‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 19 sur 32 · IV · texte numérisé non relu

IV

admirables circonstances de son siècle, il vit d'un coup d'œil sûr le confluent des doctrines ; il démêla dans leur rencontre plus qu'une jonction fortuite, il y découvrit les germes d'une profonde unité, et se persuada qu'en leur donnant à toutes satisfaction, en greffant l'Orient sur l'Occident, l'Occident et l'Orient sur le tronc hébraïque , il arriverait à une doctrine qui atout le moins s'assujettirait, dans les diverses parties du monde, un très -grand nombre d'esprits. Il posa pour fondement le dogme oriental de la chute, et déclara que lui, incarnation dernière, supérieure à toutes celles qui avaient précédé , il venait pour expier définitivement la faute du genre humain, et restituer aux hommes, avec leur pureté native, tous leurs droits de naissance. Puis, comme l'incf rnation orientale était déshonorée par trop d'éléments fabuleux , il appuya l'idée de la sienne sur ce verbe de Platon , qui avait dégagé la communication de Dieu avec l'homme du mythe traditionnel pour la réduire à une communication permanente d'idées au fond même de l'entendement. Il déclara qu'il était le Verbe de Dieu, la raison de Dieu, Celui qui, de sa nature, illuminait tout homme venant en ce monde , et qui, par la présence effective de sa personnalité, par la lumière extérieure de sa parole, apportait à l'esprit une vision plus complète de la vérité. Le Verbe divin était désormais en face du verbe humain ; l'image n'avait qu'à regarder le modèle , la conséquence n'avait qu'à consulter le principe, et de cette confrontation du dedans au dehors, de la lumière à la lumière , naîtrait l'illumination su-

prême du genre humain. Platon s'alliait ainsi aux brahmanes de l'Inde, l'Occident à l'Orient; et enfin, pour donner satisfaction aux idées hébraïques , outre que Jésus-Christ se posait comme le Messie, il acceptait encore les dogmes de l'unité de Dieu et de la création, inscrits à la première page de la Bible, et qui étaient comme le patrimoine spécial du peuple hébreu.

Tel fut, Messieurs, selon le rationalisme, le thème de Jésus-Christ, le mode de formation de sa doctrine , et la cause efficiente de son succès doctrinal. Il n'a pas été créateur, mais éclectique ; son succès n'a pas été un succès de création, mais un succès de fusion. Avant de chercher ce qui en est par la comparaison des doctrines chrétiennes avec les doctrines de l'antiquité , sachons d'abord comment Jésus- Christ s'est posé. S'est- il posé comme créateur? A-t-il dit : Je suis l'inventeur de la vérité? Non, Messieurs ; il a dit : Je suis la vérité (1). Il a dit : Je ne suis pas venu détruire la loi, mais l'accomplir (2). Ce qui signifie : Je suis la vérité de tous les temps et de tous les lieux ; je suis cette vérité qui était dans le sein du Père, qui est apparue au premier homme dans l'innocence du paradis terrestre, que les patriarches ses successeurs ont connue, que Noé, en descendant de l'arche , reçut et promulgua de nouveau , qu'Abraham , aux champs de la Chaldée et de la Syrie, vit et entendit, que Moïse, au pied du

(1) Saint Jean, chap. xiv, vers. 6.

(2) Saint Matthieu, chap. v, vers. 17.

Sinaï, recueillit, gravée de la main de Dieu ; je suis cette vérité qui est la première et la dernière, et dont jamais l'homme n'a pu totalement se passer. Voilà, Messieurs , ce que Jésus-Christ a dit de lui , et ce que l'Église dit encore de lui tous les jours. Il n'a point cherché , et nous ne lui cherchons pas un succès de création ; nous n'avons jamais prétendu que le christianisme ait commencé avec l'apparition du Christ sous Auguste. C'eût été perdre le christianisme que de lui donner un caractère de nouveauté. Dès le premier jour du monde, dès la première parole de Dieu, dès la première lueur divine qui fut en notre âme, c'était le Christ qui agissait , parlait et se révélait , et cette révélation s'est propagée par toute la terre avec la dispersion des branches primordiales du genre humain.

Toutefois , à côté de ce phénomène de la propagation primitive et universelle du christianisme, comprenons qu'il s'en passait un autre bien différent , je veux dire l'altération et la corruption progressive du christianisme par l'oubli , le raisonnement et l'infidélité. De la sorte, Jésus-Christ, quoique n'étant pas nouveau , apportait au monde quelque chose que le monde ne connaissait plus que par des espérances mal définies et des souvenirs défigurés. Et, pour commencer par l'Orient, il est vrai, l'Orient avait conservé l'idée de la chute, de l'expiation, de l'intervention divine pour réparer l'homme, nul ne le contestera ; mais l'Orient avait étouffé cette idée entre deux absurdités , le panthéisme et la métempsycose : l'un et l'autre affirmant que la purification

de l'homme avait pour but et pour effet le retour de l'homme à la substance même de la Divinité, d'où il était sorti , et qu'après des cycles d'épreuves plus ou moins prolongés, l'état final de l'humanité serait le repos éternel et absolu d'une pleine déification. Or Jésus-Christ a-t-il admis cette doctrine? a-t-il transigé avec l'Orient sur la métempsycose et le panthéisme? Non, Messieurs : il a enseigné tout le contraire ; il nous a dit : Vous n'êtes qu'un néant qui avez répondu à la parole créatrice de Dieu , et votre destinée, bien qu'elle soit grande, ce n'est pas d'arriver à Dieu par la confusion de substance avec lui, mais par la simple vision. Vous le verrez un jour, si vous avez cru en lui; vous le posséderez présent, si vous l'avez aimé absent : mais votre nature et votre personnalité subsisteront devant lui. Le panthéisme vous porte à la fois trop haut et trop bas : trop haut en vous promettant d'être un par substance avec Dieu ; trop bas en vous ravissant votre nature propre et votre principe de distinction. Ce n'est point là qu'est votre place et la vérité. Dieu et l'homme sont deux à jamais , deux par leur essence , deux par leur personnalité, deux par leur amour; car Dieu a fait l'homme par amour, et si l'homme correspond à cet amour qui l'a cherché le premier, ce même amour le récompensera éternellement. Si, au contraire, l'homme est infidèle et ingrat, l'amour le repoussera éternellement.

Je vous adjure , Messieurs , était - ce là le dogme oriental, ou bien n'en était-ce pas le renversement?

' Et quant à l'Occident , on parle de Platon. Mais Platon , d'abord , était-il tout l'Occident? Résumaitil en lui l'Occident? Est-ce qu'Aristote, Épicure, Zenon, Pyrrhon, n'existaient pas au même titre, et leurs doctrines ne partageaient-elles pas , avec celles de l'Académie, l'empire des esprits? Vous voulez que Platon ait été la plus haute expression de la sagesse occidentale; ne le contestons pas, et, envoyant ce qu'il pensait , voyons ce que lui doit Jésus-Christ. Dans l'ordre métaphysique , Platon croyait à l'éternité de la matière et du chaos, mettant le monde en face de Dieu comme une substance inférieure, mais parallèle et incréée ; dans l'ordre moral, il niait l'existence du libre arbitre, et affirmait en propres termes que nul n'est volontairement mauvais , parce que tout mal a pour principe une erreur indélibérée de l'esprit. Dualisme et fatalisme, voilà ce Platon tant admiré, que j'ai loué moi-même, que je louerai encore : homme admirable , en effet , qui , étant plongé comme tous les autres dans la lumière presque éteinte de l'antiquité, a entrevu çà et là l'ombre du vrai , lui a jeté de loin des cris pénétrants , comme s'il l'eût reconnue , et , sans pouvoir l'amener à lui , a recouvert ses désirs et ses regrets de ce royal vêtement qui a fait le charme de ses pensées , la beauté de son discours et la majesté de son renom. Nul sage ne l'égala jamais dans l'invocation de la vérité; nul n'en pressentit mieux l'avenir ; nul n'habilla le demi-jour de l'erreur d'une pourpre plus étincelante et plus propre à consoler l'âme de n'étreindre qu'un rêve. Mais en faire un ancêtre de Jésus-Christ, et le nœud

par où l'Évangile se rattachait à l'Occident, c'est trop espérer de sa gloire. Jésus-Christ niait le dualisme et le fatalisme platoniciens comme il niait le panthéisme et la métempsycose de l'Inde, et, s'il s'est appelé le Verbe , Fils de Dieu , cette expression relevait d'un mystère que Platon ne connaissait pas , celui d'une triple personnalité dans la substance une et indivisible de Dieu.

Les Juifs, à leur tour, quoique possesseurs du christianisme primitif et de l'attente du Messie, avaient corrompu ce dépôt dans leur pensée , en faisant de la vérité chrétienne, qui est le patrimoine de tous, leur héritage particulier, en substituant l'idée de la loi à l'idée de la foi, Moïse au Christ, le personnel à l'universel. C'est ce que saint Paul leur reproche dans l'Épître aux Romains , où il se donne tant de peine pour leur expliquer l'infériorité de la loi à la foi, comment le Christ était le principe du salut dès le temps d'Abraham, et comment les œuvres de la loi , entendues et accomplies en dehors de Jésus- Christ, étaient une cause de mort. Les Juifs se montraient rebelles à cet énergique langage ; déjà tout couverts du sang libérateur, et même en communion avec lui, ils persistaient à vénérer l'idole qui élevait leur amour-propre national au rang d'un devoir et d'une vertu, et leur persuadait que le judaïsme allait subjuguer l'univers. Dans le sens chrétien, cela était vrai; dans leur sens à eux, cela était faux. Jésus- Christ avait donc à combattre la Judée, aussi bien que l'Orient et l'Occident. Et si vous voulez mieux voir encore que la doctrine chrétienne ne fut pas un

succès de fusion, mais un succès de contradiction, contradiction à l'Orient, contradiction à l'Occident, contradiction au peuple hébreu, vous n'avez qu'à considérer le panthéisme tel que l'a conservé l'Orient, le judaïsme tel que l'entendent encore les restes d'Israël , et le platonisme tel qu'on l'a ressuscité sous nos yeux.

Le panthéisme vit dans l'Inde; l'Inde est aujourd'hui , comme autrefois, sa terre de prédilection; il y vit sous les mêmes formes et dans les mêmes doctrines qu'au temps de Jésus- Christ. Or aucune contrée et aucun système n'ont opposé plus de résistance à l'apostolat chrétien. Voici trois siècles que la grande péninsule indique nous est ouverte ; plusieurs nations européennes y ont ensemble et successivement régné ; l'Angleterre en est aujourd'hui la maîtresse ; nous la tenons par nos missionnaires comme par nos armes sous les serres de notre domination, et nulle part , pas même dans cette Chine qui nous est fermée, l'action de Jésus-Christ n'a été moins récompensée par le succès. Le brahmanisme a résisté à l'exemple comme à la discussion ; il a été de granit pour la vérité , à la manière d'une chose qui est incompatible avec une autre, et qui la repousse d'autant plus qu'elle s'approche davantage. On en a donné plusieurs raisons , telles que le régime des castes et l'aversion qui en résulte pour nos principes d'égalité. Peut-être aussi le brahmanisme , à cause des traditions même qu'il a conservées sur la chute et la réparation , a-t-il été moins sensible au mystère de la Rédemption par le sang de Jésus-Christ; comme on

voit des âmes en qui la possession d'une certaine mesure de vérité sert d'un obstacle invincible à l'acquisition du reste. L'honnête homme en est là souvent, Messieurs, quand il a le malheur de n'être pas chrétien ; sa probité le rassure contre Dieu , tandis que le misérable, en se regardant, n'a rien qui lui fasse illusion. C'est pourquoi Jésus-Christ disait : Ces femmes que vous appelez perdues vous précéderont dans le royaume du ciel (1). Elles sont, en effet, proche du bien à force d'en être loin ; elles touchent par l'humiliation aux pieds de Jésus-Christ, et quand on est aux pieds de Jésus-Christ, on est bien près de son cœur. Ainsi peut-être en est-il des nations qui ont perdu toute la vérité ; elles sentent le besoin de la reconquérir, tandis que celles qui en gardent encore les débris , s'enorgueillissant du peu qu'elles ont, méprisent le désir et la recherche de ce qu'elles n'ont pas. Quoi qu'il en soit, le panthéisme indien n'a pas changé ; il est tel aujourd'hui qu'au siècle d'Auguste; et que son insensibilité envers Jésus- Christ provienne d'une cause ou d'une autre, elle n'en prouve pas moins combien est chimérique la fusion de doctrines par laquelle on veut expliquer la formation du dogme chrétien.

Le spectacle de l'hébraïsme vivant nous conduit à la même conclusion. Et pour ce qui est du platonisme, Dieu a permis qu'il ressuscitât de nos jours, afin qu'en le voyant à l'œuvre, nous puissions juger de sa sympathie doctrinale pour Jésus- Christ. Vous

(1) Saint Matthieu, chap. xxi, vers. 31.

comprenez tous à quelle école je fais allusion; vous savez comment cette école a remis en honneur le dualisme platonicien en écartant, de sa philosophie le dogme fondamental de la création du monde par Dieu , et vous savez aussi ce que tout le reste du christianisme est entre ses mains. Nous n'avons pas dans la littérature contemporaine d'ennemis plus avoués que les amis de Platon. Soit donc que nous regardions le panthéisme, l'hébraïsme et le platonisme, tous les trois subsistant devant nous comme au temps de Jésus-Christ, il nous est aisé de juger que le christianisme n'a pas été le résultat d'une fusion entre toutes les doctrines de l'ancien monde, mais une œuvre de renouvellement et de contradiction. L'Évangile a tout renouvelé, parce que tout avait été oublié; il a tout contredit, parce que tout avait été nié ou défiguré ; il a eu pour adversaires toutes les doctrines , parce qu'il les a toutes méconnues et repoussées. Et tel il était autrefois, tel il est encore aujourd'hui sous ce rapport. L'intolérance dogmatique qu'on lui reproche définit sa nature et constate son originalité.

Mais le succès de Jésus-Christ n'a pas été seulement dans la formation puissante et autochthone de sa doctrine, il a été aussi un succès de foi. Une doctrine n'est rien encore tant qu'elle n'a pas pris possession des esprits par une foi qui lui donne vie et action. Comment l'ancien monde a-t-il cru à Jésus- Christ? Comment les hommes de l'Orient et de l'Occident, les sages comme les simples, et enfin les nations, ont-ils abdiqué les enseignements qu'ils avaient

reçus du passé pour se faire les disciples d'un Juif crucifié à Jérusalem ? Le rationalisme l'explique ainsi. Selon lui, à l'époque d'Auguste, l'esprit humain était las. D'une part, il n'acceptait plus l'idolâtrie , qui était la forme populaire des doctrines antiques, et d'une autre part, la philosophie n'ayant rien fondé, il s'en était suivi une double lassitude de l'intelligence, lassitude de la religion publique, lassitude des efforts impuissants de la philosophie. On errait dans le vide et au hasard, en appelant une foi nouvelle. Jésus -Christ vint. Il inaugura devant ce monde épuisé et tout prêt une affirmation qui ne blessait qu'à demi le sens général ; on l'écouta , on avait besoin de croire , et l'on crut.

Pour moi, Messieurs, je ne crois guère à cette genèse de la foi chrétienne. Quand une époque a perdu la foi, il n'est pas si aisé de la lui rendre, et nous en avons quelque preuve aujourd'hui. Le rationalisme, en des temps pareils, envahit tous les cœurs, et le rationalisme n'est jamais convaincu de son impuissance, ni las de sa personne. Si quatre ou cinq siècles d'efforts inutiles, avant Jésus-Christ, l'eussent découragé, aujourd'hui qu'il compte dix-huit cents ans de plus de vaines tentatives, il devrait être à la veille d'abdiquer. Or y songe-t-il? Ne le voyonsnous pas plus affirmatif , plus fier, plus sûr de lui que jamais? Ainsi en sera-t-il encore dans mille ans. Au bout de mille ans , notre postérité verra des maîtres monter dans les chaires de ce temps-là et lui dire avec un imperturbable aplomb: Messieurs, nous allons créer la philosophie, ou du moins, si nous

n'avons pas cet honneur, nous touchons au siècle fortuné qui en posera les dernières assises. Tel est le rationalisme. Aucune expérience ne l'a dégoûté et ne le dégoûtera jamais de lui; il renaît de ses cendres , ou plutôt il ne vit ni ne meurt, enfant crédule qui aspire à la maturité sans sortir une fois de son berceau. Ne nous en étonnons pas : il part d'un principe qui exclut la vie, parce qu'il exclut la foi : et pourtant la foi le tuerait. Il n'a que le choix de la mort , et il préfère naturellement celle qui lui laisse l'apparence d'être quelque chose, ne fût-ce qu'un doute et une négation. Le rationalisme est incorrigible , parce que se corriger, pour lui , c'est n'être plus.

En admettant donc que l'état général des esprits , au siècle d'Auguste, fût le vide et la lassitude, on n'aurait point expliqué par cette remarque la propagation de la foi chrétienne qui s'accomplit alors avec tant de puissance et de rapidité. Mais je n'admets pas que tel fût, sous Auguste, l'état général des esprits. Sans doute l'idolâtrie était tombée dans le mépris d'un grand nombre d'hommes éclairés ; mais le peuple ne la méprisait pas. L'esprit populaire était sympathique à l'idolâtrie, qui renfermait plus que jamais tous les souvenirs qu'adorait la multitude, et tous les spectacles dont elle avait besoin. L'esprit politique favorisait cette tendance ; il soutenait l'idolâtrie comme une nécessité de l'État. Et certes, on vit bien où en étaient l'esprit populaire et l'esprit politique à cet égard, lorsque enfin Jésus -Christ vint demander à Rome ce droit de cité qu'elle n'avait

refusé à aucun des dieux qu'elle avait vaincus. Ne sait-on pas quelle fut la réponse? Ne sait-on pas qui répondait aux martyrs du Christ, dans les amphithéâtres, par l'insulte et les cris de mort? Tandis que les empereurs et les proconsuls rendaient des arrêts contre eux au nom de l'esprit politique, le peuple rendait aussi les siens dans la forme et la puissance qui lui sont propres. L'empire versait le sang, le peuple le réclamait, et, après l'avoir obtenu, il le jetait à la figure du Christ. Et, par derrière l'empire et le peuple, le rationalisme, formant l'arrièregarde de l'idolâtrie, retrempait ardemment sa plume aux sources de l'erreur. L'on voyait ces platoniciens si vantés pour leur spiritualisme déchirer l'Evangile phrase à phrase, le torturer, le maudire; on les voyait se reprendre d'amour pour Jupiter et tous les vieux dieux , leur faire des généalogies , leur consacrer toute une philosophie nouvelle , leur porter des offrandes; et rien ne leur coûtait, ni science, ni sarcasmes, ni pratiques, rien de ce qui pouvait être contre le christianisme un outrage ou un argument. Est-ce là ce qu'on appelle la lassitude des esprits? Est-ce là cette conjuration tacite des temps en faveur du Christ? Ah ! lorsqu'il eut enfin conquis la foi du monde et que les successeurs de ses apôtres parurent à Nicée, on put voir sur leurs visages mutilés s'ils venaient de la paix ou de la guerre , s'ils étaient les enfants de la faveur ou de la persécution , si l'esprit populaire , l'esprit politique , l'esprit rationaliste , avaient été leurs serviteurs, et ce que valent ces systèmes conçus après coup, où l'on explique la vie du

patient par la bonne volonté du bourreau qui n'a fait que de le tuer. Julien au moins a dit le vrai mot : « Galiléen , tu as vaincu ! »

Nous retrouvons ici, comme pour la formation du dogme chrétien, non pas le principe de la fusion, mais le principe de la contradiction. Jésus- Christ a contredit tous les esprits comme il avait contredit toutes les doctrines ; il a vaincu tous les esprits aussi bien que toutes les doctrines : voilà la vérité.

Cependant ce n'était pas encore tout pour lui de fonder une doctrine et d'obtenir la foi ; ce n'était pas tout de fonder une doctrine en contredisant toutes les doctrines , de fonder un esprit de foi en contredisant tous les esprits. Il lui fallait de plus fonder l'Église , c'est-à-dire une société d'hommes vivant de cette doctrine et de cette foi. Ici, le rationalisme invoque, pour expliquer le succès, l'état général des nations. Il expose qu'au temps d'Auguste un double besoin travaillait les peuples, savoir : un besoin d'affranchissement et un besoin d'unité. Les peuples avaient subi l'un après l'autre le joug des Romains, et dépouillés de leur indépendance, victimes delà rapacité croissante des proconsuls, ils épiaient d'un œil attentif le progrès de la corruption romaine, attendant, comme tous les esclaves, cette heure de faiblesse qui suit inévitablement une prospérité sans limites et sans contre-poids. Elle venait à grands pas. Jésus-Christ venait de son côté, à la même heure, à l'heure précise. Et qu'apportait -il? L'élévation aux petits, dans l'idée d'une commune origine et

d'une sainte fraternité ; la force aux faibles , aux femmes, aux enfants, dans l'idée d'un droit domestique nouveau; le secours aux peuples opprimés, dans l'idée d'une république universelle fondée par Dieu même et gouvernée par lui. Quoi de plus magique, de plus sûr de son effet? Quand donc parut Jésus-Christ, et que du fond de la Judée l'air luimême eut porté jusqu'aux extrémités du monde sa parole libératrice, avec quel saint espoir le genre humain ne dut-il point tressaillir, se lever et regarder ! Quoi d'étonnant si des femmes, des enfants, des ouvriers , des esclaves , des pauvres , des méprisés de tout genre et de toute patrie lui firent cortège, jetant leurs habits sous ses pieds, agitant des rameaux sur son passage , non pas une fois, quand il entrait à Jérusalem la veille de sa mort, mais après sa mort même, ne voulant pas qu'il fût mort, et criant à ses disciples comme à lui : Hosanna au fils de David , béni soit celui qui vient au nom du Seigneur (1)! Cet hosanna était le cri de la délivrance, la réponse à l'homme qui avait entendu le gémissement de l'homme, et d'où qu'il vînt, quelque nom qu'il prît, quels que fussent sa race et son dessein, homme ou Dieu, il ne pouvait ne pas être accepté tel qu'il se donnait. Qu'importe au prisonnier qu'on délivre d'où on lui vient? Au malheureux, à l'opprimé, qu'importe d'où vienne le libérateur?

Qui sauve son pays est inspiré des cieux ! (1) Saint Matthieu, chap. xxi, vers 9.

J'en conviens, Messieurs, ces idées sont belles, cela nous touche, de penser que quand les peuples sont esclaves et corrompus , ils aspirent à l'affranchissement. Mais, hélas! l'histoire prononce autrement que le cœur de l'homme. On sait par elle que les nations tombées dans la servitude ne désirent pas la liberté. De même que l'apostat delà vérité la maudit, de même l'apostat de la liberté, le peuple qui l'a perdue par sa faute, et on la perd toujours par sa faute, en prenant un cœur d'esclave, ce peuple-là n'aspire point à la recouvrer. 11 souffre , il est avili ; mais, pour sentir son malheur et reconquérir le bien qu'il a perdu , il lui faudrait un cœur d'homme libre : il ne l'a point. Il aime les bénéfices de la servitude et redoute les charges de la liberté, surtout de celle qu'on n'a plus et qui s'achète si cher. Il lui faudrait mépriser jusqu'à sa vie, être prêt à la jeter au vent, pourvu que de sa mort quelque enseignement sortît, et que son dernier souffle aidât de loin à la délivrance et à l'honneur. Le peuple esclave ne connaît pas cet héroïsme, et peut-être il le méprise. Vous en avez des preuves, Messieurs, ailleurs même que dans l'histoire, et, sans jeter les yeux aujourd'hui sur le continent européen, je vous porte de ce pas sur les rivages de l'Afrique : regardez-y le nègre. Vous lui envoyez des escadres pour protéger sa liberté contre la conjuration des marchands ; vous faites bien, sans doute : c'est un devoir peut-être , un honneur certainement. Mais avez-vous la simplicité de croire que vous empêcherez la traite? Partout où l'homme veut se vendre, il trouve des acheteurs ; partout où des

cœurs d'esclaves se rencontrent, ils forment des maîtres, quand même il ne s'en trouverait pas de tout faits. Tant que le nègre vendra la chair de son compatriote , toutes les escadres du monde civilisé ne le relèveront pas des conséquences de cette atroce bassesse de cœur : et il en est de même, plus ou moins, de tous les peuples assouplis à la servitude et à la corruption. Ils ne cherchent pas la délivrance, mais le prix de leur âme et de leur corps , et ils s'estiment assez payés de l'abjection de l'esclavage par l'abjection du vice. C'était l'état du monde romain. Jésus- Christ, il est vrai, lui apportait la liberté, mais avec la vertu et par la vertu. Le marché était trop lourd pour lui, il ne l'accepta point. Même après l'Église fondée, l'empire continua dans la décadence; il alla de Dioclétien aux eunuques de Constantinople, et quand l'Occident, renouvelé par les barbares, voulut lui venir en aide jusqu'au fond de l'Orient, quand il arma pour lui tous ses chevaliers , le malheureux ne tendit à la main latine qu'une main incapable de sincérité. Il repoussa par la trahison le sang qu'on lui donnait, ayant peur de voir trop près de lui des hommes qui savaient porter le fer et s'abdiquer.

Jésus-Christ put bien fonder une Église, mais non pas régénérer l'empire. Il forma des âmes libres en formant des âmes saintes qu'il attirait à lui du milieu de la corruption générale ; mais les peuples ne répondirent point à son appel en tant que peuples, afin qu'il fût manifeste que son œuvre n'était pas le résultat de circonstances politiques où le cours des

choses avait amené le genre humain. Il eut contre lui la passion de la servitude , au lieu d'avoir pour lui le besoin de l'affranchissement. Et telle est encore la situation de son Église ici-bas. Quoique favorable à tous les droits légitimes qui composent ensemble l'honneur et la liberté des nations, elle suscite incessamment contre elle , sous le nom même de la liberté, les instincts de la servitude. On lui demande la licence , et on lui propose l'oppression : c'est le cri de la nature dans tous les temps. En les refusant toutes deux, aujourd'hui comme autrefois , elle répond sans doute aux vrais besoins de l'homme; mais elle y répond à la manière de Dieu , par une force qui s'impose , et par un bienfait dont nul ne peut réclamer la gloire que le bienfaiteur.

Il en est de même de l'unité. Je ne nie pas que l'empire romain n'eût répandu dans les esprits, par suite d'une administration commune à une foule de peuples divers, l'idée d'une vaste organisation sociale. Mais cette idée , au degré où elle existait , ne sortait pas du cercle fort étroit d'une domination purement politique. On n'entrevoyait pas , même au fond de cette unité, la pensée que le genre humain fût un seul être ou un seul corps. On entendait par unité qu'une seule nation fût maîtresse des autres, qu'un César fût le César de tout le monde; mais l'unité spirituelle des âmes par la foi, l'espérance et la charité, sous un seul chef visible, représentant et vicaire de Dieu , on n'en avait pas même le pressentiment le plus confus. Dès que l'Église universelle eut fait un pas dans le monde et eut ainsi révélé ce

secret de sa destine'e,elle ne donna lieu qu'aune peur immense dont elle subit encore maintenant le durable contre- coup. La passion de la nationalité est aussi forte aujourd'hui contre l'Église qu'il y a dixhuit siècles , et ceux-là mêmes qui aspirent à l'unité sociale du genre humain ne peuvent supporter l'idée de la république chrétienne , si ce n'est comme un exemple ou une image dont ils se servent pour représenter leur propre conception. Quel philosophe ou quel homme d'État songe à l'unité dans le sens chrétien, si ce n'est pour la craindre ou la haïr? Vous le voyez, Messieurs, nous nous retrouvons toujours, par l'examen des faits non-seulement anciens, mais présents, à la même conclusion, savoir : que le principe du succès de Jésus -Christ, qu'il s'agisse de la formation de sa doctrine, de la propagation de sa foi ou de l'établissement de son Église , n'a pas été un principe de fusion , mais un principe de contradiction. Comme il avait contredit toutes les doctrines par la sienne, tous les esprits parle sien, il a contredit par son Église toutes les nations, c'està-dire qu'il a bravé et qu'il brave encore, dans la perpétuité de son œuvre , toutes les forces conjurées du genre humain.

Allons plus loin, Messieurs, et recherchons la cause suprême de cette contradiction. Recherchons pourquoi Jésus-Christ contredit tout et est contredit par tout et par tous, même trop souvent par ceux qui ont sa foi, qui appartiennent à son Église, qui mangent sa chair et qui boivent son sang. La cause n'en est pas dans la région de l'esprit; le rationa-

lisme se trompe en cherchant là l'explication du mystère chrétien. Jésus-Christ va plus loin que l'intelligence; il va jusqu'à l'âme, qui est le centre de tout, pour lui demander le sacrifice de ses plus chers penchants, pour la convertir du mal au bien, de l'orgueil à l'humilité, de la convoitise sensuelle à la chasteté, de la jouissance à la mortification, de l'égoïsme à la charité, de la corruption à la sainteté. Et l'homme oppose à cette entreprise une résistance désespérée; il arme contre Jésus- Christ sa raison, son cœur, le monde , le genre humain , la terre et le ciel , et même , vaincu par le sentiment de sa misère et par la douceur éprouvée du joug de l'Évangile, il ne laisse pas de sentir au dedans de lui, jusqu'au dernier moment, une possibilité et une arrière-soif de révolte. Là est tout le secret. Et si vous voulez comprendre la difficulté du triomphe de Jésus-Christ, je ne vous proposerai pas de convertir le monde , non , mais un seul homme. A vous, princes des nations, à vous qui commandez par l'esprit, ou la richesse, ou le pouvoir, je vous demande de faire un homme humble et chaste, un pénitent, une âme qui juge son orgueil et ses sens, qui se méprise, qui se haïsse, se combatte, et, soit comme preuve, soit comme moyen de sa conversion , avoue à vos pieds les erreurs de sa vie. Je ne vous demande que cela. Le pouvez-vous? l'avez-vous jamais fait? Ah! qu'un roi vous appelle dans son cabinet, tout flamboyant de la majesté du trône, et vous presse d'avouer vos fautes à ses pieds ; vous lui direz : Mais, Sire, j'aimerais mieux me confesser au cordonnier qui me chausse.

Quele philosophe le plus célèbre de son siècleemploie toute son éloquence pour vous persuader de vous mettre à ses genoux et de devenir son pénitent, vous ne prendrez pas même la peine de tourner les talons pour lui rire au nez. Pardonnez-moi ces expressions, Messieurs : elles seraient violentes en une autre occasion; ici elles ne sont que justes et graves. Et pourtant ce que les rois , les philosophes et les nations ne pourraient obtenir, tous les jours un pauvre •jrêtre, un homme inconnu, le plus obscur des nommes l'accomplit au nom de Jésus-Christ. Il voit des âmes touchées de leur misère venir le chercher, lui qui ne les connaît pas, et lui avouer ingénument les hontes de leurs passions. C'est la porte par où l'on entre en Jésus-Christ, par où l'on y reste, par où l'Église entre elle-même; car l'Église n'est que le monde pénitent, et ce seul mot vous dit tout le miracle de sa fondation et de sa perpétuité, aussi bien qu'il vous explique la force de contradiction active et passive qui est en Jésus-Christ. Jésus- Christ contredit toutes les doctrines , parce que sa doctrine est sainte , et que le monde est corrompu ; il contredit tous les esprits , parce que son esprit est saint, et que le monde est corrompu; il contredit toutes les nations , parce que son Église est sainte, et que le monde est corrompu ; et, par la même raison , le monde contredit les doctrines , l'esprit et l'Église de Jésus-Christ.

C'était donc avec justice, en certain sens, que dans la première procédure dirigée contre les chrétiens par les ordres de Néron , ils furent convaincus , au

rapport de Tacite, de haine contre le genre humain. Ils haïssaient, en effet, tout ce que le monde estime, ils s'en prenaient à toutes ses pensées et à toutes ses affections pour les renverser de fond en comble, et, bien que ce fût par amour pour lui, le monde n'était pas tenu de le comprendre et de leur en savoir gré. La charité même , tant elle était nouvelle, se revêtait d'une couleur hostile, et la mort de Jésus- Christ sur la croix, ce chef-d'œuvre d'amour, paraissait une insulte plutôt qu'un dévouement. Tout était contradiction , parce que tout était Dieu ; et, afin qu'il fût prouvé qu'en effet rien n'était de l'homme, on devait à tout jamais reconnaître Jésus-Christ à cette marque, selon la parole qui avait été dite de lui, lors de sa première apparition parmi les hommes : Celui-ci est posé pour être un signe à qui l'on contredira (1). Et lui-même, rappelant les prophètes, avait dit à ses ennemis : N'avez- vous jamais lu cette parole: La pierre que les architectes ont rejetée est devenue la pierre de l'angle; le Seigneur a fait cela, et la merveille est sous vos yeux (2)? La prophétie s'accomplit encore chaque jour; les princes, les nations , les savants , les sages , les habiles , les architectes enfin, rejettent la pierre, ils la déclarent incommode ou usée par le temps ; ils n'en veulent plus : et cependant c'est encore la pierre de l'angle , et la merveille est sous vos yeux. Elle porte tout , quoique tout la repousse; elle a le double caractère

(1) Saint Luc, chap. a, vers. 34.

(2) Saint Matthieu , chap. xxi , vers. 42.

de la nécessité et de l'impossibilité. Reconnaissez là, Messieurs, une lutte entre deux volontés qui ne sont pas égales, la volonté de l'homme qui se révolte , et la volonté de Dieu qui se fait obéir de l'homme , en l'homme et malgré l'homme. Et vous, chrétiens, fils de cet ouvrage , où Dieu vous a donné une si heureuse place , comprenez la nécessité où vous êtes de toujours souffrir, de ne pas triompher par le triomphe, de peur qu'on n'accuse Jésus-Christ de devoir quelque chose à l'homme, mais de triompher sur la croix, afin que votre victoire soit celle de Dieu , et que vous puissiez redire aujourd'hui, demain et toujours, la parole qui est le plus haut signe de la divinité de Jésus-Christ, après tant d'autres signes que vous en avez vus : La pierre que les architectes ont rejetée est devenue la pierre de l'angle; le Seigneur a fait cela, et la merveille est sous vos yeux.

CONFÉRENCES

DE

NOTRE-DAME DE PARIS

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