‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 5 sur 15 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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« de suite le reste aux pauvres. » Une si belle carrière, parvenue comme d'un seul jet à son midi, semblait présager un soir paisible , une vieillesse entourée d'hommages unanimes. Il n'en a pas été ainsi : le terme des succès était arrivé pour M. de Janson ; il allait descendre avec amertume la seconde pente de la vie.

Le roi lui offrit, en 1824 , l'évêché de Nancy et de Toul. Jusque-là les honneurs du commandement ne l'avaient point tenté; lorsque les missions de France furent fondées , il en avait refusé le gouvernement, et avait appelé les suffrages sur M. l'abbé Rauzan , qu'il estimait supérieur à lui par son âge , son talent et son expérience ; il avait pareillement repoussé les offres du cardinal de Périgord , grand aumônier de France, qui, à l'époque du concordat passé entre le saint-siége et le roi Louis XVIII, lui avait proposé tel siège épiscopal qu'il lui plairait de choisir parmi ceux qu'on venait d'ériger. M. de Janson, dans ces deux rencontres, n'avait point cédé aux instances de ceux qui l'aimaient et qui le vénéraient; en 1824, il jugea convenable de leur obéir.

C'était un dévouement, Messieurs, mais un dévouement qu'une amitié tendre et sévère eût pu appeler une faute. Car la Providence et la nature sont tout ensemble prodigues et avares de leurs dons ; quand elles ont accordé à un homme des qualités extraordinaires, presque toujours elles lui refusent certains avantages médiocres , dont l'absence doit l'avertir des bornes de l'humanité.

M. de Janson avait reçu de Dieu, dans l'ordre naturel, les dons magnifiques de la naissance, de la fortune et de l'esprit; il en avait reçu, dans l'ordre surnaturel, les dons plus précieux encore de l'apostolat et de la charité : c'était une dotation trop riche pour qu'elle n'eût pas, quelque part dans sa personne, un utile contre-poids. Tant que M, de Janson n'avait pas commandé, tant qu'il avait pu dire :

Je ne suis qu'un soldat, et je n'ai que du zèle,

la partie moins lumineuse de sa nature était demeurée comme ensevelie dans l'auréole de ses rares mérites. Mais le commandement exige , avec quelque chose de très-haut dans l'intelligence et dans le cœur, certaines habitudes domestiques qui n'ont point d'éclat, et qui néanmoins, tombant goutte à goutte dans le commerce de la vie , adoucissent les relations, diminuent les difficultés, répandent sur les affaires une heureuse onction. Je nommerai l'exactitude, pour me faire comprendre. Qu'est-ce que l'exactitude'^ N'est-ce pas une vertu du dernier degré? Ne connaissons -nous pas tous des hommes sans portée qui sont parfaitement exacts? Et pourtant l'exactitude est tellement nécessaire dans ceux qui commandent, qu'on a dit d'elle, avec autant de justesse que de grâce, qu'e//e est la politesse des rois.

M. de Janson, Messieurs, n'avait jamais eu l'occasion d'acquérir tous ces ornements de détail qui

achèvent la structure morale d'un homme, et ajoutent aux grandes lignes de sa physionomie l'expression d'un travail fini. Il n'avait jamais gouverné ni souffert; il avait été libre et heureux depuis qu'il était au monde; il arrivait à quarante ans face à face d'un diocèse, avec la stricte obligation d'y vivre et d'y mourir, lui qui avait eu jusque-là le monde entier pour horizon, et qui encore s'y trouvait comme à l'étroit. N'ai-je pas le droit de penser que c'était mettre son dévouement à une trop forte épreuve? Je remarque aussi qu'il allait avoir à traiter directement avec la société moderne, et je doute si sa naissance et son éducation l'avaient suffisamment initié à l'esprit de cette société. Mais vous me demanderez peut-être : Qu'est-ce que l'esprit de la société moderne? Bien qu'il soit difficile de parler de son siècle, et qu'on soit à son égard dans la même position qu'un sujet vis-à-vis de son souverain, c'està-dire entre la crainte de l'insolence et celle de la flatterie, je vous en parlerai pourtant, afin de ne fuir aucun des périls de ma situation, et que, tout autre mérite m'échappant , celui de la franchise me reste.

La société moderne est fondée sur deux idées capitales, qui peuvent bien, si on ne les regarde qu'à certains moments et dans certaines occasions, s'obscurcir aux yeux du spectateur, et même disparaître, mais qui remontent toujours à la surface, comme ces plantes enracinées au fond d'un fleuve, nourries de ses eaux et de son limon , et qui , blessées quelquefois par la force du courant, baissent

un moment la iête, mais finissent toujours par ramener au-dessus des flots leur tige et leur couronne. La première de ces idées , c'est qu'il n'existe entre les hommes d'autre distinction sérieuse que la distinction du mérite personnel, et que ni la naissance, ni la fortune, ni les emplois publics ne font rien pour élever un homme, s'il ne s'élève lui-même par sa capacité, ses services et sa vertu. La seconde, c'est qu'il existe au-dessus de tous, même au-dessus de la souveraineté , et en faveur de tous , des droits qui ne peuvent être ni retirés, ni méprisés, ni prescrits , et qui ne sont pas seulement protégés par la force idéale de la nature et de la religion , mais encore par la force sociale des lois , des mœurs et de l'opinion publique. Les limites de ces deux idées varient dans les esprits ; les uns en étendent le cercle, les autres le rétrécissent ; mais tous , à part un petit nombre d'hommes, les vénèrent comme l'arche sacrée du siècle présent. Ce n'est pas que les adversaires de ces principes ne disent rien à leur sujet qui mérite d'être considéré; ils disent, au contraire, des choses remarquables, entre autres celles-ci : Que réduire l'homme à son mérite personnel, l'isoler dans l'ordre de la gloire, tandis qu'il n'est isolé ni par 1$ sang, qui se transmet, ni par la fortune, qui se transmet aussi, ni par la mémoire, qui le rattache invinciblement à ce qui l'a précédé , c'est violer l'instinct le plus fort de la nature , attaquer l'esprit de famille et de tradition, et ne faire plus de l'humanité qu'un tourbillon de poussière , sans lien et sans nom. Ils disent que la sohdarité dans le mérite, loin de nuire

au développement du mérite personnel , en est le plus vif aiguillon , et que de même qu'un père est excité par la pensée de ses enfants à augmenter son patrimoine, il l'est pareillement à accroître la dignité de son nom, comme aussi les enfants, parle souvenir de leur père , sont portés à ne pas dégénérer de son rang dans l'opinion des hommes. Ils disent aussi qu'élever le droit des peuples par-dessus la souveraineté qui régit l'ensemble du corps social, c'est élever la liberté plus haut que l'autorité , et les mettre dans un conflit perpétuel, où, nul n'étant arbitre du débat, chacun sera le maître de couvrir la tyrannie du nom de l'ordre, et la révolte du nom de la justice; que, du reste, il suffit de regarder le monde moderne pour connaître la vanité des idées sur lesquelles il est assis , puisqu'on ne peut rien voir à la fois de plus misérable et de plus chancelant : la possession de l'or devenue le seul titre à l'exercice de tous les droits civiques, l'ambition vendant et achetant les consciences à ciel ouvert, le commerce déshonoré par une banqueroute qui n'a plus même la pudeur pour frein et la honte pour châtiment, l'obéissance sans amour, le pouvoir sans paternité, des mœurs qui ont l'hypocrisie de l'égalité et de la liberté plutôt qu'elles n'en ont le culte, et, par-dessous ce triste spectacle, le bruit d'une terre qui se remue , qui soupire et qui attend.

Je n'ai point à répondre. Messieurs, j'ai voulu seulement vous indiquer comment de nobles esprits peuvent rester en dehors de la société moderne, et

protester contre ses principes , ses voies et son avenir. Le temps décidera entre eux et nous , et peutêtre est-il écrit, dans une région plas haute, que la victoire ne sera ni pour nous ni pour eux, mais pour Dieu seul. Peut-être sera-t-il établi , par l'inévitable révélation des choses, que la vieille société a péri parce que Dieu en avait été chassé , et que la nouvelle est souffrante parce que Dieu n'y est pas suffisamment entré.

Maintenant, Messieurs, je n'ai plus qu'un mot à dire : la révolution de 1830 sépara Mgr de Janson de son troupeau et anéantit tous ses travaux antérieurs ; des millions d'hommes se levèrent et écrasèrent les pensées et les œuvres d'un homme.

Mgr de Janson avait quarante-cinq ans. C'est l'âge de la plénitude, l'âge où tout ce que l'on a semé dans sa vie lève autour de l'homme ses branches chargées d'ombres et de fruits, et cet âge-là même était celui où Mgr de Janson venait de perdre son passé , et voyait sa vie gisante devant lui comme un arbre coupé jusqu'à la racine. Il est difficile à ceux qui ne l'ont pas éprouvée de connaître à fond la douleur de cette situation , et quel courage il faut pour n'y pas succomber. Mgf de Janson n'y succomba point. Il ne vit pas sa disgrâce sans émotion ni sans regret; mais il trouva dans son cœur des ressources pour la supporter devant Dieu , pour l'honorer devant les hommes et pour la faire servir au bien de ses frères. Sa fortune devint plus que jamais le patrimoine des pauvres ; il prenait part à toutes les bonnes œuvres de la capitale, et secourait une foule

de misères sans nom qui s'y cachent même à la charité ; il ouvrait sa main avec la joie d'un évêque et la libéralité d'un prince. II donnait jusqu'à ses vêtements pontificaux. Un jour qu'il demandait quelque ornement dont il avait besoin pour officier, on vint lui dire qu'on n'en trouvait aucun ; il s'en était dépouillé peu de jours auparavant en faveur d'un pauvre évêque de l'Océanie.

Neuf années s'écoulèrent dans ces occupations charitables, dont Dieu seul a tout le secret, et qui , de la veille au lendemain , ne laissaient aucune trace dans le cœur même qui en faisait son aliment. Mais le nombre des jours mesurés par la Providence à M&r de Janson approchait de son terme, et comme ces lampes qui , avant de s'éteindre, jettent un dernier éclat, il sentit renaître en lui les visions lointaines de sa première jeunesse, En 1839 , il partit pour l'Amérique, seul, sans serviteurs, accompagné de quelques missionnaires qu'il établit d'une manière fixe à la Louisiane, et pour lui , choisissant le Canada, qui est une terre française, pour le théâtre principal de ses courses apostoliques, il y déploya pendant dix-huit mois une infatigable activité. Nous n'avons pas l'idée des triomphes de la parole dans ces contrées transatlantiques, et du spectacle qu'y présentent les populations , lorsqu'elles accourent se suspendre aux lèvres d'un missionnaire. Mgr de Janson prêchait souvent en plein air à des auditoires de dix et de vingt mille hommes ; le sommet des montagnes , le bord des fleuves et des lacs lui servaient de basiliques , à défaut des églises , devenues

trop étroites; il donna ainsi coup sur coup plus de soixante missions dans les campagnes, sans parler de ses travaux à la Nouvelle-Orléans , à Montréal, à Québec, à New- York, et de ses excursions parmi les tribus sauvages , qui le reçurent avec une naïve admiration. Les évêques des États-Unis l'appelèrent au concile de leur Église; il en signa les actes, ainsi que la lettre adressée par eux aux archevêques de Cologne et de Posen, pour les féliciter d'avoir opposé un inébranlable courage aux persécutions de la puissance civile. Revenu en Europe sur la fin de 1841 , Mgr de Janson alla solliciter de la reine d'Angleterre la grâce de six cents Canadiens exilés de leur pays par suite de troubles politiques : peu de temps après, les bannis furent rappelés.

Ce n'était là que le prélude des desseins de Mgr de Janson. Une fois rentré dans la vie apostolique, il reconnut son élément naturel, et sa jeunesse s'y ralluma tout entière. Quand on jette un regard sur les conquêtes du christianisme dans le monde, on le voit maître de l'Europe et des Amériques, possesseur d'une grande partie des côtes africaines, s'étendant par le septentrion de l'Asie jusqu'aux murailles de la Chine, touchant à la Perse, dominant dans l'Inde, protecteur ou souverain des îles de toutes les mers , et n'ayant plus devant lui, comme point d'arrêt, depuis la chute de la puissance ottomane, qu'un seul grand empire, qui est l'empire chinois. Séparé de nous par de vastes terres sans civilisation et par plusieurs océans, cet empire a bravé jusqu'ici notre

prosélytisme, et étouffé dans les plus barbares persécutions la semence de l'Évangile, que la Providence ne cesse d'y verser par des générations de missionnaires martyrs. Ce fut là que Mgr de Janson marqua sa tombe , espérant que Dieu lui ferait la grâce de mêler son sang à tout le sang chrétien qui, depuis trois siècles , monte de ce pays vers le ciel pour y appeler la miséricorde et la vérité. Mais il voulut tenter un effort suprême, et n'arriver en Chine qu'avec des plans et des ressources que lui seul était capable de concevoir et de réaliser. Il résuma ses plans et chercha ses ressources dans une œuvre qu'il appela VŒuvre de la Sainte- Enfance, laquelle avait pour but l'achat, le baptême et l'éducation des enfants chinois abandonnés par leurs parents. Car c'est une coutume de cet empire, attestée par tous les voyageurs , d'exposer les enfants dont la naissance surcharge la pauvreté des familles, et s'il nous en coûtait de croire à un si grand oubli des sentiments naturels , il nous suffirait de jeter les yeux sur les plus célèbres républiques de l'antiquité , pour y retrouver plus ou moins cette pratique dénaturée. Mgr de Janson, ayant mûri son projet, en fit part au public par des écrits et des prédications destinés à lui obtenir le concours de toute la chrétienté. Sa pensée était de visiter successivement la plupart des royaumes de l'Europe, en y prêchant cette nouvelle croisade, et, une fois l'œuvre assurée sur le fondement d'une immense association, de s'embarquer lui-même pour la Chine. Déjà il avait parcouru la Belgique et une partie de la France;

le roi et la reine des Belges avaient donné à leurs enfants le protectorat de l'œuvre dans leurs États; une multitude d'enfants de toutes les conditions s'y étaient inscrits sur les listes ; un gr ;nd nombre d'évêques avaient promis leur coopéra (ion. Rentré à Paris pour y passer l'hiver et s'y rep ser de ses voyages , Mgr de Janson y continuait , j ar ses correspondances et dans des réunions publiques , l'exécution de son vaste dessein. C'est là que nous le vîmes atteint du mal qui devait le ravir à l'Église; courbé sous la fatigue, oppressé, presque sans voix, il nous surprit par la sérénité de son visage et l'ardeur de son entretien. Depuis quatorze ans que nous approchions de sa personne, nous l'avions toujours trouvé spirituel, aimable, bienveillant, laissant dans le cœur une impression qui ramenait vers lui; mais, pour la première fois, il nous toucha et nous parut vénérable. La disproportion de ses forces avec sa pensée était si manifeste , son air de sécurité contrastait si fort avec le ravage de la maladie, que nous crûmes voir un enfant ou un saint se jouer des affaires et de la mort.

Non qu'il s'aveuglât sur sa situation ; il en avait conscience depuis longtemps, et dès la fin de son séjour en Amérique , quoique l'exaltation de son zèle voulût lui cacher les ruines prématurées d'un corps qu'il avait usé pour Dieu, et auquel il venait de por^ ter le dernier coup, il écrivait ces lignes touchantes : « Quelquefois il me vient en pensée que je ne résis- « terai point à cette maladie d'épuisement, et que

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