VIII
O'Connell, Messieurs, sut éviter l'un et l'autre écueil; il demeura jeune et ignorant des années jusqu'à la fin de sa vie. J'aperçois des jeunes gens dans cet auditoire: O'Connell, Messieurs, fut de votre âge tant qu'il n'eut pas disparu du milieu de nous; il a vécu, il est mort dans la sincérité d'une inaltérable jeunesse. A peine s'était-il donné le temps de voir son triomphe, à peine avait-il forcé par une seconde élection les portes du Parlement, qu'il se leva de son siège, et que , à Tétonnement de toute l'Angleterre, il courut en Irlande. Qu'y va-t-il chercher? Il va dire à sa chère Erin que ce n'est pas assez d'avoir affranchi la conscience , que Dieu et l'homme sont inséparables, et qu'après avoir servi la patrie du ciel , s'il reste quelque chose à faire pour la patrie de la terre , c'est n'avoir accompli que le premier commandement, mais non pas le second, et que, tous les deux n'en faisant qu'un, n'avoir pas accompli le second , ce n'est pas même avoir accompli le premier. Il lui confesse , vieux et comblé de gloire , que son intention est de recommencer sa vie, et de ne pas se reposer un seul jour tant qu'il n'aura pas obtenu l'égalité des droits entre l'Angleterre et l'Irlande. Car tel était , en ce qui concerne le droit humain, l'état des deux pays, que l'un paraissait à peine le sateUite de l'autre. L'Angleterre avait diminué la propriété, le commerce, l'industrie, tous les droits de l'Irlande, pour augmenter les siens; et cette odieuse tactique plaçait l'Irlande dans un état d'infériorité qui allait jusqu'à l'impuissance de vivre. Tel est le despo-
tisme, Messieurs, et nous en sommes tous coupables à un certain degré; tous, plus ou moins, nous diminuons les droits d'autrui pour augmenter les nôtres, et l'homme qui est exempt de cette tache, si opiniâtre dans notre espèce, peut croire qu'il est arrivé au dernier point de perfection de la nature humaine.
O'Connell a tenu parole ; il n'a pas manqué un seul jour de réclamer l'égalité des .droits entre l'Angleterre et rirlande, et il a usé dans ce second travail les dix-sept dernières années de sa vie. Il obtint que le minislère présentât plusieurs bills dans le sens de l'égalité des droits; le Parlement les repoussa constamment. Le libérateur ne se rebuta point; il eut le plaisir de voir tomber sous ses coups les municipalités dlrlande exclusivement composées de prolestants , et , le premier catholique depuis deux siècles , il vit sur sa poitrine les insignes de lord-maire de Dublin.
Celle constance à revendiquer les droits humains de sa patrie, sans jamais se laisser abattre ni par l'ùge ni par l'insuccès, eussent suffi, Messieurs, pour marquer la place d'O'Connell parmi les libérateurs de l'humanité; car quiconque sert son pays dans le sens général des droits de tous n'est pas l'homme d'un temps ni d'un lieu; il parle pour les peuples présents et à venir, il leur donne l'exemple et le courage, il jette dans le monde une semence que le genre humain moissonnera tôt ou tard. Nous jugerons mieux encore l'action civile d'O'Connell si nous examinons les bases où il la plaça, et la doctrine
qu'il nous a léguée au sujet de la résistance à l'oppression.
Réclamer le droit, tel fut pour O'Connell le principe de la force contre la tyrannie. Il y a, en effet, dans le droit, comme dans tout ce qui est vrai, une puissance propre, éternelle et indestructible, qui ne peut disparaître que lorsque le droit n'est plus même nommé. La tyrannie serait invincible si elle réussissait à anéantir l'idée du droit avec son nom, à créer sur la terre le silence du droit. Elle tâche du moins d'approcher de ce terme absolu, et de diminuer par tous les moyens de violence et de corruption la bouche de la justice. Tant qu'il reste une âme juste avec des lèvres hardies , le despotisme est inquiet, il s'agite, il se doute que l'éternité conspire contre lui. Le reste lui est indifférent, ou du moins ne l'effraye que peu. En appelez-vous aux armes? c'est l'affaire d'une bataille. A l'émeute? c'est l'affaire de quelques agents de police. La violence est du temps, le droit est du ciel. Quelle dignité, quelle force dans le droit qui parle avec calme, avec honnêteté, avec sincérité, par le cœur d'un homme de bien! Sa nature est contagieuse; dès qu'on l'entend, l'âme le reconnaît et l'étreint; il suffît quelquefois d'un moment pour que tout un peuple le proclame et soit à ses genoux. On oppose, il est vrai, que la réclamation du droit n'est pas toujours possible, et qu'il est des temps et des lieux où l'oppression est déjà si invétérée que la parole du droit y est aussi chimérique que sa réalité. 11 en peut être ainsi ; mais ce n"était point la posi-
tion d'O'Connell et de sa patrie. O'Connell et l'Irlande pouvaient parler, écrire, pétitionner, s'associer, élire des magistrats et des députés. Le droit de l'Irlande était méconnu , mais non pas désarmé, et, dans cet état de choses, la doctrine d'O'Connell était celle du christianisme et de la raison. La liberté est une œuvre de vertu, une œuvre sainte, et par conséquent une œuvre de l'esprit.
Mais la réclamation du droit doit être persévéranie. L'affranchissement d'un peuple n'est pas l'affaire d'un jour; il rencontre infailliblement dans les idées , les passions , les intérêts et l'entrelacement toujours profond des choses humaines, mille obstacles accumulés par le temps et que le temps seul est capable de soulever, pourvu qu'on aide son cours par une action parallèle et ininterrompue. Il ne faut pas, disait O'Connell, parler aujourd'hui et demain, écrire, pétitionner, s'associer aujourd'hui et demain; il faut parler toujours, écrire toujours, pétitionner toujours, s'associer toujours, jusqu'à ce que le but soit atteint et le droit satisfait. Il faut lasser la patience de l'injustice, et forcer la main de la Providence. Vous l'entendez, Messieurs, ce n'est point ici l'école des désirs vains et sans vertu , c'est l'école des âmes trempées pour le bien, qui en savent le prix et ne s'étonnent pas qu'il soit grand. O'Connell, du reste, a donné à ses leçons la sanction de ses exemples; ce qu'il disait, il le faisait, et nulle vie n'a été jusqu'au dernier moment plus infatigable et mieux remplie que la sienne. Il travaillait
devant l'avenir avec la certitude qu'inspire le présent, il n'était jamais surpris ni mécontent de n'être pas au terme; il savait qu'il ne l'atteindrait pas de son vivant , il en dou tait du moins , et on eût dit , à la ferveur de ses actes, qu'il n'avait plus qu'un pas et qu'un jour à fra-nchir. Qui comptera le nombre des assemblées où il a porté la parole et présidé , les pétitions qu'il a dictées, ses voyages, ses démarches, ses triomphes populaires, et cet inexprimable arsenal d'idées et de faits qui composent le tissu fabuleux de ses soixante-douze ans? C'était l'Hercule de la liberté.
A la persévérance dans la réclamation du droit, il ajoutait une condition qui lui parut toujours d'une souveraine importance , c'était d'en être un irréprochable organe, et, à expliquer cette maxime par sa conduite, on voit d'abord qu'il entendait que tout serviteur de la liberté la voulût également et efficacement pour tous, non pas seulement pour son parti, mais pour le parti adverse; non pas seulement pour sa religion, mais pour toutes; non pas seulement pour son pays , mais pour le monde entier. L'humanité est une, et ses droits sont les mêmes partout, encore que leur exercice diffère selon l'état des mœurs et des esprits. Quiconque excepte un seul homme dans la réclamation du droit, quiconque consent à la servitude d'un seul homme, blanc ou noir, ne fût-ce môme que par un cheveu de sa tète injustement lié , celui-là n'est pas un homme sincère, et ne mérite pas de combattre pour la cause sacrée du genre humain. La conscience publique
repoussera toujours l'homme qui demande une liberté exclusive ou même insouciante du droit d'autrui; caria liberté exclusive n'est plus qu'un privilège, et la liberté insouciante des autres n'est plus qu'une trahison. L'on voit tel peuple arrivé à un certain développement de ses institutions sociales s'arrêter tout court, ou même retourner en arrière. Ne vous demandez pas pourquoi. Vous pouvez être sûrs qu'il se passe au sein de ce peuple quelque sacriticc occulte du droit, et que les défenseurs apparents de sa liberté, incapables de la vouloir pour d'autres que pour eux, ont perdu le prestige qui la conquiert et qui la sauve , qui la conserve et qui l'étend. Fils dégénérés des saints combats, leur parole énervée roule dans un cercle vicieux où il suffît de les écouter pour leur avoir déji répondu.
Il n'en fut jamais ainsi d'O'Connell ; jamais, en cinquante ans , sa parole ne perdit une seule fois le charme invincible de la sincérité. Elle vibrait pour le droit de son ennemi comme pour le sien. On l'entendait flétrir l'oppression de quelque part qu'elk vînt et sur quelque tête qu'elle tombât; aussi attirait-il à sa cause , à la cause de l'Irlande, des âme^-. éloignées de la sienne par l'abîme des dissentiments les plus profonds; des mains fraternelles cherchaient sa main de tous les points les plus éloignés du monde. C'est qu'il y a dans le cœur de l'homme honnête qui parle pour tous, et qui, en parlant pour tous, semble même quelquefois parler contre lui; ilj- a là, dis-je, une toute-puissance de supériorité logique
et morale qui produit presque infailliblement la réciprocité.
Oui, catholiques, entendez-le bien , si vous voulez la liberté pour vous , il vous faut la vouloir pour tous les hommes et sous tous les cieux. Si vous ne la demandez que pour vous , on ne vous l'accordera jamais; donnez-la où vous êtes les maîtres, afin qu'on vous la donne où vous êtes esclaves.
O'Connell entendait encore en un autre sens cette maxime, qu'il fallait être irréprochable dans la réclamation du droit. Il voulait qu'on portât à l'autorité , et à la loi qui en est la plus haute expression , un respect sincère et religieux. Car l'autorité est aussi une liberté , et quiconque voulant défendre celle-ci attaque celle-là ne sait ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait. L'autorité est une partie intégrante de la liberté, comme le devoir rentre dans le droit par une corrélation manifeste , puisque le droit d'un homme entraîne nécessairement le devoir d'un autre. C'est pourquoi les chartes civiles, aussi bien que la grande charte évangélique, consacrent en même temps le droit et le devoir, la liberté et l'autorité. Toute main qui les sépare les anéantit, et jamais un peuple qui ne les vénère pas au même titre ne sera capable de devenir un peuple libre. O'Connell poussait jusqu'à la superstition le respect de la loi; il se permettait tout jusqu'à la limite où il rencontrait une loi évidemment en vigueur. Et pourtant nul homme n'a fait sous des lois, même persécutrices , un plus surprenant usage de l'espace qu'elles laissaient à sa disposition. Sa profonde
connaissance du droit servait admirablement la magie de ses démarches et de ses contre-marches , et il a eu l'honneur de mourir, après quarantesept ans de luttes civiles , sans avoir encouru une seule condamnation judiciaire définitive. Une fois, lors de cette fameuse assemblée de Clontarf, il eui peur d'avoir été pris dans un piège où il n'aurait pas laissé sans tache la robe baptismale de son tribunat populaire et chrétien. La veille de l'assemblée, à quatre heures du soir, au moment où Dublin et l'Irlande regorgeaient de troupes britanniques , le vice-roi fit proclamer une ordonnance d'interdiction. Les cheveux se dressèrent sur la tête d'O'Çonnell par la pensée d'une collision inévitable entre le peuple et l'armée. On le vit pâle et agité expédier toute la nuit avertissements sur avertissements , courriers sur courriers ; et enfin à l'aube du jour, après une nuit affreuse, il eut le bonheur que pas une âme ne se trouvât sur ce champ de Clontarf qui en attendait cinq cent mille.
Ce fut roccasion de son dernier triomphe. Vous savez commuent l'Angleterre voulut lui faire expier une fois cette agitation demi -séculaire où il avait tenu toute une partie de l'empire ; comment il fut cité, condamné, emprisonné, et enfin, la sentence portée devant la Chambre des Pairs d'Angleterre par l'appel de l'homme qui devait y compter tant d'ennemis. Moment célèbre où toute l'Irlande vint visiter dans sa prison le libérateur captif, où les évèquos assemblés émirent une prière à Dieu pour
que l'homme d'Erin fût conforté dans la tribiilation et en sortît victorieux! Cette prière de tout le peuple fut exaucée , et après un magnanime arrêt qui déclara qu'O'Connell n'avait point failli, l'Irlande eut encore une fois l'orgueil et la consolation de porter son vieux père dans toute la gloire qu'elle lui avait faite, et qui semblait ne pouvoir plus ni croître ni finir.
Selon les pensées des hommes , O'Connell eût dû mourir ce jour-là. Mais l'Arbitre des destinées et le Juge des cœurs en avait autrement décidé. O'Connell était chrétien; la foi et l'amour de Dieu avaient été les principes vivifiants de toute son existence : toutefois , si vrai fidèle qu'il eût été , il avait pu n'être pas insensible au magnifique enchaînement de ses jours, La gloire est un poison subtil qui pénètre l'airain des cœurs les mieux trempés ; O'Connell méritait que Dieu le purifiât vivement, et mît sur sa tête, après tant de couronnes qui ne - s'y étaient jamais flétries , cette couronne suprême de l'adversité sans laquelle aucune gloire n'est parfaite ni sur la terre ni dans le ciel.
O'Connell vit une partie des siens se détacher de lui; son âme fut blessée dans l'orgueil et dans l'amitié; elle le fut aussi dans le peuple, qu'il avait si tendrement et si efficacement servi. Une famine horrible moissonna sous ses yeux les enfants d'Erin ; il vit des maux contre lesquels l'éloquence et le génie ne pouvaient rien, et sentit jusqu'au fond toute l'impuissance de la gloire. Mais, pendant
qu'il était en proie a cette douloureuse agonie , tout à coup, sur les rives sacrées du Tibre, une voix fut entendue qui fît tressaillir le monde et la chrétienté. L'une et l'autre attendaient un père qui ressentît les besoins des siècles nouveaux, qui les prît dans sa main pontificale et pacifique, et les élevât de terre jusqu'à la hauteur même de la religion. Cette attente et ces vœux étaient exaucés : O'Connell pouvait mourir, Pie IX était au monde; O'Connell pouvait se taire, Pie IX parlait; O'Connell pouvait descendre dans les langes du tombeau, Pie IX était debout sur la chaire de saint Pierre. Le vieil et mourant athlète de l'Église et de l'humanité ne s'y trompa point ; la force et la faiblesse de sa vie lui furent révélées, il connut qu'il n'avait été que le précurseur d'un plus grand libérateur que lui , et comme Jean-Baptiste alla visiter dans le désert l'envoyé qu'il attendait, et dont il ne se croyait pas digne de délier la chaussure, O'Connell tourna les yeux vers Rome, et, faisant un dernier effort sur l'âge et sur le malheur, il partit dans la simplicité et dans la joie du pèlerin. Mais il était trop tard; le souffle lui manqua sur les bords de la Méditerranée , lorsqu'il entrevoyait déjà les coupoles et l'horizon de Rome. Tout Rome l'attendait , et lui préparait des arcs de triomphe. Son cœur seul arriva dans la ville, où Pie IX le reçut. Le pontife, posant les mains sur le fîls d'O'Connell, lui dit ces mots : « Puisque je suis privé du bonheur, si longtemps désiré, d'embrasser le héros de la chrétienté, que j'aie du moins la consolation d'embrasser son fils! »
Ne cherchons pas ailleurs, Messieurs, le tombeau d'O'Connell ; il n'esl point en Irlande, si digne qu'elle fût de le posséder éternellement : le tombeau d'O'Connell est dans les bras et dans l'âme de Pie IX. C'est là qu'il nous faut le regarder pour dire au libérateur la parole suprême, la parole et la prière de l'adieu.
Recueillons-nous un moment.
Messieurs, les intérêts de l'Église sont ceux de l'humanité , et les intérêts de l'humanité sont ceux de l'Église. Le christianisme, dont l'Église est le corps vivant, n'est parvenu à un si haut degré de puissance qu'à cause de la fusion profonde qui existe entre lui et l'humanité. Or la société moderne est l'expression des besoins de l'humanité , et par conséquent elle est aussi l'expression des besoins de l'Église ; et ce peu de mots vous donne la signification intime de la vie d'O'Connell. O'Connell a été, dans notre âge de divisions, le premier médiateur entre l'Église et la société moderne; ce qui revient à dire qu'il a été, dans le même âge, le premier médiateur entre l'Église et l'humanité. Il faut le suivre , Messieurs , si nous voulons servir Dieu et les hommes. Sans doute, c'est le monde qui s'est séparé de nous , qui a voulu vivre et se gouverner sans nous; mais qu'importe d'où soit venu le mal, et en qui ait été l'orgueil de la séparation ? Nous sentons aujourd'hui le besoin que nous avons les uns des autres; allons au-devant du monde, qui lui-même nous recherche et nous attend. Cette admiration qu'il verse sur la mémoire d'O'Connell, ces
cris d'amour qu'il élève autour de Pie IX, c'est un vœu qu'il épanche à la face du ciel , et une preuve qu'il n'est pas insensible envers qui comprend ses maux et ses besoins. Comprenez -les, Messieurs, marchons de loin, mais avec foi, sur les traces glorieuses que nous venons de parcourir; et si déjà vous en sentez le vouloir, si les vaines ombres du passé diminuent dans votre esprit, si la force vous vient , et avec elle un pressentiment que vous ne serez pas inutiles à la cause de l'Église et de l'humanité, ah! n'en cherchez point la cause, dites-vous que Dieu vous a parlé une fois par l'àme d'O'Gonnell.