DANIEL O'CONNELL
ELOGE FUNEBRE
Beati qui esuriunt et sithmt justitiam , quoniam ipsi saturabuntur.
Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés.
{S. Matthieu, chap. v, vers. 6.)
Monseigneur (1), Messieurs,
Je ne vous dirai rien des paroles que vous venez d'entendre, et qui ont été prononcées pour la première fois par Celui qui a mis au monde tant de paroles nouvelles. Je ne vous en dirai rien , parce qu'elles retentiront dans toute la trame de mon discours, et qu'à chaque mot, à chaque phrase, à chaque mouvement, vous vous direz à vous-mêmes,
(1) Mgr l'évêque de Saint-Flour.
sans que j'aie besoin de vous le redire : Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, jjarce qu'ils seront rassasiés/ Et déjà, cette foule, cette attente, cette solennelle préoccupation des cœurs, qu'est-ce autre chose que la justice qui vient, qui descend du ciel sur un homme dont la vie agitée n'espérait pas si vite l'unanime reconnaissance des temps présents, ni même des temps futurs ? Et cet homme, maître d'une postérité à peine née sur sa tombe, quel estil? Par quel charme a-t-il si prématurément commandé à la justice? Est-ce un roi qui s'est couché le long de ses ancêtres, après avoir glorieusement gouverné son peuple? Est-ce un conquérant qui a porté jusqu'aux extrémités de la terre la puissance de ses armes? Est-ce un législateur qui a fondé quelque nation dans le chaos des commencements ou des ruines? Non, non, ce n'est rien de tout cela, et c'est plus que cela : c'est un homme qui n'a été ni prince, ni capitaine, ni fondateur d'empire, et qui, simple citoyen, a plus gouverné que les rois, plus gagné de batailles que les conquérants, plus fait que tous ceux qui ont reçu d'ordinaire la mission de détruire ou d'édifier. Sa patrie lui a donné le nom de Libérateur, et à ne prendre ce titre que dans une acception bornée, il serait encore assez beau pour justifier les honneurs inaccoutumés que nous lui rendons, pour nous expliquer d'où vient que Rome, la maîtresse des gloires augustes, lui a ouvert ses basiliques, et pourquoi, tout étranger qu'il était à notre pays, ces voûtes sacrées et patriotiques de Notre-Dame couvrent, à cette heure, l'ad-
miration qui est demeurée vivante sur son tombeau. Ce serait assez, dis-je, qu'il eût été le libérateur d'un pays opprimé pour justifier tout ce que Rome, la France et le monde pensent de sa mémoire, et font pour l'exalter. Mais ce n'est point à ce point de vue que je m'arrête; il est trop étroit pour lui , pour vous, pour votre attente, pour les pensées qui assiègent mon cœur. Je veux vous faire voir que cet homme a marqué sa place parmi les plus grands libérateurs de l'Église et de l'humanité. Je laisse donc à part, s'il est permis de le faire, les idées de la patrie, qui ne vont pas assez loin ni assez haut pour notre sujet. J'ouvre le plus vaste théâtre où une mémoire humaine puisse être posée, le théâtre de l'Église et de l'humanité tout entière.
0 mon Dieu, père de la justice, je vous rends grâces de ce qu'en ces temps témoins de trop de mystères d'iniquité , vous permettez à mes lèvres de faire ici l'éloge d'un homme de justice, dont la longue et agitée carrière n'a pas coûté une goutte de sang, ni même une larme, et qui, après avoir remué plus d'hommes et plus de peuples que nous ne le trouvons marqué en aucune histoire, est descendu au tombeau pur de tout reproche, sans craindre que jamais àme qui vive puisse soulever sa pierre sépulcrale pour lui demander compte, dans les cinquante ans de sa vie publique, je ne dis pas d'une action coupable, mais d'un malheur. Je vous rends grâces, ô mon Dieu, que ce soit là l'objet de cette assemblée , et grâces aussi de cette justice que vous avez
promise à tous les hommes , et que je vais rendre en votre nom et au nom de la chrélienté à la mémoire de Daniel O'Connell.
Dès les premiers jours du monde, il y a eu dans le monde une lumière divine, une charité divine, une autorité divine, une société divine. Des champs primitifs de l'Éden au sommet de l'Ararat, del'Ararat au rocher du Sinaï , du Sinaï à la montagne de Sion et du Calvaire , du Calvaire à la colline du Vatican , jamais Dieu n'a cessé d'agir et d'être présent sur la terre. Et il semble que ce règne de la lumière, de la charité, de l'autorité venue d'en haut, que cette union des âmes par Dieu et en Dieu, notre père à tous, eût dû, s'il était possible, obtenir ici-bas l'unanimité, ou du moins ne pas rencontrer d'ennemis et de combat. Mais nous sommes ici dans la terre du combat, et Dieu s'y est soumis le premier; il a consenti à nous livrer sa vie, en tant qu'elle est mêlée à la nôtre; à être jugé par nous, et par conséquent à être accepté des uns et repoussé des autres. Cette guerre sacrée est aussi ancienne que le monde : elle durera autant que lui. Mais dans ses vicissitudes on remarque deux moments et deux missions fastiques entre tous les autres : le moment de la persécution et le moment de la délivrance; la mission des persécuteurs et la mission des libérateurs. Lorsque le monde est plus que de coutume fatigué de Dieu , qu'il s'ennuie d'en entendre parler ou qu'il l'estime puissant outre mesure, il fait un eflort contre lui, et, trop faible de raison pour le chasser par les seules forces de l'âme, il recourt aux brutalités de l'ordre
matériel. Il renverse, il brûle, il tue tout ce qui porte le signe divin, jusqu'à ce que, satisfait du silence et du désert qu'il a créés , il juge que, à tout le moins , s'il n'a pas vaincu, il a conquis pourtant quelques jours de trêve et de triomphe. Mais Dieu n'est jamais plus puissant qu'en ces jours -là; il sort des ruines par une germination que personne ne s'explique, ou plutôt l'humanité, tourmentée de son absence, retourne vers lui comme un enfant rappelle son père au foyer domestique dont il l'a banni. La justice, la vérité, l'ordre éternel, reprennent le dessus dans la conscience du genre humain, et le siècle de la délivrance succède au siècle de la persécution. Alors apparaît quelqu'un de ces hommes tels que la Providence en a préparé de loin dans le secret tout -puissant de ses conseils ; ce sera Moïse tirant le peuple de Dieu des mains de l'Egypte, Cyrus le ramenant de Babylone aux champs de la patrie, Judas Machabée défendant son indépendance contre les successeurs d'Alexandre, et plus tard les Constantin, les Charlemogne, les Grégoire VII : Constantin, qui donne aux chrétiens la liberté de conscience ; Charlemagne , qui assure contre les empereurs grecs et les rois barbares et l'avenir luimême l'indépendance du Vicaire de Dieu ; Grégoire VII , qui arrache l'Église aux étreintes mortelles de la féodalité : noms illustres, les plus rares et les plus grands de l'histoire! Et peut-être vous semblera -t-il qu'en les prononçant j'use de peu d'habileté, et que je m'expose à faire pâlir le nom même de celui que je dois glorifier. Pour moi, Mes-
sieurs, je n'en ai pas peur, et vous allez juger si je me trompe.
Ouvrez la carte du monde, et considérez à ses deux extrémités ces deux groupes d'îles , les îles du Japon et les îles Britanniques. Suivez la trace des peuples sur cette ligne de trois mille lieues; nombrez le Japon, la Chine, la Pxussie , la Suède, la Prusse, le Danemark, le Hanovre, l'Angleterre, l'Irlande. Vous comptez en vain; dans ce grand nombre de royaumes, il n'en est pas un seul où l'Église de Dieu jouisse de ses inaliénables libertés, où sa parole, ses sacrements et ses assemblées ne soient humiliés et captifs. Quoi! tant de peuples à la fois dépouillés de la sainte indépendance des enfants de Dieu! Quoi! parmi ces deux cents millions d'hommes, il ne s'est pas rencontré des cœurs assez forts pour maintenir quelque part les droits de la conscience et la dignité du chrétien! Ah! détrompezvous, Messieurs, Dieu n'a jamais laissé la vérité sans martyrs , c'est-à-dire sans témoins qui la servent jusqu'au sang; et comme ici le scandale de l'oppression était au comble par son étendue , sa durée et sa rigueur, Dieu , de son côté, a fait aussi un miracle nouveau dans l'histoire du martyre. On avait vu des hommes et des familles mourir pour leur foi , et ne laisser après eux de ce grand spectacle que leurs restes mutilés et leur mémoire incorruptible. Mais un peuple tout entier vivant dans un martyre continu, des générations d'àmes liées entre elles par une même patrie terrestre, se transmettant l'héritage de la foi dans un supplice hérédi-
taire aussi, on ne l'avait pas vu. Dieu l'a voulu , et l'a fait; il l'a voulu de notre temps, et l'a fait de notre temps. Parmi ces nations que je montrais tout à l'heure enchaînées l'une à l'autre dans l'espace et dans la servitude spirituelle, il en est une qui n'a point accepté le joug, qui, esclave matériellement, est demeurée libre par l'àme. Une des plus fières puissances du monde s'est prise corps à corps avec elle pour l'entraîner dans l'abîme du schisme et de l'apostasie. Vouée à une sruerre d'extermination , elle a succombé sans trahir ni le courage des combats ni le courage de la fidélité à Dieu. Spoliée de sa terre natale par des confiscations gigantesques, elle a cultivé pour ses vainqueurs le champ de ses aïeux, et trouvé dans ses sueurs le pain qui lui suffisait pour vivre avec honneur et pour mourir avec foi. La famine lui a disputé ce morceau de pain , elle a levé vers la Providence des yeux qui ne l'accusaient pas. Ni la guerre, ni la spohation, ni la famine n'ont réussi à la faire périr ni à la faire apostasier; ses oppresseurs, si puissants qu'ils fussent, n'ont pu épuiser la vie dans ses entrailles, et le devoir dans son cœur. Enfin , comme le glaive le plus hardi et le plus lâche ne saurait tuer toujours, la tyrannie a cherché quelque chose de plus constant que le fer, et l'on a vu se vérifier dans cette nation victime cette prophétie de la révélation de saint Jean , quil viendra des temps où l'on ne pourra ni vendre ni acheter sans avoir dans la main ou sur le front le signe de la bête , c'est-à-dire de 1 apostasie.
On a donc enlevé à ce peuple d'un seul coup tous ses droits politiques et civils. Tout être qui naît, naît avec un droit. La pierre même inanimée apporte avec elle au monde une loi qui la protège et l'ennoblit; elle est sous la garde delà loi mathématique, loi éternelle, ne faisant qu'une même chose avec l'essence de Dieu, et qui ne vous permet pas de toucher, ne fût-ce qu'un atome, sans le respect de sa force et de son droit. Tout être naît ainsi, aussi faible qu'il soit, avec une part de la puissance et de l'éternité de Dieu, et à plus forte raison l'homme, créature qui pense et qui veut, fils aîné de l'intelligence et de la volonté divines ; en sorte qu'ôter à un homme son droit natal, c'est un crime si grand, que la pierre même , si on pouvait lui ôter le sien , accuserait le ravisseur de parricide et de sacrilège. Que sera-ce donc d'enlever le droit d'un peuple? Eh bien! c'est ce qu'on a fait à ce peuple héroïque dont je vous dépeins le supplice et la fermeté! On a fait plus, Messieurs : ce rapt du droit, ce meurtre légal d'une nation, on ne l'a pas établi d'une manière absolue, mais d'une manière conditionnelle, en sorte qu'il fût toujours possible à la nation et à chacun de ses membres de se racheter de la mort publique et civile par l'apostasie. La loi leur disait : Vous n'êtes rien; apostasiez, et vous serez quelque chose. Vous êtes esclaves; apostasiez, et vous serez libres. Vous mourez de faim ; apostasiez , et vous serez riches. Quelle tentation, Messieurs, et que le calcul était profond , si la conscience n'était pas plus profonde encore que l'enfer! Ne craignez rien pour le peuple
martyr; voilà deux siècles qu'il est plus grand que celle séduction, et qu'il lève vers Dieu ses mains tranquilles, en disant dans son cœur: « Dieu les voit, « et il nous voit aussi; ils auront leur récompense, « et nous la nôtre. »
Je ne le nommerai pas, Messieurs, ce peuple cher et sacré , ce peuple plus fort que la mort : nos lèvres ne sont pas assez pures et assez ardentes pour le nommer; mais le ciel le connaît, la terre le bénit, tous les cœurs généreux lui ont fait une pairie, un amour, un asile... 0 ciel qui voyez, ô terre qui savez , ô vous tous , meilleurs et plus dignes que moi, nommez -le, nommez -le, dites : L'Irlande !
L'Irlande, Messieurs, tel était son sort lorsque le xix° siècle s'ouvrit et s'inaugura sous la main de Dieu par deux coups de tonnerre : l'un avait retenti dans le nouveau monde , sur des plages encore mal connues; l'autre, au sein de notre propre patrie. Ces deux éclats de la Providence avertirent les oppresseurs de l'Irlande; ils leur firent soupçonner qu'un règne de justice et de liberté se préparait dans la conscience des hommes par de si mémorables catastrophes, et soit peur, soit commencement de compassion, ils dénouèrent un peu les liens qui enchaînaient la vie de leur victime. Entre les droits qu'ils lui rendirent alors, était un droit en apparence bien peu considérable : celui de défendre des intérêts privés devant les tribunaux de la juridiction ordinaire. Certes , Messieurs , la concession semblait de légère importance et de peu d'avenir; mais l'Angle-
terre n'avait pas réfléchi que c'était délivrer la parole, et que délivrer la parole c'est délivrer Dieu : car la parole , sur des lèvres inspirées par la foi, est vérité, charité, autorité. La parole enseigne, la parole fortifie, la parole commande, la parole combat, la parole est la vraie libératrice des consciences, et quand les oppresseurs lui ouvrent le champ, on peut croire, sans leur manquer de respect, qu'ils ne savent pas ce qu'ils font. La parole était donc libre en Irlande, et dès son premier jour, à l'heure même où elle était encore étonnée de n'avoir plus d'entraves , elle tomba dans le cœur et sur les lèvres d'un jeune homme de vingt-cinq ans, et il se trouva que ces lèvres étaient éloquentes et que ce cœur était grand.
Tout à coup les lacs d'Irlande retinrent sur leurs flots les souffles qui les agitaient; ses forêts demeurèrent tremblantes et immobiles; ses montagnes firent comme un effort d'attention : l'Irlande entendait une parole libre et chrétienne, une parole pleine de Dieu et de la patrie, habile à soutenir le droit des faibles, demandant compte des abus de l'autorité , ayant conscience de sa force, et la donnant à tout le peuple. Certes, c'est un jour heureux que celui où une femme met au monde son premier- né; c'est un autre jour heureux que celui où le prisonnier revoit l'ample lumière du ciel; c'est encore un jour heureux que celui où l'exilé rentre dans sa patrie : mais aucun de ces bonheurs, les plus grands de l'homme, ne produit et n'égale le tressaillement d"un peuple qui, après de longs siècles, entend
pour la première fois la parole humaine et la parole divine dans la plénitude de leur liberté , et cette inénarrable joie, l'Irlande la devait à ce jeune homme de vingt -cinq ans, qui s'appelait Daniel O'Connell.
En moins de dix ans , O'Connell entrevit qu'il serait un jour le maître de ses concitoyens, et il songea dès lors au plan qu'il devait suivre pour préparer leur affranchissement. Par où commencer? Quel était l'anneau de cette lourde chaîne à briser le premier? Il estima que les droits de la conscience passaient avant tous les autres; que là, dans cette servitude de l'âme, était le centre et le point d'appui de toute tyrannie, et que par conséquent il y fallait porter le premier coup. L'émancipation des catholiques d'Irlande et d'Angleterre devint la préoccupation de tous ses jours, le rêve constant de son génie. Je ne vous en raconterai pas toutes les tentatives et toutes les déceptions. Les unes comme les autres furent innombrables. Dix années nouvelles s'écoulèrent dans ces infructueux essais. Ni l'homme ni le temps n'étaient mûrs; la Providence est lente, et une patience égale à la sienne est le don qu'elle accorde aux hommes dignes de lui servir d'instrument. Enfin l'heure sonna où O'Connell put se flatter d'être le chef moral de sa nation, d'avoir dans sa main tous les esprits et tous les cœurs, toutes les idées et tous les intérêts de l'Irlande, et que pas un mouvement ne s'opérerait que sous sa souveraine direction. Il lui en avait coûté vingt années de travaux pour arriver à ce jour mémorable où il put
se dire sans orgueil : Maintenant je suis le roi de l'Irlande.
C'est beaucoup, Messieurs, de se faire chef de parti. Quand un homme a le droit de se dire qu'il gouverne un parti , il a de quoi satisfaire la plus immodérée des ambitions : tant il est difficile d'amener à l'obéissance ceux-là mêmes qui partagent toutes nos pensées et tous nos desseins ! C'est un chef-d'œuvre d'habileté et de force que de créer un parti , et pourtant le chef de parti n'est rien en comparaison de l'homme qui est devenu le chef moral d'une nation tout entière, et qui la maintient sous ses lois, sans armée, sans police, sans tribunaux, sans autre ressource que son génie et son dévouement. Le règne d'O'Connell commença en 1823. Il établit en cette année-là par toute l'Irlande une association qu'il appela l'association catholique, et comme aucune association n'a de puissance sans un revenu constant, O'Connell fonda la rente de l'émancipation, qu'il fixa à deux sous par mois.
Gardons -nous de sourire, Messieurs; il y avait dans ces deux sous par mois un grand calcul de finances et un plus grand calcul du cœur. L'Irlande était pauvre, et un peuple pauvre n'a qu'un moyen de devenir riche, c'est que chaque main donne à la patrie du peu qu'elle a. Le sou de l'émancipation conviait tout enfant d'Erin à prendre part au glorieux travail de l'affranchissement; la misère, si profonde qu'elle fût, n'ôtait à aucun l'espérance
d'être assez riche au bout du mois pour faire une insulte à l'or de l'Angleterre.
L'association catholique et la rente de l'émancipation eurent un succès inouï, et élevèrent l'action d'O'Connell à la puissance et à la dignité d'un gouvernement.
Trois ans après, en 4826, lors des élections générales de l'empire britannique, on fut étonné de voir les Irlandais, qui n'avaient apporté jusque-là dans les scrutins qu'un vote honteux et acquis d'avance à leurs oppresseurs, on fut, dis -je, étonné de les voir déposer dans l'urne des noms qui protestaient de leurs droits et de l'intention où ils étaient de les défendre désormais.
Ce n'était rien encore : bientôt O'Connell parut devant les électeurs de Clare, et se porta lui-même comme candidat au Parlement d'Angleterre. Il fut élu, malgré le serment qui mettait entre lui et la législature la barrière de l'apostasie; et il osa se présenter, son élection à la main, sa foi dans son cœur, dans ces murs de Westminster, qui frémirent en voyant un catholique violer leur majesté et leur intolérance séculaires par l'inouïe prétention de siéger et de faire siéger dans la personne d'un proscrit, d'un catholique, d'un Irlandais, la personne même de tout un peuple.
L'opinion publique était ébranlée jusque dans ses fondements; toute l'Irlande était debout, Gère et obéissante, agitée et pacifique; des vœux, des acclamations, des secours lui venaient de tous les points de l'Europe, des rivages de l'Amérique et de l'An-
gleterre elle-même, sensible enfin, dans une partie des siens, au cri d'une justice si éloquemment réclamée. Ni le ministère anglais ni le roi de la Grande-Bretagne ne voulaient l'émancipation des catholiques ; d'ardents préjugés vivaient encore au sein des deux chambres , qui avaient plusieurs fois repoussé depuis trente ans des projets de cette nature, quoique adoucis pour l'orgueil protestant par de dures conditions. Mais c'était en vain que les restes des passions anciennes opposaient une digue au sentiment de l'équité générale; le monde était à une de ces heures magiques où il ne fait pas ce qu'il veut. Le 13 avril 1829 , l'émancipation des catholiques fut proclamée par un bill émané du ministère, accepté de la législature, et signé parle roi.
Arrêtons - nous un moment, Messieurs, pour réfléchir aux causes d'un si mémorable événement; car vous comprenez bien qu'un seul homme, quel que fût son génie, n'eût pas été capable d'opérer cette révolution si elle n'avait été préparée de loin et amenée à sa maturité par la force même des temps. Il faut le reconnaître, sous peine d'excéder dans la louange la plus juste, et de faire de l'admiration un sentiment aveugle encore plus que généreux. Ce fut parmi nous..., car je ne perds jamais l'occasion de rentrer dans ma patrie, ce fut parmi nous, en France, au xviii° siècle, que le principe de la liberté de conscience retrouva son cours depuis longtemps affaibli et détourné. La philosophie de cet âge, quoique ennemie du christianisme, lui em-
prunta le dogme de la liberté des âmes , et le soutint avec un zèle qui ne faillit jamais, moins sans doute par amour de la justice et de la vérité qu'avec le dessein d'ébranler le règne de Jésus-Christ. Mais, quelle que fût sa pensée, elle fondait dans les esprits le retour d'une tolérance équitable, et préparait pour les siècles à venir l'affranchissement de tant de peuples chrétiens opprimés par la main de fer du despotisme et de l'hérésie. Ainsi Dieu a-t-il coutume de tirer le bien du mal , et il ne se produit rien dans le monde, même contre la vérité et la justice, qui ne doive, tôt ou tard, par une divine transformation , servir la cause de la justice et de la vérité. Cette idée française de la liberté de conscience avait passé en Angleterre et aux Etats-Unis d'Amérique, et O'Connell, qui la rencontra sur sa glorieuse route , la fît servir sans peineà l'accomplissement de son œuvre. C'est pourquoi. Messieurs, avant d'insister sur la reconnaissance que nous lui devons, il est juste que je vous convie à honorer d'une acclamation sincère et unanime tous ceux qui ont aidé cette grande œuvre de l'émancipation des catholiques. C'est la première fois que dans une assemblée française, au pied des autels , sous les regards de Dieu et des hommes , nous avons l'occasion de payer un tribut de reconnaissance aux coopérateurs de l'affranchissement de nos frères d'Irlande et d'Angleterre , aux instruments divers , éloignés ou prochains , de ce grand acte du 13 avril 1829, que tant de cœurs appelaient, que tant de souverains pontifes, dans les mystérieuses veilles du Vatican, avaient ardemment im-
ploré, et qui restera à tout jamais dans l'histoire comme un monument d'une des plus belles heures que Dieu ait accordées à la conscience du genre humain. Unissez-vous donc à moi, ô mes frères, unissez -vous tous à moi du fond du cœur, et, les mains levées vers Dieu, disons ensemble : Louange, honneur, gloire et reconnaissance éternels à sir Robert Peel et à Sa Grâce le duc de Wellington, qui ont présenté au Parlement anglais le bill d'émancipation des catholiques ! Louange , honneur, gloire et reconnaissance éternels à la Chambre des Communes et à la Chambre des Pairs d'Angleterre , qui ont accepté le bill d'émancipation des catholiques ! Louange, honneur, gloire et reconnaissance éternels à Sa Majesté le roi Georges IV, qui a signé et sanctionné le bill d'émancipation des catholiques! Louange, honneur, gloire et reconnaissance éternels à ces protestants d'Angleterre et d'Irlande, qui, avec la magnanimité d'un esprit vraiment patriotique et chrétien, ont favorisé la présentation, la discussion, l'adoption du bill qui a émancipé les catholiques I Mais aussi et par -dessus tout, louange, honneur, gloire et reconnaissance éternels à l'homme qui a rassemblé dans sa puissante main les éléments épars de la justice et de la délivrance, et qui, les poussant au terme avec une patience vigoureuse que trente ans n'ont pas lassée , a fait luire enfin sur sa patrie le jour inespéré de la liberté de conscience, et a ainsi mérité non pas seulement le titre de libérateur de son pays, mais le titre œcuménique de libérateur de l'Église 1
Car, n'y eût-il que l'Irlande à qui l'e'mancipation eût profilé, quel est l'homme dans l'Église, après Constantin, qui ait aflranchi d'un seul coup sept millions d'àmes? Rappelez vos souvenirs; cherchez dans l'histoire, depuis le premier et fameux édit qui accorda aux chrétiens la liberté de conscience , et voyez s'il s'y rencontrera beaucoup d'actes comparables par l'étendue des effets à l'acte d'émancipation? Voilà sept millions d'àmes libres de servir et d'aimer Dieu jusqu'à la consommation des temps, et chaque fois que ce peuple, avançant dans sa vie et dans sa liberté, reportera en arrière le regard de l'homme qui étudie le secret de ses voies, il rencontrera le nom d'O'Connell à la fin de sa servitude et au commencement de sa renaissance.
Mais l'acte d'émancipation n'a pas atteint la seule Irlande; il embrassait dans sa plénitude tout l'empire britannique, c'est-à-dire, outre l'Irlande, l'Ecosse et la Grande-Bretagne, ces îles, ces péninsules et ces continents où l'Angleterre étendait autrefois, avec sa domination, l'intolérance de ses lois. Voilà donc cent millions d'hommes , voilà les rivages baignés par vingt mers et les mers ellesmêmes délivrés du joug spirituel. Les vaisseaux de l'Angleterre voguent désormais sous le pavillon de la liberté de conscience, et les innombrables peuples qu'ils touchent de leur proue ne peuvent plus séparer dans leur pensée la puissance, la civilisation, la liberté de l'âme, ces trois choses nées du Christ et laissées comme son héritage terrestre aux nations qui
embrassent le mystère libérateur de sa croix. Quelles conséquences, Messieurs, d'un seul acte! quel horizon sans mesure ouvert aux espérances de TÉglise! Ai -je besoin d'en dire davantage pour que vous ne regrettiez pas la hardiesse avec laquelle je prononçais le nom d'O'Connell après les noms de Moïse , de Cyrus, de Judas Machabée, de Constantin, de Charlemagne et de Grégoire VII, tous agissant avec la force de la souveraineté régulière, tandis qu'O'Connell n'avait que la force du citoyen et la souveraineté du génie?
Et pourtant je n'ai pas tout dit. Il est un péril que court la société moderne, le plus grand de tous, je veux dire l'alliance de la servitude spirituelle avec la liberté civile. Des circonstances qu'il serait trop long de déduire poussent sur cette pente funeste les destinées de plus d'un peuple , et l'Angleterre était là pour les encourager de son exemple, ayant d'une part des institutions libérales qu'elle garde avec une suprême jalousie, et de l'autre accablant une portion de ses sujets sous le sceptre d'un fanatisme autocratique et intolérant. O'Connell a brisé cet enseignement terrible donné par l'Angleterre au continent européen. Les peuples jeunes encore dans la liberté civile ne verront plus leur frère aîné les pousser dans la voie de la servitude religieuse par le spectacle d'une adultère contradiction. Désormais toutes les libertés sont sœurs; elles enfe-eront ou elles sortiront le même jour toutes ensemble, famille, en effet, inséparable et sacrée, dont nul membre ne peut mourir sans la mort de tous.
Enfin , considérez ceci : que le principe de la liberté de conscience, d'où dépend l'avenir de la vérité dans le monde, était déjà appuyé en Europe par la puissance de l'opinion et par la puissance du catholicisme; car partout où l'opinion peut s'exprimer, elle demande la liberté de conscience, et dans la plupart des grands États catholiques elle est établie déjà de droit et de fait. Le protestantisme seul n'avait pas encore donné sa voix à ce solennel traité des âmes; malgré son principe en apparence libéral, il gardait au fond l'intolérance native de l'hérésie. Grâce à O'Connell , l'opinion , le catholicisme et le protestantisme, c'est-à-dire toutes les forces intellectueljes et religieuses de l'Europe, sont d'avis de poser le travail de l'avenir sur l'équitable transaction de la liberté de conscience.
Et lorsque les résultats en seront acquis au monde, lorsque nous aurons vu, non pas nous, mais nos descendants, toutes les erreurs religieuses vaincues par le développement pacifique du christianisme; lorsque l'islamisme, déjà mourant, se sera éteint sans retour ; que le brahmanisme et le bouddhisme, déjà menacés, auront accompli leur cycle transitoire ; qu'il ne restera plus en présence que l'affirmation totale de la vérité et le néant total de l'erreur, et qu'ainsi le débat des intelligences touchera au moment suprême de sa consommation, alors la postérité connaîtra O'Connell tout entier; elle jugera quelle était la mission et quelle a été la vie de l'homme qui a su anVanchir, dans le sanc-
tuaire du for intérieur, tous les royaumes de l'Angleterre, ses colonies, ses flottes, sa puissance, et les mettre par tout l'univers, d'une manière directe ou indirecte, au service de la cause de Dieu, de son Christ et de son Église. Elle jugera s'il n'a pas mérité, dans le sens chrétien et universel, ce titre de libérateur que nous lui décernons dès aujourd'hui.
Mais il l'a été encore d'une autre manière , qu'il me reste à vous dire.
Ce n'est pas seulement l'Église qui est persécutée ici-bas, l'humanité l'est aussi. L'humanité, comme l'Église, est tour à tour persécutée et délivrée, et par la môme raison. L'Église est persécutée parce qu'elle possède des droits et qu'elle impose des devoirs ; l'humanité l'est parce qu'elle a aussi dans son domaine des devoirs et des droits. La justice nous pèse, n'importe sur quelle tête elle réside, et nous cherchons à lui échapper, non-seulement au détriment de Dieu, mais au détriment de l'homme. Nous nions les droits de l'homme comme nous nions les droits de Dieu; et c'est une grande erreur de croire qu'il n'y a ici-bas qu'un combat, et que, l'Église ayant sacrifié ses intérêts éternels, il ne resterait pas d'autres intérêts pour lesquels il faudrait tirer l'épée. Non, Messieurs, détromponsnous , les droits de Dieu et les droits de l'humanité sont conjoints; les devoirs envers Dieu et les devoirs envers l'humanité ont été confondus dans la loi de l'Évangile aussi bien que dans la loi du Sinai; tout ce qui se fait pour ou contre Dieu se fait pour ou
contre l'homme. Comme Dieu est persécuté, nous le sommes aussi; comme- Dieu est délivré, nous le sommes pareillement. L'histoire du monde, aussi bien que l'histoire de l'Église , a ses persécuteurs et ses libérateurs : je pourrais vous en dresser des tables; mais le temps nous presse, laissons le passé, et venons de nouveau à ce cher et glorieux O'Conn'ell, pour le voir fils de l'homme après l'avoir vu fils de Dieu.
11 avait cinquante-quatre ans le jour où fut conquis le bill d'émancipation des catholiques. Cinquante-quatre ans, Messieurs, c'est un âge terrible, non parce qu'il approche delà vieillesse, mais parce qu'il possède assez de force pour être ambitieux, avec assez de lassitude pour être content du passé et songer au repos de la gloire. Il est peu dhommes qui, ayant obtenu par trente années de travaux un triomphe éclatant, et surtout un triomphe auguste comme celui de l'acte d'émancipation, aient assez de courage pour commencer une seconde carrière, et pour exposer leur renommée aux coups de la fortune, tandis qu'ils peuvent jouir d'une vieillesse heureuse et toute couronnée. D'autres se laissent aller au piège d'une vulgaire ambition. On voit ces tribuns du peuple, après avoir servi dans leur premier âge la cause de la justice et de la liberté , se détacher d'elles sous quelque couleur de devoir , se persuader qu'il y a deux manières de les servir, et, trompés par l'inconstance, faire de la seconde part de leur vie une insulte à la première.