‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 20 sur 22 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

TRANî^i.ATinx PU rnnrs de saint dominiquk , et sa canonisation

Douze ans s'étaient écoulés depuis la mort de saint Dominique. Dieu avait manifesté la sainteté de son serviteur par une foule de miracles opérés à son tombeau ou dus à l'invocation de son nom. On voyait sans cesse des malades entourer la pierre qui couvrait ses restes, y passer le jour et la nuit, et s'en retourner en lui rendant gloire de leur guérison. Des images s'appendaient aux murs voisins en souvenir des bienfaits qu'on avait reçus de lui , et les signes de la vénération populaire ne se démentaient point avec le temps. Cependant un nuage couvrait les yeux des Frères, et tandis que le peuple exaltait leur fondateur, eux, ses enfants, loin de prendre soin de sa mémoire, semblaient travaillera en obs-

curcir l'éclat. Non-sculcmcnt ils laissaient sa sépulture sans ornement; mais, de peur qu'on ne les accusât de chercher une occasion de gain dans le culte qu'on lui rendait déjà, ils arrachaient des murs les simulacres qu'on y attachait. Quelques-uns souffraient de celte conduite, sans oser aller jusqu'à la contradiction. Il arriva môme que le nombre des Frères croissant toujours, on fut obligé de détruire la vieille église de Saint-Nicolas pour en bâtir une nouvelle, et le tombeau du saint patriarche demeura en plein air, exposé à la pluie et à toutes les injures des saisons. Ce .'' pectacle toucha plusieurs des Frères; ils délibéraient entre eux sur la manière de transporter ces précieuses reliques dans une sépulture plus convenable, et ils ne croyaient pas pouvoir le faire sans l'autorité du pontife romain, a Des fils « avaient sans doute le droit d'ensevelir leur père, « dit le bienheureux Jourdain de Saxe; mais Dieu « permettait qu'ils recherchassent , pour remphr « cet office de piété, l'appui d'un plus grand qu'eux, « afin que la translation du glorieux Dominique prît « un caractère de canonicité (1). » Les Frères préparèrent donc un nouveau sépulcre, plus digne de leur père , et ils envoyèrent plusieurs d'entre eux au souverain pontife pour le consulter. C'était le vieux Ugolin Conti qui occupait alors le trône pontifical sous le nom de Grégoire IX. Il reçut très-durement les Frères, et leur reprocha d'avoir négligé si long-

(1) Lettre enrycliqne aux Frères, dans les Actes des saints de Bnllanrius, t. I d'août, p. 52':.

temps l'honneur du à leur patriarche. « J'ai connu, » ajoula-t-il, cet homme tout apostolique, et je ne « doute pas qu'il ne soit associé dans le ciel à la « gloire des saints apôtres (1). » 11 eût même souhaité venir en personne à sa translation; mais, retenu par les devoirs de sa charge , il écrivit à l'archevêque de Ravenne de se rendre à Bologne avec ses sulïragants pour assister à la cérémonie.

On était à la Pentecôte de l'an 1233. Le chapitre général de l'ordre était assemblé à Bologne sous la présidence de Jourdain de Saxe, successeur immédiat de saint Dominique dans le généralat. L'archevêque de Ravenne, obéissant aux ordres du pape, les évêques de Bologne, de Brescia, de Modène et de Tournay étaient présents dans la ville. Plus de trois cents Frères y étaient venus de tous pays. Un grand nombre de seigneurs et de citoyens honorables des villes voisines se pressaient dans les hôtelleries. Tout le peuple était dans l'attente. « Cependant, dit « le bienheureux Jourdain de Saxe , les Parères sont <( livrés à l'angoisse; ils prient, ils paUssent, ils « tremblent; ils ont peur que le corps de saint Domi- « nique, longtemps exposé à la pluie et à la cha- « leur dans une vile sépulture , n'apparaisse rongé « des vers et n'exhale une odeur qui diminue '( l'opinion de sa sainteté (2). » Dans le tourment

(1) LcHrc encyclique aux Frères, clans les Actes des saints de Bollandus, t. I d'août, i'. t)24.

(?) liid.

que leur causait cette pensée , ils songèrent à ouvrir en secret la tombe du saint; mais Dieu ne permit pas qu'il en fût ainsi. Soit qu'on en eût quelques soupçons , soit pour constater davantage l'authenticité des reliques, le podestat de Bologne lit garder nuit et jour le sépulcre par des chevaliers armés. Toutefois, alin d'avoir plus de liberté pour la reconnaissance du corps, et d'éviter au premier moment la confusion du peuple immense qui remplissait Bologne, on convint de faire la nuit l'ouverture du tombeau. Le 24 mai, surlendemain de la Pentecôte, avant l'aurore, l'archevêque de Ravenne et les autres évêques, le maître général de l'ordre avec les défmitcurs du chapitre, le podestat de Bologne, les principaux seigneurs et citoyens, tant de Bologne que des villes voisines, se réunirent à la lueur des flambeaux autour de l'humble pierre qui couvrait depuis douze ans les restes de saint Dominique. En présence de tous, frère Etienne, prieur provincial de Lombardie, et frère Rodolphe, aidés de plusieurs autres Frères, se mirent à enlever le ciment qui liait la pierre au sol. 11 élait d'une grande dureté, et ne céda qu'avec peine aux efforts du fer. Quand on l'eut écarté, et que les murs extérieurs du caveau furent visibles , frère Rodolphe en endommagea la maçonnerie avec un marteau de fer, et ensuite on souleva péniblement, à l'aide de pics, la pierre supérieure du monument. Pendant qu'on la soulevait, un inénarrable parfum s'échappa du sépulcre entr'ouvert : c'était une odeur qui ne rappelait à personne rien de ce qu'il avait senti, et qui sur-

passait toute imagination. L'archevêque, les évêques et tous ceux ({ui étaient présents, remplis de stupeur et de joie, tombèrent à genoux en pleurant et en louant Dieu. On acheva d'ôter la pierre, qui laissa voir au fond du caveau le coffre de bois où étaient renfermées les reliques du saint. Il y avait à la table de dessus une faible ouverture, d'où sortait avec abondance le parfum qui avait saisi les assistants, et qui devint plus pénétrant encore lorsque le cercueil fut hors de la fosse. Tout le monde s'inclina pour vénérer ce bois précieux; des flots de larmes y tombaient avec des baisers. On l'ouvrit enfin en arrachant les clous de la partie supérieure, et ce qui restait de saint Dominique apparut à ses Frères et à ses amis. Ce n'étaient plus que des ossements, mais des ossements pleins de gloire et de vie par l'arôme céleste qui s'en exhalait. Dieu seul connaît la joie dont surabondèrent alors tous les cœurs , et nul pinceau ne saurait peindre cette nuit embaumée, ce silence ému, ces évêques, ces chevaliers, ces religieux, tous ces fronts brillants de larmes et penchés sur un cercueil, y cherchant à la lueur des cierges le grand et saint homme qui les voyait du haut du ciel, et répondait à leur piété par ces embrassements invisibles qui navrent l'âme d'un trop fort bonheur. Les évoque*-ne crurent pas leurs mains assez filiales pour toucher les os du saint; ils en laissèrent la consolation et l'honneur à ses enfants. Jourdain de Saxe se baissa vers ces sacrés restes avec une respectueuse dévotion, et les transporta dans un cercueil nouveau fait de bois de mélèze. Pline dit que ce bois résiste

à l'action du Iciiips. Le cercueil fut fermé de trois clefs, dont on remit l'une au podestat de Bologne, l'autre à Jourdain de Saxe , la troisième au prieur provincial de Lombardic. Il fut ensuite porté dans la chapelle où s'élevait le monument destiné à en garder le dépôt : ce monument était de marbre, mais sans aucun ornement sculpté.

Quand le jour fut venu , les évoques, le clergé, les Frères, les magistrats, les seigneurs se rendirent de nouveau à l'église de Saint- Nicolas, déjà inondée d'une foule innombrable de peuple et d'hommes de toutes nations. L'archevêque de Ravenne chanta la messe du jour, qui était celle du mardi de la Pentecôte, et, par une touchante rencontre, les premières paroles du chœur furent celles-ci : Accipite jucundilatem glorice vestrœ, — Recevez la joie de voire gloire. Le cercueil était ouvert, et répandait dans l'église des baumes sublimes que les suaves fumées de l'encens ne parvenaient point à corrompre ; le son des trompettes se mêlait par intervalles au chant du clergé et des religieux ; une multitude infinie de lumières brillaient dans les mains du peuple : nul cœur, si ingrat qu'il fût, n'était à l'abri des chastes enivrements de ce triomphe de la sainteté. La cérémonie achevée, les évoques déposèrent sous le marbre le cercueil refermé, pour y attendre en paix et en gloire le signal de la résurrection. Mais huit jours après, à la sollicitation de beaucoup de personnes honorables qui n'avaient pu assister à la translation, on ouvrit le monument. Jourdain de Saxe prit dans ses mains le chef vénérable du saint patriarche, et le

présenta à plus de trois cents Frères qui eurent la consolation d'en approcher leurs lèvres, et y gardèrent longtemps l'ineffable parfum de ce baiser. Car tout ce qui avait touché les os du saint devenait imprégné de la vertu qu'ils possédaient. « Nous (t avons senti, dit le bienheureux Jourdain de Saxe, « celte précieuse odeur, et ce que nous avons vu « et senti , nous en rendons témoignage. Nous ne (( pouvions nous rassasier d'ouvrir nos sens à l'im- « pression qu'elle nous causait, quoique nous fus- « sions resté de longues heures près du corps de « saint Dominique à la respirer. Elle n'apportait « avec le temps aucun ennui , elle excitait le cœur « à la piété , elle opérait des miracles. Touchait- « on le corps avec la main , avec une ceinture « ou quelque autre objet, aussitôt l'odeur s'y atta- « chait (1). »

Thierry d'Apolda remarque en cet endroit que, même avant la mort du saint, Dieu lui avait communiqué déjà ce signe extérieur de la pureté de son âme. Un jour qu'il célébrait la messe à Bologne , dans une fête solennelle, un étudiant s'approcha au moment de l'offertoire et lui baisa la main. Or ce jeune homme était livré à une grande incontinence, dont probablement il cherchait la guérison. Il sentit, en baisant la main de saint Dominique, un parfum qui lui révéla tout d'un coup l'honneur et la joie des cœurs purs, et, depuis ce moment, avec

(1) Lettre cncijrlii/uc aux Frères.

la grâce de Dieu , il surmonta la corruption de ses penchants.

Les miracles éclatants qui avaient accompagné la translation du corps de saint Dominique, déterminèrent Grégoire IX à ne pas retarder davantage l'affaire de sa canonisation. Par une lettre du 11 juillet 1233, il commit, pour procéder à une enquête sur sa vie, trois ecclésiastiques éminents, savoir : Tancrède, archidiacre de Bologne, Thomas, prieur de Sainte-Marie-du-Rhin, et Palmeri, chanoine de la Sainte-Trinité. L'enquête eut lieu du 6 au 30 août. Les commissaires apostoliques entendirent dans cet intervalle, et sous la foi du serment, la déposition de neuf Frères Prêcheurs , choisis psrmi ceux qui avaient eu avec saint Dominique les plus intimes relations. C'étaient Ventura de Vérone, Guillaume de Montferrat, Amison de Milan, Bonvisi de Plaisance, Jean de Navarre, Rodolphe de P'aënza , Etienne d'Espagne, Paul de Venise, Frugéri de Penna. Comme tous ces témoins , sauf Jean de Navarre, n'avaient point connu saint Dominique dans les premiers temps de son apostolat, les commissaires du Saint-Siège crurent nécessaire d'établir en Languedoc un second centre d'enquête, et déléguèrent à cet effet l'abbé de Saint-Saturnin de Toulouse, l'archidiacre de la même église , et celui de Saint- Etienne. Vingt -six témoins furent entendus par eux, et, en outre, plus de trois cents personnes honorables confirmèrent par leur serment et leur signature tout ce que ces témoins avaient dit des vertus de saint Dominique et des miracles obtenus

par son intercession. La date précise de l'acle n'est pas connue; il est de la fin de 1233 ou du commencement de 1234.

Les dépositions de Bologne et de Toulouse ayant été envoyées à Rome, Grégoire IX en délibéra avec le sacré collège. Un auteur contemporain rapporte qu'il dit en cette occasion, en parlant de saint Dominique : « Je ne doute pas plus de sa sainteté que de « celle des apôtres Pierre et Paul (1). » La bulle de canonisation qui fut la suite de toutes ces procédures est ainsi conçue :

« Grégoire, évêque, serviteur des serviteurs de (' Dieu, à nos vénérables frères les archevêques et (( évêques, et à nos chers fils les abbés, prieurs, arec chidiacres, archiprêtres, doyens, prévôts et autres « prélats des églises à qui ces lettres parviendraient, « salut et bénédiction apostolique.

« La source de la sagesse, le Verbe du Père, dont (( la nature est bonté, dont l'œuvre est miséricorde, « qui rachète et régénère ceux qu'il a créés, et veille « jusqu'à la consommation des siècles sur la vigne « qu'il a tirée d'Egypte, Notre-Seigneur Jésus-Christ u fait paraître de lui de nouveaux signes à cause de (( l'instabilité des esprits, et change les miracles à (' cause des défiances de rincréduhté. A la mort de « Moïse, c'est-à-dire à l'expiration de la loi, il monte « sur le char à quatre chevaux de l'Évangile, accom- « plissant les serments qu'il avait jurés à nos pères,

(1) Etienne de Salanhac, Des quatre choses en quoi Dieu a honoré l'ordre des Frères Prêcheurs,

« et ayant en main cet arc de la parole sainte qu'il « avait tenu bandé pendant tout le règne des Juifs , « il s'avance au milieu des flots de la mer, dans celte « vaste étendue des nations dont le salut était figuré « par Rahab; il va fouler aux pieds la confiance de « Jéricho, la gloire du monde, et celui qu'à l'éton- « nement des peuples il a déjà vaincu par le pre- « mier frémissement de la prédication. Le prophète « Zacharie (1) avait vu ce char à quatre chevaux « sortir quatre fois d'entre deux montagnes d'airain. « Le premier char avait des chevaux roux : et en « eux nous étaient représentés les maîtres des na- « lions, les forts de la terre, ceux qui, se soumet- « tant par la foi au Dieu d'Abraham , le père des « croyants, ont, à l'exemple de leur chef, et pour '.( assurer les fondements de la foi, teint leurs habits « dans Bosra, c'est-à-dire dans les eaux de la tribu- « lation, et rougi de leur sang tous les signes de « leur milice; ceux-là à qui la joie de la gloire fu- « ture a fait mépriser le glaive temporel, et qui, de- « venus martyrs , c'est-à-dire témoins , ont souscrit « par leur confession le livre de la nouvelle loi, « ajouté à leur confession le poids des miracles, « consacré le livre et le tabernacle, ouvrage de Dieu « et non de l'homme, et tous les vases du ministère « évangélique, par le sang d'hosties raisonnables « substitué au sang des animaux , et jetant enfin le « filet de la prédication sur la vaste étendue des « mers, ont formé l'Église de Dieu de toutes les no-

(1) Chap. VI.

« lions qui sont sous le ciel. Mais parce que la mul- « tilude a engendré la présomption, et que la malice « est née de la liberté, le second char a paru avec « des chevaux de couleur noire, symbole de deuil et « de pénitence : et en eux nous était représenté ce « bataillon conduit par l'esprit au désert sous la di- « rection du très -saint Benoît, nouvel Elisée du « nouvel Israël, bataillon qui rendit aux enfants des « prophètes le bien perdu de la vie commune, réla- « blit le filet rompu de l'unité, et se répandit par les « bonnes œuvres jusqu'en cette terre de l'aquilon {( d'où vient tout mal, et fit reposer dans les cœurs « contrits celui qui n'habite point dans les corps « soumis au péché. Après cela, comme pour récréer « les troupes fatiguées et faire succéder la joie aux « lamentations, le troisième char est venu avec des « chevaux blancs, c'est-à-dire avec les Frères des « ordres de Cîteaux et de Flore, qui, semblables à « des brebis tondues et chargées du lait de la cha- « rite, sont sortis du bain de la pénitence, ayant à « leur tête saint Bernard, ce bélier revêtu d'en haut « de l'esprit de Dieu , qui les a menés dans l'abon- « dance des vallées , afin que les passants délivrés « par eux crient avec force au Seigneur, chantent « des hymnes et assoient sur les flots le camp du « Dieu des batailles. C'est avec ces trois armées que « le nouvel Israël s'est défendu contre un pareil « nombre de Philistins. Mais à la onzième heure, « lorsque le jour penchait déjà vers le soir, et que « la charité s'étant refroidie dans l'iniquité, le soleil « de justice descendait lui-même au couchant, le

(( père de famille a voulu rassembler une milice plus « propre encore à protéger la vigne qu'il avait plan- K tée de sa main, et cultivée par des ouvriers loués en K difîérents temps, laquelle néanmoins n'était plus « seulement embarrassée de ronces et d'épines, « mais presque démolie par une multitude ennemie « de petits renards. C'est pourquoi, comme nous le « voyons présentement, à la suite des trois premiers « chars différents par leurs symboles, Dieu a sus- (( cité, sous la figure du quatrième char attelé de « chevaux forts et de couleur variée, les légions des « Frères Prêcheurs et Mineurs, avec leurs chefs élus « pour le combat. L'un de ces chefs fut saint Domi- « nique, homme à qui Dieu avait donné la force et « l'ardeur de la foi , et au cou duquel il avait atta- « ché, comme au cheval de sa gloire, le hennisse- « ment de la divine prédication. Dès l'enfance, il eut « un cœur de vieillard, pratiqua la mortification de « la chair, et rechercha l'auteur de la vie. Consacré u à Dieu sous la règle du bienheureux Augustin, il « imita Samuel dans le service assidu du temple, et « continua Daniel dans la ferveur de ses religieux « désirs. Athlète courageux, il suivait les sentiers « de la justice et de la voie des saints, se reposait « à peine de la garde du tabernacle et des offices de « l'Église militante, soumettait la chair à la volonté, « les sens à la raison, et, transformé en un seul « esprit avec Dieu , s'efforçait de se perdre en lui « par l'excès de la contemplation , sans diminuer « dans son cœur et dans ses œuvres l'amour du « prochain. Pendant qu'il blessait à mort les délices

(( de la chair, et frappait d'éclat lumineux l'intelli- « gence aveuglée des impies, toute la secte des hé- « rétiques trembla, toute l'Église des fidèles tres- « saillit. La grâce cependant croissait en lui avec « l'âge, et le zèle du salut des âmes l'enivrant d'une « ineffable joie, non content de s'être donné tout « entier à la parole de Dieu, il convertit au ministère « évangélique un si grand nombre d'hommes, qu'il « mérita d'avoir un nom et une œuvre dans la terre « des patriarches. Devenu pasteur et prince parmi « le peuple de Dieu, il institua par ses mérites un « nouvel ordre de prédicateurs, le régla par ses « exemples, et ne cessa de le confirmer par d'évi- (( dents et authentiques miracles. Car, entre autres « signes qui manifestèrent sa puissance et sa sainft teté durant le cours de sa vie mortelle, il rendit la « parole aux muets, la vue aux aveugles, l'ouïe aux « sourds, l'action aux paralytiques, la santé à une « foule de malades, et il parut clairement, à tous « ces prodiges, quel était l'esprit qui animait la « glèbe de son très-saint corps. Nous donc qui l'ace vons connu familièrement au temps que nous oc- « cupions une moindre charge dans l'Église, et qui « avions eu dans le spectacle même de sa vie une (( insigne preuve de sa sainteté , maintenant que « des témoins dignes de foi nous ont attesté la « vérité de ses miracles , nous croyons avec le K troupeau du Seigneur confié à nos soins, que, « grâce à la miséricorde de Dieu, il pourra nous « être utile par ses suffrages , et qu'après nous « avoir consolé sur la terre par son aimable ami-

u lié, il nous aidera dans le ciel de son puissant « patronage. C'est pourquoi, du conseil et du con- ^( sentement de nos Frères , et de tous les prélats « assistant alors le Siège apostolique, nous avons « résolu de l'inscrire au livre des saints , et nous « statuons fermement, et vous ordonnons à tous « par les présentes de célébrer et de faire célé- « brer sa fête avec solennité aux nones d'août, « la veille du jour où il déposa le fardeau de la « chair (1), et pénétra, riche en mérites, dans la « cité des saints, afin que le Dieu qu'il honora vivant, « touché de ses prières, nous accorde la grâce dans « le siècle, et la gloire dans le siècle futur. Voulant, « en outre, que la sépulture de ce grand confesseur, « laquelle illustre l'Église catholique par d'éclatants « miracles, soit dignement fréquentée et vénérée par « les chrétiens, nous accordons à tous les fidèles « pénitents et confessés qui la visiteront chaque anu née avec dévotion et respect, au jour de la fête du (( saint, la remise d'un an de pénitence, nous con- « fiant, pour cela, dans la miséricorde du Dieu tout- « puissant et dans l'autorité des bienheureux apôtres K Pierre et Paul. Donné à Riéli , le 5 des nones de « juillet, la huitième année de notre pontificat (2). »

(1) Le jour de la fêle de saint Dominique était occupé par la fêle de saint Sixte , pape et martyr. Le jour précédent, 5 août , fut consacré à la fête de Notre-Dame-des-Neiges par le pape Clément VIII, et saint Dominique se trouva reporté au 4 aoùl, qu'il occupe actuellement dans le calendrier.

P^ BiiUaire de l'ordre des Frères Prêcheurs , t. I , p. C7. ^'oir

Grégoire IX fut, à l'exception de saint Hyacinthe, le dernier survivant des grands hommes qui avaient aimé saint Dominique et concouru à l'accomplissement de ses desseins. Il mourut le 21 août 1241 , à l'âge de quatre-vingt-dix-sept ans, après trente années de cardinalat et quatorze années de pontificat, sans que la majesté de l'âge ni l'éclat des dignités eussent pu surpasser en lui la splendeur du mérite personnel. Jurisconsulte, homme de lettres, négociateur, il joignait à tous les dons du corps et de l'esprit une âme magnanime, où purent tenir à l'aise saint Dominique et saint François, tous les deux canonisés par lui. On ne reverra probablement jamais autour d'un seul homme des hommes tels qu'Azévédo,Montfort,Foulques,Reginald, Jourdain de Saxe, saint Hyacinthe, Innocent III, Honorius III, Grégoire IX, ni tant de vertus, de nations et d'événements concourir à un aussi grand but dans un temps aussi court.

Le culte de saint Dominique ne tarda pas à se répandre en Europe avec la bulle qui le canonisait; des autels lui furent élevés en un grand nombre de lieux. Mais Bologne se distingua toujours par son zèle pour le grand concitoyen que la mort lui avait donné. En 1267, elle transporta son corps du tombeau sans sculpture où il reposait, dans un tombeau plus riche et plus orné. Celte seconde translation eut

dans les Bollandistes, 1. 1 d'août. Commentaire préalable aux actes de saint Dominique , 5, 47, une dissertation sur la date d? cette bulle, date qui a soufTcrt quelque controverse.

lieu par les mains de l'archevêque de Ravenne , en présence de plusieurs autres évêques, du chapitre général des Frères Prêcheurs, du podestat et des anciens de Bologne. Le cercueil fut ouvert, et le chef du saint, après avoir reçu les baisers des évêques et des Frères, fut présenté à tout le peuple du haut d'une chaire élevée en dehors de l'église de Saint- Nicolas. En 1383, le cercueil fut ouvert une troisième fois, et la tête placée à part dans une urne d'argent, afin que les fidèles pussent jouir plus aisément du bonheur de vénérer ce précieux dépôt. Enfin, le 16 juillet 1473, les marbres du monument furent enlevés de nouveau, et remplacés par des sculptures plus achevées dans le goût du quinzième siècle. Elles étaient l'ouvrage de Nicolas de Bari, et représentent divers traits de la vie du saint. Je ne les décrirai pas. Je les ai vues deux fois , et deux fois , en les regardant à genoux, j'ai senti, à la douceur de ce tombeau, qu'une main divine avait conduit celle de l'artiste, et forcé la pierre d'exprimer sensiblement l'incomparable bonté du cœur dont elle couvre la poussière. Depuis lors cette glorieuse sépulture n'a point été touchée, et trois siècles ont passé sans qu'un œil humain ait aperçu les sacrés ossements qu'elle contient, ni même le bois du cercueil. Le monde n'était plusdignede semblables apparitions. Dominiqueétait vaincu , autant qu'on peut l'être lorsqu'on a gardé trois cents ans le champ de bataille. 11 devait partager avec tous les hommes et toutes les œuvres du moyen âge l'ingratitude d'une postérité séduite, et attendre patiemment dans son sépulcre scellé et muet

cette justice de seconde vue qu'il n'est pas au pouvoir des hommes de refuser toujours à ceux qui les ont servis. Déjà plusieurs de ses contemporains ont vu l'histoire relever leurs statues abolies. Je n'ai pas l'espérance d'avoir aussi bien réussi; mais le temps tiendra la plume après moi, et je lui laisse, sans crainte ni jalousie, le soin d'achever.

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