‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 7 sur 15 · GÉNÉRAL DROUOT · texte numérisé non relu

GÉNÉRAL DROUOT

Monseigneur (1),

Messieurs , • La France venait d'être visitée par les plus grands revers de son histoire. Tandis que les flots emportaient loin d'elle l'homme qui lui avait ouvert dix fois les capitales du monde, ses propres chemins lui ramenaient de tous côtés les débris vaincus de ses légions. On vit alors un jeune général, qui avait en vain défendu la patrie jusqu'au dernier quart d'heure, abdiquer le service militaire et rentrer volontairement sous le toit de sa famille, où ne le con-

(1) Mgr Menjaud , évêque de Nancy et de Toul.

— ne —

■viaient ni les jouissances de la fortune ni les grandeurs du sang. Il rapporlalL aux siens vingt années de guerre, des grades obtenus lentement l'un après l'autre, des titres qui n'cffaçaicnl point l'éclat de son mérite personnel, un nom connu de la France et respecté de l'armée. Mais si belle que fût celte part d'un soldat, elle ne l'avait point conduit au premier degré de l'illustration. Il n'avait pas, comme d'autres, présidé au sort des batailles, dirigé des sièges, conquis et gouverné des royaumes; il avait toujours eu devant sa gloire une gloire plus haute que la sienne. Une fois rentré dans la vie domestique, il ne la quitta plus; insensible aux occasions qui venaient tenter sa solitude, il laissa ses compagnons d'armes poursuivre dans des sentiers nouveaux une carrière qui n'était point achevée , et pour lui , plus modeste que fatigué, il se crut au terme de tout ce qui pouvait lui donner encore de l'empire et du renom. L'âge et les maux du corps semblèrent correspondre à ses pensées de retraite, et, sans lui ôter jamais la pieuse activité des devoirs obscurs , achevèrent de jeter sur son existence un voile de plus en plus profond, jusqu'à ce qu'enfin, rassasié de jours, mais prêt encore à vivre, il entendit cette voix qui vient d'en haut, et qui appelle tout homme, quel qu'il soit, au tribunal de Dieu.

La France avait eu le temps d'oublier ce vieux serviteur. Trente-deux années pleines d'événements la séparaient de l'époque où il avait cessé de combattre pour elle, et le bruit de sa fin ne devait, ce

semble, éveiller dans les nouvelles générations qu'un souvenir affaibli et une louange sans caractère. Il n'en fut pas de la sorte. La mort le ressuscita tel que les premiers jours du siècle l'avaient vu aux champs de Wagram, de la Moskowa, de Lutzen et ' de Bautzen, de Dresde et de Hanau; elle le montra tirant dans Waterloo le dernier coup de canon de la France ; elle fit revivre des mots fameux qui avaient été dits de lui ; elle amena la France tout entière visiter son jardin, sa maison, et regarder son visage encore une fois. La piété publique lui composa de royales funérailles, et l'opinion, voulant exprimer la pensée commune, rencontra pour parler de lui des expressions qui venaient du cœur de tous. Quel était donc cet homme? Qu'avait-il fait? Quelle avait été sa vie? Pourquoi, parmi de plus illustres, était-il plus cher et plus admiré? Je viens vous le dire, Messieurs, quoique vous le sachiez tous ; je viens, en vous entretenant de cette belle carrière , rendre au héros que nous avons perdu un honneur religieux, donner à votre âme une consolation qu'elle recherche, et peut-être aussi à nos contemporains des enseignements qui les toucheront , puisqu'ils sortiront d'une vie honorée de tant d'amour et consacrée par tant de respects. C'est avec cette triple intention, et sous la garde de Dieu, que je commencerai l'éloge du très-bon , très-grand , très-mémorable soldat et citoyen Antoine Drouot, général d'artillerie , gouverneur de l'île d'Elbe, commandant de la garde impériale, grand'croix de la Légion d'honneur, comte de l'Empire et pair de France.

L'homme qui devait un jour porter tous ces titres et mêler son nom aux plus célèbres événements de rtiistoire moderne, était né à Nancy, le 11 janvier 1774, d'une famille plébéienne et pauvre, qui vivait honnêtement dans cette ville du rude métier de la boulangerie. Dieu leur avait donné douze enfants; Antoine Drouot était le troisième des douze. Issu du peuple par des parents chrétiens , il vit de bonne heure dans la maison paternelle un spectacle qui ne lui permit de connaître ni l'envie d'un autre sort, ni le regret d'une plus haute naissance; il y vit l'ordre, la paix, le contentement, une bonté qui savait partager avec de plus pauvres, une foi qui en rapportant tout à Dieu élevait tout jusqu'à lui, la simplicité, la générosité, la noblesse de l'âme, et il apprit de la joie qu'il goûta lui-même au sein d'une position estimée si vulgaire, que tout devient bon pour l'homme quand il demande sa vie au travail et sa grandeur à la religion. Jamais le souvenir de ces premiers temps de son âge ne s'effaça de la pensée du général Drouot; dans la glorieuse fumée des batailles, aux côtés mêmes de l'homme qui tenait toute l'Europe attentive, il revenait par une vue de cœur et un sentiment d'action de grâces à l'humble maison qui avait abrité, avec les vertus de son père et de sa mère, la félicité de sa propre enfance. Peu avant de mourir, comparant ensemble toutes les phases de sa carrière, il écrivait : « J'ai connu le « véritable bonheur dans l'obscurité , l'innocence et « la pauvreté de mes premières années. » Puisque tel était le charme qui rappelait le héros vers les

commencements de lui-même, approchons - en de plus près, et cherchons dans quelques vestiges subsistants ce qu'il y avait donc de si aimable en cette enfance demeurée si chère.

Le jeune Drouot s'était senti poussé à l'étude des lettres par un très-précoce instinct. Agé de trois ans, il allait frapper à la porte des frères des Écoles chrétiennes, et, comme on lui en refusait l'entrée parce qu'il était encore trop jeune, il pleurait beaucoup. On le reçut enfin. Ses parents, témoins de son application toute volontaire , lui permirent , avec l'âge, de fréquenter des leçons plus élevées, mais sans lui rien épargner des devoirs et des gènes de leur maison. Rentré de l'école ou du coUéje, il lui fallait porter le pain chez les clients, se tenir dans la chambre publique avec tous les siens , et subir dans ses oreilles et son esprit les inconvénients d'une perpétuelle distraction. Le soir, on éteignait la lumière de bonne heure par économie, et le pauvre écolier devenait ce qu'il pouvait, heureux lorsque la lune favorisait par un éclat plus vif la prolongation de sa veillée. On le voyait profiter ardemment de ces rares occasions. Dès les deux heures du matin, quelquefois plus tôt, il était debout; c'était le temps où le travail domestique recommençait à la lueur d'une seule et mauvaise lampe. Il reprenait aussi le sien; mais la lampe infidèle, éteinte avant le jour, ne tardait point de lui manquer de nouveau; alors il s'approchait du four ouvert et enflammé, et continuait, à ce rude soleil, la lecture de Tile-Live ou de César.

Telle est cette enfance dont la mémoire poursuivait le général Drouot jusque dans les splendeurs des Tuileries. Vous vous en étonnerez peut-être; vous vous demanderez quel charme il y avait à cela. Il vous l'a dit lui-même : c'était le charme de l'obscurité, de l'innocence et de la pauvreté. Il croissait sous la triple garde de ces fortes vertus; il croissait comme un enfant de Sparte et de Rome, ou, pour mieux dire encore et pour dire plus vrai, il croissait comme un enfant chrétien en qui la beauté du naturel et l'effusion de la grâce divine forment une fête mystérieuse que le cœur qui l'a connue ne peut oublier jamais. Drouot l'avait connue. Il avait puisé dans cette expérience de sa jeunesse la souveraine persuasion qu'il ne faut à l'homme, pour être heureux, ni richesses ni dignités, mais que le strict nécessaire suffit à la joie du corps, la culture désintéressée des lettres à la joie de l'esprit, l'accomplissement du devoir à la joie de la conscience, l'amour de Dieu et des hommes à la joie surabondante de l'âme tout entière. Il croyait à cela , il y croyait de toutes les forces de son être; il faisait plus qu'y croire, il en avait la démonstration, le sentiment, le goût, la réalité vivante, au dedans de lui. Chaque mouvement de son cœur prenait sa source dans cette invincible et stoïque certitude. Ou plutôt, elle n'était pas stoïque, elle ne lui coûtait nul etTort. Elle était devenue sa nature même, et lui avait donné cette modestie surhumaine de désirs qu'on lisait dans tous ses traits comme dans toutes ses actions.

Il s'en fallut peu que le Ciel ne cachât à la terre le trésor qu'elle possédait. A seize ou dix- sept ans, Drouot songeait à revêtir l'habit de Chartreux. Mais le cours des siècles et de la Providence avait amené sur le monde une heure célèbre : l'éternité nomma 1792, la France se leva, et avec la destinée des rois et des nations la destinée de Drouot fut elle-même changée.

J'ai tort de dire qu'elle fut changée; car elle ne le fut qu'extérieurement, et non pas dans son fond. Tel qu'il eût été dans les cloîtres de Saint-Bruno, calme, simple, vivant du devoir, méprisant la mort et la pauvreté, tel il le fut dans les camps, sous le feu de l'ennemi. De toutes les analogies morales, nulle n'est plus frappante que l'analogie du religieux et du soldat. C'est la même discipline et le même dévouement. Mais chez Drouot, à cause de l'extrême pureté de son âme, la ressemblance était plus vive et plus remarquable encore. Quoi qu'il en soit, la France avait besoin de soldats pour défendre son indépendance contre les conjurations de l'étranger. Sans alliés au dehors , bouleversée au dedans par la ruine subite de toutes ses traditions sociales, privée de la plus grande partie de son ancienne noblesse militaire, elle avait besoin de trouver dans les générations plébéiennes le talent, le courage, la confiance et l'héroïque fortune qui pouvaient seuls la sauver. Elle les trouva; elle les trouva non pas une fois et dans une heure d'exaltation, mais pendant vingt- cinq ans. Soit qu'elle prévînt ou qu'elle attendît les desseins de l'Europe,

jamais, durant un quart de siècle, elle ne fut audessous de la tâche d'un peuple qui se défend contre tous. II fallut que la nature s'armât contre elle en moissonnant d'un seul coup toutes ses vieilles bandes, et encore n'eût-elle pas succombé, si les circonstances intérieures de sa vie lui eussent laissé la même foi et la même ardeur qu'au commencement de cette gigantesque lutte. Drouot fut un des hommes que la Providence lui donna pour en soutenir l'effort; il parut au premier coup de canon, il tira le dernier.

C'était durant l'été de 1793. Une nombreuse et florissante jeunesse se pressait à Châlons-sur-Marne dans une des salles de l'école d'artillerie. Le célèbre la Place y faisait, au nom du gouvernement, l'examen de cent quatre-vingts candidats au grade d'élève sous-heutenant. La porte s'ouvre. On voit entrer une sorte de paysan, petit détaille, l'air ingénu , de gros souliers aux pieds et un bâton à la main. Un rire universel accueille le nouveau venu. L'examinateur lui fait remarquer ce qu'il croit être une méprise, et sur sa réponse qu'il vient pour subir l'examen, il lui permet de s'asseoir. On attendait avec impatience le tour du petit paysan. Il vient enfin. Dès les premières questions, la Place reconnaît une fermeté d'esprit qui le surprend. Il pousse l'examen au delà de ses limites naturelles; il va jusqu'à l'entrée du calcul infinitésimal : les réponses sont toujours claires, précises, marquées au coin d'une intelligence qui sait et qui sent. La Place est touche; il embrasse le jeune homme et lui an-

nonce qu'il est le premier de la promotion. L'école se lève tout entière, et accompagne en triomphe dans la ville le fils du boulanger de Nancy. Vingt ans après, la Place disait à l'Empereur: « Un des « plus beaux examens que j'aie vu passer dans ma « vie est celui de votre aide de camp le général « Drouot. »

Vous ne m'eussiez point pardonné , Messieurs, si, sous le prétexte d'une certaine dignité de la parole, j'avais tenu hors de vos regards ces premiers pas de votre concitoyen dans la vie publique. Vous l'allez voir paraître sur les champs de bataille; mais quelque gloire qu'il doive y acquérir, le triomphe de Châlons- sur- Marne est un péristyle où vous aurez aimé à le reconnaître et à le saluer.

Un décret de la Convention nationale qui appelait au service les dix premiers élèves de la promotion où il avait été compris, ne tarda pas d'envoyer Drouot à l'armée du Nord en quaUté de second lieutenant au premier régiment d'artillerie à pied. L'armée du Nord avait à sauver Dunkerque assiégé par les Anglais et les Hollandais sous le commandement du duc d'York. Successivement chassé de toutes ses positions, l'ennemi s'était retranché au pied de la petite ville d'Hondtschoote, par où il couvrait encore les places de Bergues, de Furnes et de Dunkerque. Il s'agissait de l'arracher de ce poste, qui était son dernier point d'appui. L'armée française s'y porta deux fois sans réussir dans son attaque, à cause de l'artillerie qui la foudroyait. Dans une troisième tentative , Drouot , qui commandait

la quatorzième compagnie de son régiment en l'absence du capitaine et du premier lieutenant, établit de lui-même une batterie qui assura le succès du mouvement et le gain de la bataille par la prise de la redoute d'IIondtschoote. Un représentant du peuple vint lui adresser des félicitations. Drouot remarquant qu'on ne poursuivait pas les Anglais, dont la retraite était fort périlleuse,. on lui fit entendre que les troupes étaient fatiguées : « Des troupes victorieuses, répondit- il, n'ont pas besoin de repos. »

Le service que rendit Drouot à la bataille d'Hondtschoote, il le rendit cent fois dans le cours de sa vie militaire. Mais tant qu'il occupa des grades inférieurs, la renommée n'en apprit que peu de chose à la France. Doué d'un coup d'œil sûr, d'une intrépidité égale à sa présence d'esprit, il possédait l'art d'obtenir du canon dans un moment donné un effet décisif. C'est ainsi que sur les bords de la Trebia , en 1799, il couvrit la retraite du général Macdonald, qui, avec les restes de l'armée de Naplcs, avait en vain tenté dans un combat sanglant de se faire jour à travers les forces russes et autrichiennes pour rejoindre Morcau dans le Piémont. Le général Macdonald , élevé aux premiers honneurs de la guerre, n'oublia point roffîcier de la Trebia. 11 le retrouva dans une occasion mémorable où Drouot avait à disputer contre une accusation capitale sa vie et son honneur, et il lui rendit un témoignage digne de tous les deux. Ce fut la source d'une amitié qui s'épancha de longues an-

nées dans une correspondance d'un intérêt touchant. On n'eût pu croire que tant de délicatesse ingénieuse et tendre sortît de l'àme de deux vieux soldats.

Laissez- moi suivre rapidement, Messieurs, ces commencements militaires de Drouot.

Avant d'être envoyé à l'armée de Naples, il avait passé de l'armée du Nord à celle de Sambre-et- Meuse, et pris part à cette grande bataille de Fleurus qui nous livra la Belgique et la Hollande. De l'Italie il court au Rhin, sous le commandement de Moreau, et il assiste à cette autre fameuse bataille de Hohenlinden qui eut pour couronnement la paix de Lunéville. Moreau remarque le jeune capitaine. L'apercevant un jour à sa table, il se prit à dire à ses officiers : « Une des plus belles compagnies d'arec tillerie que j'aie jamais vues, est la quatorzième « du premier régiment. Elle était alors commandée « par un enfant, et cet enfant, ajouta-t-il, c'est le « capitaine Drouot que vous voyez là. »

Une expédition navale destinée aux Antilles se préparait en 1804 dans le port de Toulon. Drouot partit sur l'escadre comme directeur de l'artillerie de débarquement. Il souffrait beaucoup en mer, et sans aucune relâche, si ce n'est quand, à la rencontre de vaisseaux ennemis, il entendait le bruit du canon : alors, reprenant ses sens et sa force morale comme par enchantement, il paraissait debout sur le pont, animé et maître de lui, jusqu'à ce que le combat étant fini et le péril passé ,

le mal reprenait son empire avec une nouvelle énergie.

Dans la campagne de 1808, il assiste à l'attaque et à la prise de Madrid en qualité de major de l'artillerie à pied de la garde impériale. L'année suivante, il est à Wagram, et, dans un moment d'hésitation de l'armée, il forme et porte en avant une batterie qui jette le trouble au y lus fort des bataillons autrichiens. Plusieurs fois depuis, l'empereur manifesta le regret de n'avoir pas rendu à cette manœuvre toute la part qui lui appartenait dans le succès de cette grande journée. Il commençait cependant à connaître Drouot , que le général Lariboissière mourant lui légua plus tard comme le pluo beau présent qu'il pût lui faire. Il le nomma officier de la Légion d'honneur sur le champ de bataille, et peu après baron de l'empire.

La campagne de Russie s'ouvrit. Drouot se trouva aux principales affaires avec la garde impériale. Il fut nommé commandant de la Légion d'honneur à la Moskowa, où son artillerie se signala de nouveau. Un genre de mérite plus haut et plus rare allait achever de le rendre cher à l'empereur. Les éléments s'étaient déclarés contre la France. Ces héroïques bandes qui, de Lisbonne à Moscou, des Pyramides à Berlin , n'avaient pu rencontrer de vainqueurs, s'étonnaient à la fin de sentir leur poitrine oppressée et leurs bras hésitants. La Providence avait fait un signe à la nature, et le cœur de ces hommes, hardis tant de fois à l'encontre de toutes les fortunes , se voyait pris de faiblesse pour

la première fois. La science ni le courage militaire ne suffisaient plus à les sauver; il y fallait une autre science, un autre courage. Pardonnez, Drouot, si nous parlons sur votre tombe des désastres de la patrie; vous vivant, nous n'eussions osé vous en rappeler le souvenir, ni pour vous plaindre ni pour vous louer. Votre âme en souffrait encore après trente ans ; elle en comptait chaque année les douloureux anniversaires, et vous n'eussiez pas cru possible qu'on tirât de nos malheurs quoi que ce soit qui pût aller à votre gloire et la grandir. Pardonnez si tous nos respects vous survivent, excepté celui qui nous empêcherait de vous reconnaître tout entier! Il fallait, disais-je, aux victorieux fugitifs de Moscou une autre science et un autre courage que ceux du soldat ; il leur fallait la science de la force morale, le courage de souffrir et d'espérer toujours. Drouot les avait. Il eût pu croire sans trahison qu'il les avait pour lui seul , et qu'il ne devait pas prodiguer cet incomparable et si opportun trésor. Mais il n'était pas capable d'une telle avarice de vertu. Sans s'inquiéter s'il en aurait assez pour tous, il résolut de la communiquer à ses compagnons d'armes, à ceux du moins qui lui étaient particulièrement confiés, et qui allaient partager avec lui le sort de cette formidable aventure. Chaque matin donc , en plein air, comme s'il eût été sous le ciel de Naples, il ôtait son uniforme, ouvrait le col de sa chemise, appendaitun miroir à l'affût d'un canon, se faisait la barbe et se lavait le visage devant toute sa troupe. Il n'y manqua pas un seul jour, à quelque degré doulou-

re«x que la température descendît. La Providence récompensa son dévouement. Il ramena jusqu'en Pologne toutes ses balleries, sans avoir perdu un seul canon. C'est vous dire assez qu'il n'avait pas seulement sauvé le matériel, mais qu'il avait eu le bonheur de sauver aussi la plus grande partie de ses enfants.

L'empereur le nomma immédiatement général de brigade d'artillerie, et l'attacha à sa personne comme aide de camp. C'était en janvier 1813.

Tant que la France avait été victorieuse, c'est-àdire pendant vingt ans, Drouot, malgré ses services, était demeuré dans un rang inférieur et comme à l'arrière -garde de la gloire. Il avait vu se former dans les batailles tous nos capitaines renommés, les Jourdan,les Hoche, les Marceau, génération primitive d'où avait fleuri le rameau plus fécond encore de l'empire, les Victor, les Macdonald , les Duroc, les Lannes, les Bessières, et tant d'autres à qui le discours, pour obéir aux lois de la sobriété, fait bien plus défaut que la mémoire. Tous, vivants ou morts, étaient parvenus avant nos revers au comble de la réputation et des honneurs. Drouot seul était en retard de son immortalité. Comme une plante modeste et peu hâtive, il s'était caché à l'ombre des grands noms, et Dieu, se servant de sa vertu môme pour en suspendre l'éclat, l'avait réservé à nos jours de malheur. La France fut étonnée d'apprendre, au bruit des campagnes de 1813 et de 1814, qu'elle possédait depuis longtemps le premier officier d'artillerie de l'Europe. Elle sut que le coup décisif des

batailles de Liitzen, de Baulzen, deWatchaii, avait été porté par ces immenses balteries de cent et centcinquante bouches à feu, que le général Drouot rassemblait et conduisait avec une dextérité fabuleuse, et qui suppléaient par leur soudaine action à Tinfériorilé numérique de nos armées. Elle admira un mérite si lent à se produire; elle en aima l'à-propos touchant; elle considéra Drouot comme le dernier rejeton de cette généreuse lignée qui avait commencé à Jemmapes , et qui devait finir à Waterloo. Elle rattacha son souvenir au souvenir éloquent de ces combats où la victoire elie-môme était mélancolique et découragée, parce qu'elle donnait la gloire sans donner le salut. L'empereur en jugea comme la France. Il discerna dans son aide de camp un génie et une intrépidité militaires qui lui faisaient dire à Sainte- Hélène « qu'il n'existait pas deux officiers « dans le monde pareils à Murât pour la cavalerie, « et à Drouot pour l'artillerie ». 11 le reconnut supérieur à un grand nombre de ses maréchaux, et capable de commander cent mille hommes, ainsi qu'il l'affirmait encore dans ses entretiens de l'exil. Mais ce qu'il y remarqua surtout, c'était la simplicité, le désintéressement, la religion, une trempe d'âme enfin qui était comme la résurrection des physionomies les plus pures de l'antiquité. Il l'appela le Sage de la grande armée. Et à mesure que décroissait sa fortune, voyant croître le dévouement de Drouot, il sentait mieux le prix de ce dernier et suprême présent que le Ciel avait fait à sa destinée.

On était à l'automne de 1813. L'armée française, réduite à quatre-vingt mille hommes par la déroute de Leipsick, s'avançait sur le défilé de Hanau pour s'ouvrir la route de Mayence. Mais un corps de soixante mille Bavarois l'avait prévenue, et battait avec une artillerie formidable l'issue du défilé. Le moment était solennel ; il fallait gagner le Rhin ou périr. L'empereur dit à Drouot : « Allez voir ce qu'il y a à faire. » Drouot pousse son cheval , et voit i'avant-garde française rejetée en désordre par le feu et par la cavalerie de l'ennemi. Il marque de l'œil un terrain qu'il croit propice , et retourne chercher l'ordre de faire avancer cinquante pièces de canon. L'empereur veut juger par lui-même du lieu et de l'instant. l\Iais les boulets sillonnent la terre et brisent les arbres autour de lui. Drouot le fait retirer, et met en position deux pièces qui sont immédiatement démontées. Il persiste; il en établit dix autres, puis cinquante, et ouvre un feu terrible. A ce moment, la cavalerie bavaroise arrive à toute bride sur nos batteries. Drouot, qui était à pied au milieu de ses canonniers, suspend le feu, attend l'ennemi, et écrase à propos, par une décharge simultanée, ces escadrons lancés à pleine course. Cependant ceux qu'épargne le hasard de la mort se précipitent de tout leur poids sur nos batteries ; un officier bavarois lève l'épée sur le général, et tombe lui-même avant d'avoir frappé. L'armée française était maîtresse du passage, et l'empereur couche à Francfort le lendemain.

Hélas! riiéroïsnie donnait encore de l'espérance

au jour et au défilé de Hanau; il n'en donna bientôt plus. C'est pourquoi je ne dirai rien de vous, journées de 1814, où Drouot garda si bien à côté de son maître la place qu'il y avait conquise , journées de Vauchamps, de Mormant, deCraone, de Laon! Les décrets de la Providence avaient décidé que des journées plus fameuses encore , que Champaubert et Montmirail ne sauveraient pas l'empire. Mais quand tout est perdu, c'est l'heure des grandes âmes. Si l'empire eût été plus fort que ses fautes et que ses ennemis, nous eussions vu le général Drouot porter le bâton de maréchal, siéger au sénat, et gouverner comme ministre le département de la guerre. C'était la pensée favorite de Napoléon pour le Fabricius moderne; il lui disait quelquefois avec une affectueuse prévision : « Vous serez un jour mon ministre de la guerre. » Mais si haute qu'eût été celle fortune pour le fils d'un artisan , elle eût pourtant trouvé à côté d'elle le souvenir et l'exemple d'une égale élévation. La ruine de l'empire, en mettant le général Drouot aux prises avec le malheur, lui prépara une illustration qui n'a laissé autour de sa mémoire rien de semblable à lui. Il aimait l'empereur et l'empire avec une passion toute chevaleresque : l'empire, parce qu'il l'estimait le plus haut point de gloire où la France fût parvenue depuis Charlemagne; l'empereur, parce qu'il avait vécu avec lui pendant deux années de souffrances et de revers, et qu'il avait senti le cœur de l'homme à travers l'éclat du prince et l'orgueil du conquérant. La chute de ces deux géants, l'empereur et l'empire, fut pour lui un coup

dont nous ne pouvons nous faire aucune idée, nous déjà si loin de ces événements, et qui n'y avons pris d'autre part que d'en lire sur un papier froid et souvent ingrat le pâle récit. Mais ceux qui avaient mis dans ce prodigieux édifice vingt années de leurs fatigues et de leur sang, ceux qui avaient vieilli sur les champs de bataille entre la gloire et la mort à tout moment présentes et confondues , et qui dans l'élévation de la France croyaient avoir servi une cause patriotique et juste , ceux-là devaient éprouver, le jour où tomba cet ouvrage, une angoisse d'âme que nous aurions vainement l'espoir de peindre ou de ressentir. Drouot l'éprouva d'autant plus dans son âpre et généreuse amertume, que seul entre tous il ne perdait rien. L'empereur, si élevé de caractère que nous le supposions, ne pouvait échapper au sentiment profond de sa ruine personnelle; d'autres avaient à s'inquiéter de leur part dans le nouveau règne qui s'inaugurait : pour Drouot, s'il n'eût regardé que lui-même, la lin de l'empire était une délivrance depuis longtemps souhaitée; il y avait déjà bien des jours qu'il aspirait à quitter la vie publique, et qu'interrogé par l'empereur sur ses projets intimes , il avait répondu : « Sire , je ne désire « qu'une chose, c'est de me retirer dans ma ville « natale et d'habiter sur la paroisse où j'ai été bap- « tisé. » L'homme qui disait cela , et qui a prouvé qu'il disait vrai , était assurément désintéressé quant à lui-même dans la catastrophe de son prince et de son pays. Elle ne le touchait que comme un simple soldat, et c'eat pourquoi il en reçut le coup tout entier.

Il y eut à F'ontfiinebleau un dernier lever. L'empereur ne fut pas surpris d'y voir Drouot. Quand il monta en voiture, après avoir dit adieu aux restes de la vieille garde, Drouot était encore avec lui. L'aide de camp du souverain avait résolu de partager la fortune de l'exilé. Vous attendiez cette conduite, Messieurs, vous en étiez certains, et pourtant le sacrifice était plus grand pour votre concitoyen que pour aucun autre. Dans un homme qui aimait tant sa patrie, et qui avait toujours caressé l'espérance de briser sa carrière pour retourner au milieu de vous comme le plus obscur des Lorrains , il avait dû se passer un bien dur combat entre le penchant de la nature et l'appel de la fidélité. Le combat n'était pas entre l'égoïsme et le dévouement, mais entre deux héroïsmes. La balance pencha du côté du malheur. Dans les tristes jours qui précédèrent le départ, Napoléon demanda au général quelle était sa fortune, et, sur sa réponse qu'elle s'élevait à deux mille cinq cents francs de rente environ, il lui dit : « C'est trop peu , on ne sait pas ce qui peut m'ar- « river; je ne veux pas qu'après moi vous vous trou- « viez dans le besoin, je vais vous donner deux cent « mille francs. « Drouot refusa, et voyant l'empereur peiné, il lui dit: « Si Votre INlajesté me donnait « de l'argent à l'heure qu'il est, on dirait que l'em- « pereur Napoléon , dans l'adversité , n'a trouvé des « amis qu'à prix d'or, et on dirait de moi que j'ai « suivi Votre Majesté parce que j'étais payé pour « cela. »

Les dernières grâces reçues par Drouot avant la

chute de son maître étaient sa promotion au litre de comte de l'empire et au grade de général de division. 11 fut nommé gouverneur de l'île d'Elbe. En cette qualité, il dut présenter, à la fin de 1814, le budget des dépenses militaires pour l'année suivante. L'empereur lui fit remarquer qu'il s'était oublié sur la liste des traitements, et lui en demanda la raison. « Sire, répondit Drouot, Votre Majesté me « loge, elle me nourrit, elle me fait donner un che- « val de son écurie, lorsque j'ai l'honneur de l'ac- « compagner dans ses promenades. j\Ies dépenses « se réduisent donc à mon entretien , à un faible « traitement pour mon secrétaire et aux gages d'un « serviteur, et mon revenu , qui est connu de Votre a Majesté, est plus que suffisant pour répondre à « ces besoins, » Le budget lui ayant été rendu deux jours après, il s'y trouva porté pour une somme annuelle de six mille francs. C'est au souvenir do pareils traits que Napoléon disait de lui à Sainte- Hélène : « Drouot est un homme qui vivrait aussi « satisfait, pour ce qui le concerne personnellement, « avec quarante sous par jour qu'avec les revenus « d'un souverain. Plein de charité et de rehgion, sa « morale, sa probité et sa simplicité lui eussent fait « honneur dans les beaux jours de la république « romaine. »

Le général Drouot, Messieurs, touchait au moment le plus difficile de sa carrière. En suivant Napoléon dans l'exil , il avait cru n'accepter qu'un sacrifice, celui de vivre loin de sa patrie et hors de la retraite qu'il s'était de tout temps préparée dans son

cœur. Il ne se doutait pas qu'il serait appelé à la terrible complicité d'un acte qui devait amener sur la France de nouveaux malheurs et de plus grands abaissements. Huit jours avant de quitter l'île d'Elbe, Napoléon s'ouvrit à son fidèle serviteur, en lui faisant entendre que la nation le rappelait et qu'il rencontrerait de l'appui même à l'étranger. Malgré ces assurances, Drouot éprouva un sentiment de consternation, et n'omit rien de ce qui pouvait fléchir l'homme inébranlable auquel il s'était dévoué. Tout fut inutile. Drouot , l'âme candide s'il en fut jamais , l'âme pour qui le devoir avait toujours été plus que la vertu et que le bonheur ensemble, parce qu'il avait été l'essence même de sa vie , Drouot se trouva en proie à la plus douloureuse des perplexités. Rentrer en France les armes à la main comme un aventurier, si ce n'était comme un traître, appeler sur son pays une seconde invasion, sacrifier à l'intérêt d'un homme l'intérêt de trente millions d'hommes, c'était là l'un des côtés de la question : mais, d'une autre part , abandonner l'empereur , son souverain , son ami, un héros malheureux, un homme seul contre l'Europe , l'abandonner au moment de l'entreprise la plus périlleuse , quand un coup de fusil peut-être allait lui faire un tombeau que vingt batailles et cent combats ne lui avaient pas fait : quelle lâcheté ! quel oubli des lois de l'honneur et de l'amitié ! Le Sage de la grande armée roulait encore de tristes pressentiments dans son cœur quand les brises embaumées de la France accueillirent l'esquif de l'île d'Elbe, et enflèrent ce drapeau qui devait voler de

clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. Drouot s'était décidé par l'idée du serment qu'il avait prêté à l'empereur comme son nouveau sujet, son sujet de l'exil. Ce n'était pas à lui déjuger les actions de son souverain, il obéissait en soldat, c'était son devoir , le devoir de la reconnaissance et de la fidélité.

Nous ne comprenons plus guère aujourd'hui. Messieurs, ce pieux et chevaleresque empire de la fidélité. Nous voyons dans nos princes les hommes de la nation, commis par elle au règlement de ses destinées, et nous estimons qu'il est des cas où le droit du chef doit succomber devant le droit du peuple, plus général et plus profond. Il ne semble pas que cette pensée, contenue dans de certaines bornes, soit contraire aux notions de la justice et de la souveraineté. Élever un homme si haut qu'aucun événement ne doive le précipiter jam.ais du pouvoir de commander, c'est une sorte d'idolâtrie qui perd le prince lui-même en l'exposant à ne plus connaître de bornes parce qu'il ne connaît plus de péril. Mais il n'en est pas moins vrai que la fidélité est un des sentiments les plus généreux de notre nature, un de ceux à qui le raisonnement pardonne même en le combattant. Figurez-vous que vous avez vécu dans l'amitié d'un prince, qu'il a dépouillé pour vous la plupart des rayons de la majesté , que vous avez touché sa main, mangé à sa table, vu dans son cœur; qu'il a été votre compagnon d'armes, et que, côte à côte avec lui , vous avez cheminé dans les hasards de la vie. Supposez qu'il ait conquis votre admiration

par des qualités que la grandeur n'aura pas détruites en lui, et que môme, par une exception du sort commun des rois , il ait appelé sur sa Icte une couronne de gloire plus belle que la couronne de sa naissance. Ajoutez qu'il soit devenu malheureux, que vous n'ayez plus rien à espérer de lui que des dangers, et qu'il réclame enfin votre foi comme le dernier asile de sa fortune périe. Rassemblez ces traits dans votre esprit : c'était la position du général Drouot, l'invincible prestige qui pesait, au retour de l'île d'Elbe, sur son cœur si pur et si droit. Le mal, s'il y en avait , était pour lui l'honneur même. Et si plusieurs s'étonnent du soin que je prends de le justifier, c'est qu'ils ne savent point tout ce que lui coûta cette cruelle position, et que d'en être sorti plus vénéré de tous, comme il en est sorti, est un des grands triomphes que l'âme d'un honnête homme ait jamais remportés sur les jugements du monde.

Faut-il maintenant vous peindre et même vous nommer, jour de Waterloo! Vous trompâtes jusqu'au dernier moment le cœur des braves. La victoire se faisait un reproche et une douleur de les abandonner, elle qui s'était accoutumée à les servir jusque dans leurs revers. La veille, l'avant-vcillc, le malin même, le soir encore, elle était avec eux; l'Anglais et le Prussien, séparés par d'habiles manœuvres, allaient l'un après l'autre nous ouvrir sur leurs débris le chemin de Bruxelles. Tout a coup Dieu retira sa main. C'est en vain que, sous les ordres de l'empereur, Drouot multiplie son

infatigable intrépidité, tout est perdu. Napoléon, enseveli dans des réflexions profondes , relève la tête, et dit encore une fois cette parole qu'il avait si souvent prononcée : « Où est Drouot? » Il ne devait plus la dire. L'air emporta cet adieu avec les dernières fumées du champ de bataille.

Quelques jours après, le général Drouot, qui avait été créé pair de France par un décret antérieur , parut à la tribune ; il essaya , quoique l'empereur eût abdiqué l'avant-veille, de ranimer le patriotisme public en exposant à la Chambre toutes les ressources qui restaient pour préserver la France d'un second envahissement de l'étranger. Sa voix se perdit dans le trouble et le découragement universels. Le gouvernement provisoire le nomma commandant de la garde impériale, qui venait d'arriver sous les murs de Paris, espérant que mieux que personne, par l'ascendant de son caractère, il y maintiendrait la discipline et l'obéissance aux nécessités du moment. Ce moment était critique. Soixante-dix mille hommes de l'armée française étaient ralliés entre Paris et Laon; d'autres troupes s'avançaient pour les soutenir: une partie de la garde était devant Paris même; Paris contenait cinq cents pièces de canon de campagne. Il ne s'agissait plus des destinées d'un homme, mais de l'honneur national. La pensée devoir encore une fois , après une seule bataille, l'étranger maître de Paris, agitait jusqu'au fond le cœur du soldat. Il ne fallait qu'une heure et qu'un hasard pour qu'un mouvement militaire éclatât, et que personne ne fût plus maître de gouverner les événements. Le a:éné-

ral Drouot comprit tout le péril , et que c'était un péril sans issue favorable pour les intérêts de la France. Un mouvement national sans doute eût repoussé l'étranger; il l'avait dit lui-même à la tribune, en invoquant l'exemple de Rome après la défaite de Cannes. !Mais ce mouvement national n'existait pas , et nul n'était capable de le créer. Le commandant de la garde impériale n'avait donc qu'un devoir à remplir, qui était de maintenir l'ordre , de calmer les esprits , de leur inspirer la résignation aux volontés du Ciel, manifestées par des événements plus forts que tout le courage des hommes et que tout leur dévouement. Il y réussit. Le soldat reconnut et respecta la voix de l'homme qui, après avoir aimé Napoléon jusqu'à l'exil, et ne l'avoir pas quitté un seul jour depuis 1813 , avait lui-même entendu la voix de la patrie lui demandant le sacrifice d'une fidélité qui ne pouvait alors que la desservir. La garde se laissa conduire sur les bords de la Loire , et entraîna par son exemple le reste de l'armée. Là Drouot prit sous ses yeux la cocarde blanche, et signa le premier l'acte de soumission au roi.

Il en est, Messieurs, qui regretteront peut-être de voir ce signe au front de Drouot. Ils auraient mieux aimé ne lui voir jamais d"autres couleurs que les couleurs de l'empire. Pour nous, qui avons étudié sa vie, il est peu d'instants où il nous ait paru plus digne de ce nom de Sage que Napoléon lui avait donné. Il montra là sous une nouvelle face ce discernement et ce courage du devoir qui, en arrachant

à l'homme le sacrifice de ses instincts les plus spécieux, relèvent à toute la gloire de l'homme de bien.

Drouot était encore à la tête de la garde lorsqu'il connut une ordonnance du roi dans laquelle il était proscrit avec d'autres comme coupable de haute trahison. Rien ne lui était plus facile que de fuir. C'est le conseil de la prudence dans les moments où les passions politiques ne laissent pas aux hommes les meilleurs le sang-froid de l'équité. Mais Drouot n'était pas capable de vivre un quart d'heure sous le poids d'une accusation qui touchait à l'intégrité de sa conscience. Il quitta le jour même le commandement de la garde, et vint se présenter à Paris j aux portes de la prison de l'Abbaye. On ne voulut pas le recevoir. Il lui fallut faire plusieurs démarches pour obtenir son incarcération. Sur quoi il racontait plus tard avec une grâce parfaite qu'il n'avait sollicité que deux places dans sa vie, lesquelles lui avaient d'abord été refusées toutes deux, l'une chez les frères des Écoles chrétiennes étant tout enfant, et l'autre à la prison de l'Abbaye.

L'instruction de son procès fut lonofue. Il demanda plusieurs fois la grâce d'être enfin jugé. 11 ne l'obtint qu'après une attente et une captivité de huit mois. Un puissant intérêt l'avait suivi dans sa prison, et l'accompagna devant le conseil de guerre qui allait prononcer sur son sort. Il établit toute sa défense sur ce point, que l'empereur Napoléon était souverain véritable de l'île d'Elbe, sans aucune

restriction des droits de la souveraineté'; qu'il lui avait juré fidélilé comme à un souverain reconnu de toutes les puissances de l'Europe, et sur la foi fVun traité qui permettait à quatre cents Français d'unir leur sort au sien. Il était un de ces Français. Quoi de plus sacré? Avail-on voulu tendre un pié^^e à ces soldats qui adoptaient le malheur et la pairie de leur empereur tombé? Avaient-ils pu être à la fois les serviteurs de deux princes et de deux pays, être liés par deux devoirs contraires, soumis à deux serments qui se combattaient? Lui. Drouot, n'en avait prêté qu'un. Il l'avait prêté à l'empereur Napoléon, son ancien, son nouveau, son unique souverain. En vertu de ce serment, il devait l'obéissance du sujet et du soldat; on l'avait réclamée de lui; il l'avait rendue en sujet fidèle, en soldat dévoué.

Celte défense, si simple et si généreuse qu'elle fût, avait pourtant quelque chose d'inouï. Une raison froide et impartiale pouvait y rechercher des défauts; les passions politiques le pouvaient bien davantage encore. Mais la vie de Drouot s'était assise avec lui au siège do l'accusé; il prouvait son innocence bien moins par le raisonnement que par l'impossibilité où l'on était de le croire coupable. L'esprit résistait peut-être; l'àme était persuadée que le général Drouot ne s'était pas trompé sur une question de devoir et d'honneur. Une émotion vifiible gagna les juges et l'assemblée lorsqu'à la fin a'un discours simple et ferme comme son cœur, i'accusé prononça ces paroles : « Telle a été ma

« conduite dans les dernières circonstances; je n'ai « été guidé que par l'honneur et les obligations qui « m'étaient imposées. Tant que la reconnaissance, « la fidélité aux serments , l'obéissance et l'attache- « ment au souverain seront des vertus parmi les « hommes, ma conduite sera justifiée aux yeux des « gens de bien. Quelques-uns trouveront peut-être « que j'ai mal apprécié ma position, que je me suis « exagéré les obligations qu'elle m'imposait; mais « j'ai suivi la ligne que j'ai crue tracée par l'hon- « neur, et je serais coupable si je m'en étais écarté. « Quoique je fasse le plus grand cas de l'opinion « des hommes , je tiens encore davar.iage au témoi- « gnage de ma conscience, et mourir plutôt mille « fois que de résister à ses impulsions. J'attends, « Messieurs, avec une respectueuse confiance, lé « jugement que vous allez prononcer. Si vous « croyez que mon sang soit nécessaire pour as- « surer la tranouillité de la France, mes der- « niers moments auront encore été utiles à mon « pays. »

Tout autre que Drouot eût succombé. Lui-même ne fut absous qu'à la minorité de trois voix contre quatre, et après six heures de délibération. Il dormait d'un sommeil paisible dans sa cellule de l'Abbaye lorsqu'on vint lui apporter la nouvelle de son acquittement. C'était déjà beaucoup. Mais Dieu préparait à son serviteur, au soldat chrétien de la république et de l'empire, un triomphe plus complet et digne de sa vertu. Le lendemain, vers le soir, une voiture vint le prendre à l'Abbaye par les ordres

— i4o — Ju roi, et le conduisit au château, où il fut introduit près de Louis XVIII. Le roi le reçut avec bonté, lui parla de l'attachement qu'il avait montré pour Napoléon, loua la reconnaissance comme la religion des grandes âmes , et ajouta qu'il comptait désormais sur sa fidélité. Le proscrit de la veille s'inclina respectueusement. Le roi, en le congédiant, lui dit que des ordres étaient donnés pour qu'il n'y eût point d'appel de la sentence du conseil de guerre, et que dès ce moment il était libre. Drouot traversa les appartements des Tuileries, qu'il ne devait plus revoir ; il descendit cet escalier par où il avait vu monter tant de grandeurs évanouies, et lui-même, débris de ces grandeurs, fils d'un temps qui n'était plus, il prit sans regret et pour toujours le chemin de la solitude et de l'obscurité.

Ici, Messieurs, je devrais m'arrêter peut-être. Ce serait à vous, Lorrains, de vous lever maintenant, et de raconter au monde les trente années de paix qui ont achevé sous vos yeux cette vie sublime et modeste. Tant de qualités rares mais simples , tant de faits glorieux mais cachés, en composent le tissu , .que la parole s'effraie d'avoir à dire ce que le cœur de tout le monde sent avec une éloquence qui lui coûte si peu.

iUen n'est plus difficile, même aux hommes supérieurs, que de supporter le repos. Quand l'âme et le corps se sont habitués au travail solennel des grands événements, ils ne peuvent plus souffrir la simple et pacifique succession des jours. Cette paix

froide leur est un tombeau. Ils regrettent le bruit, l'agilalion, les alLcrnaUvcs des revers avecles succès, et toule celle tragédie des choses humaines où ils avaient naguère leur part et leur aclion. L'histoire ne comple qu'un très- petit nombre d'hommes qui aient passé de la vie publique à la vie privée en conservant, avec la tranquille possession d'euxmêmes, la plénitude de leur grandeur. La plupart se consument dans un ennui vulgaire; d'aulres demandent aux passions des sens l'oubli deux-mêmes et de leur dignité; les plus élevés succombent au poison mystérieux du chagrin. A regarder les vicissitudes qui avaient enlevé le jeune Drouot de la boutique de son père pour le porter au pied d'un trône et aux côtés d'un conquérant, il semble que nul plus que lui n'aurait dû éprouver, dans l'alTaissement subit de sa destinée, le désespoir des souvenirs et l'impuissance de vivre avec soi. Qui avait vu davantage et plus vite? Qui avait passé en moins de temps par plus de contrastes et d'émotions? Il est vrai; mais cette âme était plus grande encore que les événements dont la Providence lui avait donné le spectacle; elle revenait, fortifiée et non pas abattue, donner elle-même au monde un spectacle capable de l'instruire et de le consoler. 'Vous en avez été. Messieurs, les heureux, les plus proches témoins, et la France vous rend cette justice que vous en avez mérité l'honneur et connu tout le prix.

Vous avez vu pendant trente années le général Drouot, volontairement descendu des hautes char-

— 14o — ges, oublier lui seul ce qu'il avait été, n'en parler jamais qu'avec l'alarme d'une exquise pudeur, ne se souvenir enfin du passé que pour élever les services des autres et honorer la mémoire du héros dont il avait été le serviteur et l'ami. Vous l'avez vu, content d'une maison dans un faubourg de votre ville, réduire ses besoins avec l'austérité d'un Spartiate et le calcul d'un chrétien qui aime les pauvres avec la pauvreté. Vous l'avez vu, pénétré d'une foi sincère, rapporter à Dieu tout le cours de sa vie, et donner de la vérité de sa religion, par la sainteté de ses mœurs, une preuve que les camps eux-mêmes n'avaient point affaiblie. Vous l'avez vu se suffire à lui-même dans une solitude presque constante, non par éloignement des hommes, mais par une certaine force intérieure qui lui faisait de la retraite un besoin et comme un devoir. Vous l'avez vu pendant vingt ans assiégé d'infirmités douloureuses, totalement aveugle les quatorze dernières années de sa vie, et néanmoins toujours calme et serein, ne parlant de son sort que pour le bénir et l'estimer, plus heureux qu'aux jours de sa jeunesse et de sa prospérité. On n'approchait de sa maison que comme d'un sanctuaire, pour y chercher les plus saintes leçons de la vie; on n'y entendit jamais que des actions de grâces et des louanges pour Dieu. Un parfum d'honneur, de sincérité, de justice, de droiture, de piété et de joie s'en exhalait à toute heure, et y appelait une gloire que le temps ne diminuait pas. Vous savez si je dis vrai. Messieurs, vous savez si j'abuse de la parole et de l'assentiment de votre cœur.

Vill. — 5

On ne cessa de vous envier le trésor que vous possédiez. La Reslauralion voulut rappeler votre concitoyen dans les rangs de l'armée avec son grade de lieutenant général, et en lui restituant les arrérages de sa solde, qui s'élevaient à plus de quarante-cinq mille francs, 11 refusa l'une et l'aulre faveur, ne voulant pas, comme il l'a dit lui-même, se rapprocher des honneurs et des emplois pendant que son bienfaiteur gémissait dans les fers sur un rocher de l'Atlantique. Louis XVIII ne put s'empêcher de dire: « Je chercherais vainement dans mon royaume un second Drouot. « 11 refusa pareillement de consentir au vœu de M. le duc d'Orléans, aujourd'hui roi des Français, qui lui offrait la charge de gouverneur des princes ses fils.

Ce n'étaient pas seulement les rois heureux qui réclamaient ses services. L'exil be souvenait de lui. Le prisonnier de Sainte-Hélène ne parlait de Drouot qu'avec tendresse et vénération. Peu avant de mourir, il le désigna pour être demandé de sa part au gouvernement français. Drouot s'y était préparé dans la plus intime espérance de son cœur. Arraché en 1813 des côtés de son maître par le commandement imprévu de la garde impériale et par une captivité de huit mois , il avait toujours conservé la volonté active de le revoir et de se dévouer à lui. En apprenant sa mort, il tomba dans une sorte d'anéantissement qui dura plusieurs heures sans lui permettre de prononcer un seul mot. Heureux les princes tombés qui conservent de tels amis ! Heureux les camps où se forment ces admirations et ces

attachements contre quoi ne peuvent rien les injures de la politique et du sort !

Les événements de 1830 vinrent tenter sous une autre forme l'abnégation du général Drouot. Appelé coup sur coup au commandement des troisième et cinquième divisions militaires, au gouvernement de l'École polytechnique et à la pairie, il déclina sans faste ces retours de la fortune et ces preuves d'une estime qui venaient le chercher avec une si glorieuse opiniâtreté. Mais s'agissait- il de rendre à l'Etat un service impérieusement réclamé par des circonstances critiques, sa modestie et ses infirmités ne l'arrêtaient plus. Vous le vîtes bien, Messieurs, à cette même époque de 1830, lorsqu'il parut dans votre hôtel de ville, et y siégea deux jours et deux nuits, malgré de vives douleurs, et maintint le bon ordre par l'ascendant de sa présence et de ses conseils. Metz le vit aussi dans les mêmes jours , et admira ce que peut sur un vaste peuple la vertu d'un seul homme.

Si donc le général Drouot vécut trente années dans le silence et la retraite; si, à l'âge de quarantedeux ans à peine accomplis , il disparut de la scène du monde, c'est qu'il le voulut fermement, par un acte de souveraine élection. Pourquoi le voulut- il, et quel était le mystérieux aliment de cette vie auparavant si agitée, tout à coup si calme? C'est, Messieurs, le secret que je dois vous dire, sous peine de ne vous avoir montré que le dehors de ce grand homme, et de trahir à la fois, avec votre admiration, votre juste et sainte curiosité. Ouvrons donc, il en

est temps, ouvrons ce cœur dont nous venons de suivre pendant un demi-siècle les actes magnanimes et jamais démentis; pénétrons jusqu'au sanctuaire, et cherchons -y la flamme où s'alluma toute cette généreuse vie. Vous l'avez deviné ou pressenti, un triple amour en était l'incorruptible et immortel foyer : l'amour des lettres , l'amour des hommes , l'amour de Dieu.

L'amour des lettres! Oh! faut-il que je surprenne par là peut - être quelqu'un de mes auditeurs ? Sommes - nous si loin déjà du temps où la culture des lettres pour elles-mêmes était une passion distinctive de toutes les natures noblement trempées? Le nombre va-t-il diminuant des esprits délicats et sérieux pour qui les lettres sont autre chose qu'une vague réminiscence de la jeunesse ou un vulgaire métier? Je n'ose le croire ; je ne me persuade pas, malgré des signes affligeants, que nous penchions vers la décadence, et que le bataillon sacré des intelligences d'élite soit chaque jour éclairci par des pertes qui ne se réparent point. Le général Drouot avait appris dans les laborieuses études de sa jeunesse cet amour antique des lettres humaines. Un chef-d'œuvre était pour lui un être vivant avec lequel il conversait, un ami du soir qu'on admet aux plus familiers épanchements. Penser en lisant un vrai livre, le prendre, le poser sur la table, s'enivrer de son parfum, en aspirer la substance, c'était pour lui , comme pour toutes les âmes initiées aux jouissances de cet ordre, une naïve et pure volupté. Le temps coule dans ces charmants entretiens de la

pensée avec une pensée supérieure; les larmes viennent aux yeux; on remercie Dieu, qui a été assez puissant et assez bon pour donner aux rapides effusions de l'esprit la durée de l'airain et la vie de la vérité. Ne vous demandez plus ce qui animait la solitude du vétéran de la grande armée, et lui enlevait les heures que le cours de son âge lui apportait. Tandis que nous vivions dans le présent, il vivait dans tous les siècles; tandis que nous vivions dans la région des intérêts , il vivait dans la sphère du beau. Vie rare et excellente, parce que le goût n'y suffit pas, mais qu'il y faut le cœur et la vertu. Ce n'est pas sans raison que les anciens l'appelaient du nom de culte, et comme on dit la religion de l'honneur, on pouvait dire aussi la religion des lettres.

Ce premier amour se liait naturellement dans le général Drouot à un autre amour plus grave et plus efficace encore : il aimait sincèrement les hommes. Né et nourri dans la pauvreté, elle ne lui avait pas été une occasion de jeter des yeux d'envie sur les hauts rangs du monde. Il les acceptait sans colère, sans mépris, sans orgueil, avec une parfaite cordialité. Content de son sort, il n'estimait pas qu'il y en eût de plus heureux, et il a dit quelquefois, dans les ouvertures qu'il faisait de son âme , qu'il devait à Dieu la grâce de n'avoir jamais rien envié. Mais si la pauvreté ne lui avait point appris la haine des riches et des grands, elle lui avait profondément inculqué l'amour des petits. Il redescendait vers eux comme vers sa source , et dès que la fortune com-

mença à lui sourire, il prit la résolution de partager avec les pauvres les bénéfices de sa vie. C'est là le véritable signe de l'amour : quiconque ne partage pas n'aime pas. Le général Drouot fit son calcul. Il jugea qu'avec une petite maison, un petit jardin, et deux fois douze cents francs de rente, il serait, quoi qu'il advînt, au-dessus de tous ses besoins et de tous ses désirs. Il régla d'après ce point de vue sa dépense et ses économies, et consacra le surplus à des actes ou à des fondations de charité. Toutes les dotations et gratifications qu'il reçut sous l'empire passèrent à de bonnes œuvres, et il leur affecta constamment son traitement de la Légion d'honneur. Rentré dans la vie privée, son revenu annuel, composé de ses économies, de sa pension de retraite, de son indemnité comme donataire de l'empire et de son traitement de la Légion d'honneur, finit par s'élever à environ douze mille francs. Il ne s'en réservait pour lui , infirme et aveugle , que deux mille quatre cents : c'était la somme qui lui avait paru dès sa jeunesse pouvoir suffire à toutes les nécessités de son existence et de sa position. Napoléon lui avait laissé deux cent mille francs par son testament ; il n'en reçut que soixante mille, par suite de la réduction des legs, et il les employa au soulagement d'anciens militaires dénués de secours. « Je suis heu- « reux, écrivait- il, mille fois heureux d'avoir pu « reconnaître les bienfaits de l'empereur en les ré- « pandant sur les soldats qui ont supporté les fati- « gués de nos longues guerres sans en recevoir la « récompense , et surtout sur les braves vétérans de

— loi —

« a garde qui ont suivi mon bienfaiteur à l'île « d'Elbe, et qui lui ont donné tant de preuves de « leur amour et de leur dévouement. »

Le général Drouot n'était point marié. 11 s'était soumis volontairement à cette grande loi du célibat religieux et militaire qui est un des premiers besoins de l'humanité , et sans laquelle l'esprit de sacrifice ne peut prendre qu'un essor beaucoup trop restreint. Il s'était senti capable d'en porter le fardeau , non comme une lâche abdication des devoirs de la famille qui se dédommage dans la licence, mais comme une sainte condition de son noble métier de soldat, et, l'expérience lui en ayant révélé tout le fruit et tout l'honneur, il n'avait plus voulu ôter de son front cette magnanime couronne du célibat pur et dévoué. Libre ainsi d'entraves, la bonté de son cœur s'exerçait à l'aise à l'égard des siens et des infortunes d'autrui. Il aimait tendrement ses frères et ses neveux , et leur en donna des preuves touchantes jusqu'à la fin de sa vie. Mais cet attachement naturel ne diminuait point ses entrailles pour les malheureux. Il les assistait bien souvent au delà de ses forces , et il écrivait un jour : « Lorsque « mes ressources seront entièrement épuisées, ou « bien qu'elles viendront à me manquer, je me ((. présenterai à l'hospice Saint -Julien pour ocu cuper moi-même un des lits que j'y ai fondés K en faveur des vieux soldats. Si ce moment arrive, « il ne sera certainement pas le moins doux de ma « vie. »

Quelques mois avant sa mort, n'ayant plus rien à

donner, il se souvint d'un grand uniforme qu'il conservait comme une sorte de relique de ses anciens jours. Il en fit découper et vendre les galons. Un de ses neveux lui en témoigna du regret, disant qu'il aurait eu du plaisir à le transmettre à ses enfants. « Mon neveu, répondit le général, je vous l'aurais « donné volontiers; mais j'aurais craint que vos en- « fants, en voyant l'uniforme de leur oncle, ne fus- « sent tentés d'oublier une chose qu'ils doivent se « rappeler toujours, c'est qu'ils senties petits -fils « d'un boulanger. »

Sans doute , Messieurs , la nature du général Drouot était une nature admirablement douée. Mais si droite, si bonne, si grande qu'elle fût de son fonds, elle n'aurait point atteint le degré de perfection où elle est parvenue sans un principe supérieur aux pensées et aux affections de la terre. Lui-même a confessé hautement qu'il devait tout à Dieu , non pas au Dieu abstrait de la raison, mais au Dieu des chrétiens manifesté dans toute l'histoire par un commerce positif avec le genre humain. La vie entière de l'homme est une révélation de ce Dieu bon et puissant qui n'a pas voulu nous donner d'autre fin que lui- même, et qui nous attire incessamment au propre centre de sa lumière et de sa félicité. Nous n'entendons pas tous du premier coup cette voix supérieure qui parle à notre conscience et l'appelle par tous les événements dont nous sommes les témoins et les acteurs. Longtemps nous lui résissistons; longtemps nous prenons l'ombre des choses pour leur corps , et l'éternelle réalité pour une chi-

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mère. Quelquefois la mort seule déchire le bandeau qui couvre nos yeux, et nous fait apparaître, au dernier moment de notre liberté, les rivages que nous avons fuis. Le général Drouot avait été plus heureux. Quoique enfant d'un siècle léger, et avant d'avoir vu la grande révolution qui en illumina la fin , il avait sucé avec le lait de sa mère une foi qui avait été confirmée par la forte éducation du travail et de la pauvreté. Cette foi ne chancela pas un seul jour, et ne se cacha pas une seule fois. Sous la tente du soldat comme dans l'orgueil des palais, Drouot fut publiquement chrétien. Il lisait la Bible appuyé sur un canon ; il la relisait aux Tuileries dans l'embrasure d'une fenêtre. Cette lecture fortifiait son âme contre les dangers de la guerre et contre les faiblesses des cours. Quand Napoléon, sans détourner la tête, prononçait cette brève parole : « Drouot 1 » l'aide de camp recommandait son âme à Dieu, partait à toute bride, et quelques minutes après on le voyait précipiter au galop cinquante ou cent bouches à feu, qui, sans paraître s'arrêter, vomissaient la mort dans les rangs ennemis. Ou bien descendant de cheval à côté des artilleurs inexpérimentés de 1813 et de 1814, il leur enseignait froidement la manœuvre à travers une grêle de boulets qui pleuvaient tout autour de l'héroïque leçon. Mais aussi , quand l'heure des hasards était passée, Drouot se retrouvait dans la parole ce qu'il avait été dans l'action, plein de mépris pour le mensonge comme il l'avait été pour la mort; après s'être montré l'enfant du Dieu des batailles, il se montrait l'enfant du Dieu de

la vérité. Il prenait hardiment l'intérêt du soldat, trop souvent sacriflé; il méritait que l'empereur l'appelât le tribun du soldat aussi justement qu'il l'avait appelé le Sage de la grande armée.

Ne vous persuadez même pas, Messieurs, que la foi du général Drouot fût une foi qui ne s'élevât point jusqu'aux pratiques vulgaires de la religion. Il croyait à tout, et il accomplissait tout. Vous l'avez entendu dire à l'empereur qu'il ne désirait qu'une chose , qui était d'habiter sur la paroisse où il avait été baptisé. L'idée de son baptême, par lequel il avait été fait enfant de Dieu, pénétrait son cœur d'un pieux souvenir, et l'église où il avait reçu ce sacrement de la vie véritable formait pour lui, avec tout son territoire, une patrie spirituelle qui ne lui était pas moins chère que la patrie temporelle. Il disait souvent qu'il eût préféré une cabane dans ce coin sacré de la terre natale à un palais bâti partout ailleurs. Il y acheta, en effet, la modeste habitation où il a passé les vingt dernières années de sa vie , et où vous l'avez vu mourir. Il ne manquait pas de faire offrir le sacrifice du corps et du sang de Jésus- Christ aux jours commémoratifs de la mort de son père, de sa mère, et de l'empereur Napoléon. Il communiait plusieurs fois dans l'année, et on ne saurait dire avec quel respect militaire et filial il recevait dans sa solitude le Dieu qui avait réjoui sa jeunesse, protégé sa vie de soldat, et qui répandait sur la fin de ses jours une inénarrable consolation. La prière jaillissait de son cœur avec une onction dont le sécréta été plus d'une fois surpris. Un jeune

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artiste introduit furtivement dans sa chambre pour recueillir ses traits vit l'illustre aveugle, qui se croyait seul avec Dieu , lever à plusieurs reprises ses mains vers le ciel dans un épanchement religieux attesté sur sa noble figure par l'illumination d'une pure et divine joie. Aussi, à la mort du sage, le peuple' ne s'est pas trompé, il est venu vénérer bien moins le héros que le chrétien, bien moins la vertu qui donne la gloire du monde que la vertu qui révèle et qui donne la gloire de Dieu.

0 mon Dieu ! Dieu de Charlemagne et de Godefroy de Bouillon , Dieu des grands capitaines qui ont fondé ou défendu l'Europe, nous vous remercions d'avoir montré à notre âge, et surtout à la France, un exemplaire incontesté de l'homme, du soldat et du citoyen, tels qu'ils se forment sous l'inspiration de votre grâce et dans l'imitation de votre Fils! Nous acceptons ce gage de vos desseins sur nous ; nous y saluons moins une relique qu'un avant-coureur de vos dons , et une certitude de vous voir jusqu'aux derniers jours du monde fécond et admirable dans vos serviteurs.

Et maintenant, Messieurs , que nous avons achevé l'éloge du général Drouot en rendant grâces à Dieu qui nous l'avait donné, que reste-t-il, sinon de lui dire cette parole suprême, par où doivent se clore ici -bas toute vie, toute amitié, toute admiration? Recevez- la, général; recevez ce second adieu que nous avons voulu vous faire en présence des autels du Dieu véritable , devant les images et les réalités

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d'une foi qui vous fut commune avec nous. Il nous eût été facile d'appeler autour de votre tombeau les mânes chrétiens de vos anciens frères d'armes, et de mêler votre gloire avec la leur dans un spectacle solennel. Même nous eussions appelé le héros dont vous fûtes l'ami ; il n'eût pas dédaigné de venir à vos funérailles comme vous étiez venu à ses malheurs. Mais tant de pompe eût alarmé la chaste modestie de votre âme; vous nous eussiez reproché de troubler pour vous la paix des morts et des grands souvenirs. Nous ne le ferons pas; nous voulons obéir à vos vertus jusque dans la tombe qui les recouvre, et nous ne laisserons approcher de vous, dans cette heure sacrée, que les pauvres qui survivent à vos bienfaits , et que nous-mêmes qui survivons aux leçons de votre vie. Puissent ces leçons nous servir ! Puisse notre génération , incertaine encore dans ses voies, apprendre de vous la simplicité, la pauvreté, le désintéressement! Puisse-t-elle, sur vos traces, demander très- peu au monde pour son bonheur, et beaucoup à Dieu ! Et vous qui avez nourri ce grand homme , vieille terre de France et de Lorraine, conservez -en avec respect tout ce que l'éternité n'a pu vous ravir encore, jusqu'au jour où votre poudre, sanctifiée par la sienne, entendra la voix de Dieu, et où le général Drouot nous apparaîtra tel que nous le connûmes, soldat sans tache, capitaine habile et intrépide , ami fidèle de son prince, serviteur ardent et désintéressé de la patrie, solitaire stoïque, chrétien sincère, humble, chaste, aimant les pauvres jusqu'à se faire pauvre

— 1d7 lui-même; l'homme enfin le plus rare, sinon le plus accompli, que le xix" siècle ait présenté au monde dans la première moitié de son âge et de sa vocation.

ELOGE FUNEBRE

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