseignement par l'Etat , préparait à l'Église de sanglantes et prochaines représailles. Il était naturel de craindre que le contre - coup ne s'en fît sentir dans un auditoire rassemblé sous un professeur trop vivement chrétien. Mais cette considération n'arrêta point Ozanam. Même aux plus mau* vais jours, lorsqu'une chaire voisine de la sienne et animée d'un esprit semblable tombait sous l'effort des passions , il ne diminua rien du courage de ses lèvres et de la simplicité de son cœur. Dieu bénit l'une et l'autre. Tout lui fut pardonné pendant douze années, et il mourut populaire comme il avait vécu.

C'est un rare secret que celui de la popularité, j'entends la popularité véritable, celle qui ne s'achète point par de lâches concessions aux erreurs d'un siècle, mais qui entoure d'une auréole prématurée l'honnête homme vivant. Autant qu'on peut le découvrir par l'histoire, la première condition de cette popularité solide est dans d'inébranlables certitudes et de persévérantes directions. L'homme qui change d'esprit, si son désintéressement est reconnu, conservera peut-être l'estime; il ne conservera ni la confiance ni l'autorité. Il n'y a que les convictions invincibles qui régnent sur les âmes , lorsqu'elles sont au service d'une cause qui inté-

resse les générations , et que le talent y rehausse la fermeté de la eonduitc et l'éclat du dévouement. Même encore , toutes ces conditions remplies , il n'est pas impossible qu'un homme échappe à la popularité, si quelque chose de bienveillant ne tempère en lui la force du caractère et n'abaisse la hauteur du génie. C'est la bonté qui rend Dieu populaire , et l'homme à qui elle manque n'obtiendra jamais l'amour, sans lequel subsiste bien la renommée, mais non pas la gloire. C'est l'amour qui fait de la gloire une si belle chose, qui inspire au chrétien ce cantique dont le ciel et la terre ne se lassent point: Gloire au Père, et au Fils, au Saint -Esjirit, maintenant et dans tous les siècles des siècles.

Or, à regarder Ozanam tel que nous l'avons possédé vingt ans, il me semble reconnaître dans sa personne l'ensemble des traits qui expliquent et justifient la popularité. Dès sa première jeunesse, on voit poindre en lui une conviction profonde du christianisme, avec un désir précoce de lui consacrer tous les travaux de son esprit. Sa correspondance la plus reculée offre des traces sans nombre de cette disposition forte et généreuse qui devait bientôt le présenter au respect des chrétiens de son âge, et plus tard à leur reconnaissante admiration, lorsque le succès eut justifié les espérances qu'ils avaient mises dans les premiers éclairs de son talent. Nul homme de foi, au moins d'une foi éclatante, n'avait encore paru dans les chaires qui retentissaient chaque jour d'applaudissements donnés à

d'autres doctrines en d'autres orateurs. Quarante ans d'absence à ces rostres de la littérature signalaient au mépris le génie épuisé des chrétiens de France : Ozanam y monte, il y monte à vingt- sept ans , et de cette bouche qui depuis déjà longtemps avait éveillé la charité endormie au sein de la jeunesse et créé la société de Saint-Vincent-de-Paul, il laisse tomber une parole où l'art le dispute à l'érudition. Rien n'est déguisé, rien n'est affaibli, de ce qui pourrait blesser les esprits mal accoutumés à la présence et au courage de la vérité. L'orateur est jeune, il est sincère, ardent, instruit : Athènes l'écoute, comme elle eût écouté Grégoire ou Basile, si, au lieu de retourner dans les solitudes de leur patrie, ils eussent, au pied de l'Aréopage où prêchait saint Paul, ouvert ce trésor de goût et de savoir qui devait illustrer leurs noms. Ozanam avait encore un charme, un charme sans lequel il eût sans doute péri, mais qui, ajouté à ses autres dons, achevait en sa personne l'ouvrier d'une séduction prédestinée : il était doux pour tout le monde et juste envers l'erreur.

Quand on lit V Histoire des variations de Bossuet, une des. choses qui frappent le plus dans ce mâle génie, c'est sa bonté. Il tient sous sa verge, et c'était la plus terrible qu'une main d'homme ait portée depuis Moïse, il y tient les premiers auteurs d'un schisme détestable, qui avait arraché à l'Église une moitié du monde et créé des maux dont le regard de Bossuet embrassait avec effroi toute l'immensité. Cependant nulle part vous ne rencontrez l'injure,

mais une discussion puissante et calme , un épanchement sérieux de la vérité; et, lorsque les personnes doivent inévitablement paraître avec leurs faiblesses et leurs crimes, on sent que l'historien est trop loin dans la paix pour leur insulter. Il montre ces grands coupables tels qu'ils furent, sans leur refuser rien de ce qui peut encore exciter l'intérêt; et , comme pour se reposer d'un spectacle qui lui est douloureux, il consacre un chapitre tout entier à pleurer l'âme et le souvenir de Mélanchthon. C'est que Bossuet était de la race de ceux en qui l'Évangile n'est diminué ni par le défaut de vues ni par les passions et l'inclémence du cœur : il avait la main droite sur le Lion de Juda, et la gauche suvV Agneau immolé avant tous les siècles. On ne se fait guère ainsi, on est fait de Dieu, quand Dieu, pour toucher le monde, veut unir la tendresse au génie, dans une même créature.

Ozanam était de c es créatures privilégiées. Au jour de son baptême invisible, il avait reçu l'huile avec le vin, et ces deux sources nées en lui le même jour l'avaient fait croître en grâce devant Dieu et devant les hommes. On a beau lire les pages qu'il nous a laissées, on a beau se rappeler ses actes et ses discours, on n'y découvre ni la colère qui se venge, ni l'amertume qui s'accroît en se répandant, ni le mépris qui brave, ni l'ironie qui se moque sous prétexte d'instruire ou de corriger. Sans abaisse" jamais l'Église devant le monde, il tient d'une ma* généreuse, parce que c'est la charité qui la guide, le sceptre tout -puissant de la vérité. Il plaint plus

qu'il n'accuse, il pardonne plus qu'il ne condamne, et, toujours invincible sous le bouclier, il tempère dans son e'pée la force qu'il y sent, de peur d'achever la mort en quelque âme qui peut encore revivre.

Ah \ combien nous étions consolés , au milieu des âpres controverses de notre temps, d'écouter si près de nous une bouche si pure et si cordiale! Combien, fatigués du bruit des malédictions , ne nous reposions-nous pas à cet autre bruit pacifique et éloquent! Nous ne l'entendons plus que par le souvenir, par cet écho qui reste dans l'âme après qu'une fois l'on a joui d'une parole digne de Dieu : encore cet écho , ce souvenir, accroît- il nos regrets en nous disant tout ce que nous avons perdu.

Je ne puis le dissimuler, un doute s'est fait jour sur la tenue d'Ozanam dans les temps périlleux de son professorat. C'était le moment où les catholiques de France, pour la seconde fois, réclamaient avec énergie l'une des grandes libertés de l'âme, la liberté de l'enseignement. Le comte de Montalembert, du haut de la tribune pairiale qui l'avait autrefois condamné dans cette même cause, présidait à cette seconde campagne comme général , après avoir fait la première comme soldat. Sous lui, et chacun à son poste, on s'animait au devoir, et si toutes les voix n'étaient pas également dignes du combat , si l'injure et l'injustice appelaient trop souvent des représailles qu'il eût mieux valu ne pas mériter, du moins la trahison n'était nulle part. On pouvait regretter des paroles, on n'avait point à regretter de

silence. Ozanam, par la position même qu'il tenait de Dieu , était de nous tous le plus douloureusement placé. Catholique ardent, ami dévoué des libertés sociales, de celles de l'âme en particulier, parce qu'elles sont le fondement de toutes les autres, il ne pouvait cependant méconnaître qu'il appartenait au corps dépositaire légal du monopole de l'enseignement. Fallait-il rompre avec ce corps, qui l'avait reçu si jeune et comblé d'honneurs? Fallait-il, demeurant dans son sein , prendre une part active et nécessairement remarquée à la guerre qui lui était faite? Dans le premier cas , Ozanam abdiquait sa chaire : pouvait -on le lui conseiller? Dans le second ca&, il appelait le même résultat en se donnant le tort de l'attendre : pouvait -on encore le lui conseiller? Et cependant le professeur chrétien, le chrétien libéral, Ozanam, pouvait-il se séparer de nous?

Il est rare que, dans les situations les plus délicates et où tout semble impossible , il n'y ait pas un certain point qui concilie tout, comme en Dieu les attributs en apparence les plus dissemblables se rencontrent quelque part dans l'harmonie d'une parfaite unité. Ozanam conserva sa chaire : c'était son poste dans le péril de la vérité. Il n'attaqua point expressément le corps auquel il appartenait : c'était son devoir de collègue et d'homme reconnaissant. Mais il demeura dans la solidarité la plus entière et la plus avérée avec nous tous ; je veux dire , quoique je n'aie pas le droit de m'y compter, avec ceux qui défendaient de tout leur cœur la cause sa-

crée de la liberté d'enseignement. Aucun des liens qui l'attachaient aux chefs et aux soldats ne subit d'atteinte. Il était, et il fut de toutes les assemblées, de toutes les œuvres , de toutes les inspirations de ce temps, et ce qu'il ne disait pas dans sa chaire ou dans ses écrits ressortait de son influence avec une clarté qui était plus qu'une confession. Aussi pas un seul moment de défiance ou de froideur ne diminua-t-il le haut rang qu'il avait parmi nous : il garda tout ensemble l'affection des catholiques, l'estime du corps dont il était membre, et, au dehors des deux camps, la sympathie de cette foule mobile et vague qui est le public, et qui tôt ou tard décide de tout.

Ozanam avait placé au moyen âge le centre de son enseignement. Plus haut, c'eût été l'antiquité ; plus bas , une littérature trop proche où la science n'eût pas eu assez d'ombres à soulever. Le moyen âge est le commencement des nations chrétiennes; il a tout à la fois le charme et la difficulté des origines, double attrait qui appelait également ou l'imagination poétique du professeur, ou la pénétration laborieuse de ses facultés. Pendant les deux années qu'il occupa sa chaire , Ozanam poursuivit tour à tour les premiers développements du génie chrétien en Allemagne, en Angleterre et en Italie. Il ne nous reste de cette vaste étude que vingt et une leçons sur la civilisation au v^ siècle; mais ce monument inachevé suffit pour donner une idée de ce qu'étaient l'éloquence et le savoir de son auteur, et comment l'un et l'autre s'appliquaient

infatigablement à agrandir le christianisme dans l'esprit de quiconque s'exposait à en subir la puissance.

Je ne donnerai pas l'analyse de ces beaux discours. Ils resteront parmi les travaux les plus remarquables de l'apologétique chrétienne au xix® siècle, et il est inutile que j'essaie de prévenir ou de suppléer les lecteurs.

Quatre années de succès conduisirent Ozanam jusqu'à la mort de M. Fauriel , en 1844 , et il eut l'honneur, en obtenant à l'unanimité sa succession, de se trouver titulaire à trente -deux ans d'une chaire de faculté dans l'Académie de Paris. Cette élévation prématurée n'avait pas d'exemple : M. Guizot, parvenu le plus jeune avant lui aux mêmes fonctions, n'y avait été promu qu'à l'âge de trente-six ans.

Mais ce n'est pas en vain que l'on veut devancer le temps , le temps se venge de ceux qui se passent de lui.

Dès l'été de 1846, Ozanam sentit ses forces décroître sous la fièvre continue de ses triomphes. Non content de la préparation de ses cours, il répondait ardemment à tous les appels qu'on lui adressait au nom de la vérité ou de la charité. Il parlait au Cercle catholique et dans les Conférences de Saint- Vincent -de -Paul; il écrivait pour le Correspon-

— 2o0 dant, recueil honorable qui seul, depuis un quart de siècle, a conservé le drapeau chrétien et libéral de ses premières années. Toutes ces généreuses collaborations ne laissaient à Ozanam aucun repos. Il passait de longues portions de nuits à réparer dans le travail la brièveté de ses jours, et trop souvent il soulevait le poids des ténèbres par des moyens qui n'éveillent l'esprit qu'en l'énervant. Ses mains commençaient à contracter ce tremblement fébrile que nous leur avons vu dans les dernières phases de sa vie. Il s'acheminait enfin au terme avec l'imprudence et la rapidité d'une âme qui croit trop à l'éternité pour user d'égards envers le temps.

Peut-être aussi cette première atteinte du mal n'était- elle qu'une ruse de la Providence pour amener l'un de ses fils les plus aimés à un spectacle étonnant qu'elle voulait donner au monde. Le 22 avril 1847, Ozanam se trouvait debout au pied du Quirinal , perdu dans une multitude immense armée de flambeaux et attendant sous un ciel étoile, au bruit de la musique et des acclamations, quelqu'un qu'elle bénissait et qu'elle désirait voir. Un silence unanime se fit. Des lumières passaient derrière les fenêtres du palais : l'une de ces fenêtres s'ouvrit , et une figure parut au balcon , penchée vers la foule et la saluant. Un frémissement pieux courut dans les rangs serrés et attentifs de l'assemblée. Sur un signe de son pasteur, le peuple s'inclina , ses genoux ployèrent sous lui , ses mains se tendirent pour exprimer la foi de tous par le signe

sacré de la rédemption; ]a voix du Christ se fit entendre dans son vicaire, et Rome pleura d'espérance et d'amour. Longtemps après que la multitude eut disparu, Ozanam regardait et écoutait encore. Il lui semblait que tous les rêves de sa jeunesse venaient de se réaliser dans cette nuit mémorable , et que, par une hâte et une abréviation des destinées, la plus souhaitable et la plus difficile des réconciliations s'était accomplie de son vivant. Hélas ! il en était d'elle comme de sa propre vie : le temps avait manqué à l'une et à l'autre, l'une et l'autre devaient s'évanouir comme l'arc -en -ciel dans la tempête.

Ozanam rapporta de ce voyage, qu'une mission bienveillante avait autorisé, des impressions qui le confirmèrent dans toutes les pensées qu'il avait nourries jusque-là. Il en revint rassuré sur son mal , plus rassuré encore sur l'avenir du monde , non pas qu'il n'eût découvert sur sa route , à Rome même, des symptômes alarmants, mais parce que tout était éclairé et dominé dans son âme par l'image du pontife dont il avait vu le regard. Une foi surhumaine s'était faite en lui au contact de l'homme et du prêtre. Il avait aimé, il avait presque adoré , il ne croyait pas possible qu'une telle créature fût venue sans cause sur le trône de saint Pierre , et que tant de bonté si pure , tant d'intentions si grandes , ne cachassent au monde qu'une victime certaine de l'ingratitude et de la perversité.

A son retour, il exprima ses craintes et ses espé-

rances dans un article que le Correspondant publiait le 10 du mois de février 1848.

Quatorze jours après, le voile qui couvre aux yeux des hommes les secrets et les opérations de la Providence se déchirait, et Pie IX, à qui il n'eût fallu pour fonder que la reconnaissance de son peuple et le concours du temps, fut emporté dans une ruine plus forte que son cœur.

Je ne dirai rien de ces événements, qui sont trop près de nous. Ozanam, à qui rien n'échappait des dangers de l'Eglise, fut, avec M. l'abbé Maret, l'un de ses plus chers et de ses plus dignes amis, le promoteur d'un journal qui avait pour but de rassurer les catholiques et de les aider à l'acceptation du régime nouveau , dans lequel il voyait le châtiment de grandes fautes passées, un moyen d'obtenir pour l'Église des libertés nécessaires qui lui étaient obstinément refusées depuis cinquante ans , enfin un acheminement à une meilleure distribution des éléments sociaux, en arrachant à une classe trop prépondérante la domination exclusive des intérêts, des idées et des mœurs.

Je ne sais pourquoi aucun des amis d'Ozanam , dans les notices qu'ils ont publiées sur lui et où j'ai recueilli tant de pieux souvenirs, n'a mentionné la part qu'il eut au glorieux martyre de l'archevêque de Paris. Pendant ces journées de Juin, où la guerre civile n'avait plus de cris de ralliement, tant les vœux étaient obscurs et les ressentiments profonds , Ozanam songeait avec angoisse à ce que la religion pourrait tenter pour la paix de la patrie et

— 233 pour son propre honneur. La pensée lui vint d'aller trouver 1 arehevôque de Paris et de l'engager à une dcmarehe eonedialriee près des insurgés! Deux ëa- -arades de bivac, ehréliens eom.ne lui , s assl

près de archevêque. Mgr Allre, après les avoir écoules, leur di, tranquillement : ., Je „e sen presse de cette pensée depuis hier; mais eora-

ges?E le gênerai Cavaignac permettra-t-il cette « démarche? » Sur leur réplique, il s'habilla, mit sa cro.x dor sur sa poitrine, et gagna l'hôlel du gênerai Cavaignac, accompagné, ottre quelques ecclésiastiques de sa maison, d'Ozanam et de deux de ses amis tous trois en habit de garde national. Au retour, ,1 les congédia, malgré leurs instances sous prétexte qu'il ne voulait point paraître avec une apparence d'escorte militaire. Le monde sait le reste, et la postérité n'a pas besoin que je le lui apprenne.

Ozanam avait repris son cours. II le continua jusque dans l'été de 1852, en y entremêlant des travaux plus considérables encore que par le passé. Ce fut dans cet intervalle de cinq ans qu'il publia ses hludes germaniques, ouvrage deux fois couronné par 1 Académie française d'un grand prix de dix mille francs, et cette charmante étude sur les poêles franciscams de l'Italie au xnie siècle. Son activité redoublait en s'approchant du terme.

Le vendredi saint de l'année iSM , il prit la plume et écrivit cette préface d'une œuvre où il voulait

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