QUARANTE-CINQUIÈME CONFÉRENCE
de l'existence de dieu
Monseigneur (1), Messieurs ,
Nous avons prouvé la divinité de la doctrine catholique en deux manières : nous l'avons prouvée par ses résultats, en montrant que la doctrine catholique produit cette merveille de l'Église, à quoi rien n'est comparable , et qui surpasse évidemment toutes les forces humaines; nous l'avons prouvée en établissant qu'elle a eu pour fondateur Jésus-Christ, envoyé de Dieu et Fils de Dieu. L'effet de la doctrine étant divin , et sa source l'étant aussi , il est manifeste qu'elle porte elle-même le caractère de la divinité, ou , en d'autres termes, qu'elle est divine. Il
(1) Mb1 Affre, archevêque de Paris.
semble donc, Messieurs, que notre tâche est accomplie, et qu'ayant mis au front de la doctrine dont nous sommes le ministre, le plus sacré des caractères et le plus certain , nous n'avons plus rien que deux choses à vous dire, ou plutôt à vous commander : le silence et l'adoration.
Mais l'esprit humain est fait de telle sorte, il a été si bien trempé dans la lumière, que vît-il de ses propres yeux la main de Dieu lui apportant la doctrine, il ne s'estimerait pas content de la recevoir s'il ne recevait avec elle le droit et la puissance d'en sonder les profondeurs. Sans doute la voie d'autorité est une voie juste, naturelle, nécessaire à notre état présent; mais elle ne nous suffit pas, car notre état présent renferme les prémisses de l'avenir qui nous est promis , et où rien ne nous rassasiera que la lumière vue de face dans l'essence même de Dieu. Nous ne souhaitons pas, Messieurs, de voir dès aujourd'hui cette lumière dans sa plénitude infinie ; nous concevons que des bornes ont été mises à notre regard et à notre horizon : mais si faible que soit notre regard, c'est le regard d'un esprit; si étroit que soit notre horizon , c'est un horizon tracé par la main de Dieu. Notre regard cherche la lumière , et notre horizon en contient des traits. Sitôt donc qu'une doctrine nous est présentée, de quelque main qu'elle vienne, nous voulons y descendre, l'interroger par le dedans , nous assurer enfin qu'elle a d'autres signes de vérité que les signes extérieurs , si grands qu'ils soient. Je ne puis, Messieurs, échapper à cette loi de votre être, et je ne le veux pas ; je
la respecte en vous comme en moi-même ; j'y reconnais votre origine et votre prédestination. Il faut donc après tant d'années où je vous ai conduits dans les dehors du christianisme, franchir sous l'œil de Dieu les portes du temple, et regarder, sans crainte comme sans présomption, la doctrine elle-même, fille de Dieu et mère de votre âme.
Je ne vous promets pas de vous en démontrer la supériorité absolue; nous ne le pourrions qu'en quittant ce monde pour aborder aux clairs rivages de l'infini. Mais je vous promets qu'en la comparant à toutes les doctrines qui ont essayé d'expliquer les mystères du monde, vous y démêlerez sans peine une incontestable et divine supériorité. Je vous promets qu'une lumière en jaillira, qui, sans atteindre toujours jusqu'il l'évidence, en sera du moins un glorieux crépuscule , et peut-être même quelquefois une sorte de nuance entre la raison de l'homme et la raison de Dieu. Votre âme, en s'élevant avec des vérités obscures, les verra peu à peu blanchir dans l'aube de la contemplation ; elle s'habituera, dans ce saint exercice, à des vols qui lui étaient inconnus, et s'étonnera un jour de la sublime légèreté des plus grands mystères.
Mais où prendrons-nous donc notre point d'appui pour fonder la doctrine et nous l'approprier? Où prendrons -nous des termes de comparaison et des moyens de vérification? Messieurs, il ne nous sera pas nécessaire de les chercher au loin. Dieu a mis proche de nous les instruments destinés par sa Providence à nous conduire vers lui; il nous les a don-
nés dans la nature et dans l'intelligence, dans la conscience et dans la société. C'est là le quadruple et unique palais qu'il nous a bâti : quadruple par la diversité de ses constructions, unique par les rapports qu'elles ont les unes avec les autres, et par le séjour indivisible que nous y faisons. Comme Dieu est tout entier et toujours présent à toutes les parties de l'univers, l'homme est tout entier et toujours présent à la nature , à son intelligence , à sa conscience , à la société ; il y puise une vie qui s'éclaire constamment par la réverbération de toutes ses faces , et qui ne le laisse jamais dans l'ombre solitaire de luimême. La nature parle à l'intelligence, l'intelligence répond à la nature , l'une et l'autre se rencontrent dans la conscience, et la société met le sceau de ses épreuves aux révélations de toutes les trois. C'est là notre vie , et c'est là que toute doctrine rencontre sa vérification. Une doctrine contraire, soit à la nature, soit à l'intelligence, soit à la conscience, soit à la société, est une doctrine fausse, parce qu'elle détruit notre vie ; une doctrine qui leur est conforme est une doctrine vraie , parce qu'elle affermit et étend notre vie , et que notre vie prise dans sa totalité , c'est le ciel et la terre, la matière et l'esprit, le temps et l'espace, l'homme et l'humanité, tout ce qui vient de Dieu et porte avec sa trace une démonstration de lui et de nous.
Je dois donc , Messieurs , vous faire voir la conformité de la doctrine catholique avec la nature, l'intelligence, la conscience et la société, et tirer de cette comparaison sans cesse renaissante devant
vous des éclairs qui nous emportent dans les profondeurs de l'invisible et dans l'immensité du surnaturel. Ce sera la dernière partie de nos Conférences; et, encore qu'elles doivent durer plusieurs années, je ne puis me défendre d'un sentiment de mélancolie en pensant que le jour s'approche où il faudra me séparer de vous, et où je ne verrai plus que de loin, dans l'infirmité des souvenirs, ces belles assemblées où Dieu était avec nous. Une certaine consolation se mêle toutefois à la prévision de nos adieux, la consolation de l'homme qui touche à son terme, qui a accompli une carrière , et qui entrevoit l'heure où il pourra dire avec saint Paul : J'ai combattu un bon combat, j'ai consommé ma course (1). Sentez avec moi , Messieurs , cette tristesse et cette joie; car nos Conférences vous appartiennent autant qu'à moi; c'est un monument qui est sorti de votre cœur et du mien comme d'un seul principe , et un jour, s'il plaît à Dieu de nous accorder le repos de la vieillesse, nous pourrons, aussi bien que les autres, nous dire, en repassant dans notre esprit les temps que nous avons aimés : J'étais de ces Conférences de Notre- Dame qui ont tenu notre jeunesse captive sous la parole de Dieu.
Monseigneur, l'Église et la patrie vous remercient ensemble de l'exemple que vous nous avez donné à tous dans ces jours de grande et mémorable émotion. Vous nous avez appelés dans cette métropole le lendemain d'une révolution où tout semblait avoir
(\) IIe Epîlre à Timothée, chap. iv, vers. 7.
péri ; nous sommes venus , nous voici tranquilles sous ces voûtes séculaires , nous apprenons d'elles à ne rien craindre pour la religion et pour la France : toutes les deux poursuivront leur carrière sous la main de Dieu, qui les protège; toutes les deux vous rendent grâces d'avoir cru à leur indissoluble alliance , et d'avoir discerné des choses qui passent celles qui demeurent et s'affermissent parla mobilité même des événements.
La doctrine est la science des destinées. Nous vivons; mais pourquoi? Nous vivons; mais comment? Nous et tout ce qui est hors de nous se meut d'un mouvement qui ne s'arrête jamais. Le ciel inarche, la terre est emportée, les flots se succèdent aux vieux rivages des mers ; la plante pousse, l'arbre monte, la poussière s'agite, et l'esprit de l'homme, plus inquiet encore que toute la nature, ne s'accorde à lui -même aucun repos. D'où vient? Qu'y a-t-il? Tout mouvement suppose un point de départ, un terme où il tend , un chemin par où il passe. Quel est donc notre point de départ? quel notre terme? quel notre chemin? C'est à la doctrine de répondre ; c'est à elle de nous dire notre principe, notre fin, notre moyen, et de nous révéler avec eux le secret de nos destinées. Toute science ne va pas là. Les sciences inférieures nous apprennent la loi des mouvements particuliers; elles nous disent comment les corps s'attirent et se repoussent; quelle orbite ils suivent dans les espaces indéfinis de l'univers ; comment ils se décomposent et se reconstituent; et mille secrets de cette vie agitée et constante qu'ils mènent au sein fécond de la na-
ture : mais elles ne nous disent pas la loi générale du mouvement, le principe premier de tout, la fin dernière de tout, le moyen commun de tout. C'est le privilège de la doctrine, autant élevée au-dessus de toutes les sciences que l'universel l'est au-dessus du particulier.
Or, Messieurs, des trois termes qui comprennent le système des destinées, celui que la doctrine doit nous révéler d'abord est sans contredit le principe des choses ; car nous concevons sans peine que du principe dépend la fin , et que de la fin et du principe découle le moyen. Le principe des êtres renferme évidemment la raison de la fin qui leur est assignée, comme leur principe et leur fin déterminent le moyen qui leur sera donné pour atteindre et remplir leur vocation.
Je pose donc cette question suprême, je la pose avec vous et avec tous les siècles : Quel est le principe des choses? La doctrine catholique nous répond par ces premiers mots de son symbole : Credo in Deum Patrem omnipotentem. — Je crois en Dieu, Père tout-puissant.
Entendons-la nous expliquer sa réponse.
Il y a un être principe; par cela seul qu'il est principe, il n'a pas de commencement, il est éternel, c'est-à-dire infini par la durée; étant infini par la durée, il l'est aussi parla perfection; car, si quelque chose lui manquait en perfection, il ne serait pas l'être total , il serait limité dans son existence ; il n'existerait pas par lui-même, il ne serait pas principe. Il y a donc un être infini en durée et en per-
fection. Or l'état de perfection implique l'état personnel , c'est-à-dire l'état d'un être qui a conscience et intelligence de soi , qui se rend compte de ce qu'il est, qui distingue de lui ce qui n'est pas lui, qui éloigne de lui ce qui est contre lui; en un mot, qui pense, qui veut , qui agit, qui est libre, qui est souverain. L'être principe est donc un esprit infini à l'état personnel. Telle est la doctrine catholique sur le principe des choses, doctrine renfermée dans cette courte parole : Credo in Deum. — Je crois en Dieu.
Entendons maintenant la doctrine contraire ; car il existe une doctrine contraire, et vous ne verrez jamais, Messieurs, le christianisme énoncer un dogme sans rencontrer immédiatement une négation, négation destinée à le combattre, mais qui doit servir à le prouver. Car l'erreur est la contre-épreuve de la vérité , comme les ombres sont le contre-appui de la lumière. Ne vous effrayez donc pas d'une opposition si prompte à l'égard d'un dogme si manifeste; appelez -la plutôt de vos vœux, et écoutez la première parole du rationalisme contre la première parole du christianisme : Credo innaturam, matrem omnipotentem. — Je crois en la nature , mère toutepuissante.
Vous l'entendez , le rationalisme, comme le christianisme, admet l'existence d'un principe des choses ; mais pour lui , c'est la nature même qui est l'êtreprincipe , l'être nécessaire , l'être éternel , l'être souverain. Or la nature, nous la connaissons, et il est évident pour tous qu'elle est à l'état impersonnel,
c'est-à-dire qu'elle n'a pas conscience de ce qu'elle est, qu'elle manque de l'unité intellectuelle par où chacun de ses membres vivrait de la vie universelle , et l'univers de la vie du moindre brin d'herbe compris dans son immensité. Nous sommes plongés dans la nature, nous y puisons l'aliment de notre existence; mais, loin que nous y formions une seule vie par une intelligence commune à tous , nous ignorons jusqu'aux êtres qui nous touchent de plus près. Nous passons les uns à côté des autres comme des étrangers, et l'univers ne répond à nos investigations douloureuses que par le spectacle muet de son inanimée splendeur. La nature est privée de personnalité , et c'est pourquoi le rationalisme , qui veut qu'elle existe par elle- même , définit le principe des choses une force infinie à Vélat impersonnel.
Voilà les deux doctrines.
Et remarquez, Messieurs, que l'esprit humain ne saurait en concevoir une troisième sur le principe des choses. Car ou bien la nature existe par elle-même et se suffit à elle-même, ou bien il faut chercher sa cause et son support au-dessus d'elle, non pas dans une nature analogue douée de la même infirmité, mais dans un être supérieur répondant par son essence à l'idée et à la fonction de principe. C'est l'un ou l'autre. Si l'on choisit la nature, comme elle manque de personnalité, il faut dire que le principe des choses est une force infinie à l'état impersonnel. Si l'on repousse la nature, il faut dire que le principe des choses est un être surnaturel, un être
dont la conception logique mène nécessairement à cette conclusion , que le principe des choses est un esprit infini à l'état personnel. Ainsi la raison humaine, quant à la première question du mystère des destinées, la question du principe, est fatalement condamnée à l'une ou l'autre de ces professions de foi : Je crois en Dieu, — Je crois en la nature.
C'est pourquoi il n'y a dans le monde que deux doctrines fondamentales, le théisme et le panthéisme: la première qui édifie sur l'idée de Dieu , la seconde sur le fait de la nature ; l'une qui part de l'invisible et de l'infini, l'autre du visible et de l'indéfini. Quiconque n'est pas théiste est logiquement panthéiste, et quiconque n'est pas panthéiste est nécessairement théiste. Tout homme fait son choix entre ces deux doctrines, et la vie humaine s'enlace à l'une ou à l'autre comme à l'arbre de vie et à l'arbre de mort. On vous a donné peut-être le panthéisme comme une rare découverte des siècles nouveaux , comme un trésor lentement extrait des champs de la contemplation par le labeur des sages : le fait est qu'il est aussi vieux que l'humanité corrompue, et qu'il suffit d'une tête d'enfant pour concevoir qu'il y a un Dieu, ou que, s'il n'y en a point, la nature est à ellemême son principe et son Dieu.
C'est un don de la vérité, Messieurs, que sur une question aussi capitale que celle du principe des choses, vous n'ayez à choisir qu'entre deux doctrines , et que, l'une rejetée , l'autre se montre avec le caractère infaillible de la nécessité logique.
Aquoi vous attendez-vous maintenant, Messieurs? Vous pensez peut-être que je vais vous démontrer l'existence de Dieu? Je vous déclare que pour rien au monde je ne voudrais vous la démontrer, non parce que la chose est impossible, mais parce que telle n'est pas la question. L'existence de Dieu n'est pas un dogme qui soit par terre , et qu'il faille tirer de la poudre ; c'est un dogme qui est debout , qui se tient entre l'Église, dont je vous ai fait voir l'autorilé divine, et Jésus -Christ, dont je vous ai prouvé la divinité personnelle. Dieu a été le fond de tout ce que nous avons vu jusqu'à présent. Il s'est révélé à nous comme se révèlent tous les êtres , par son action. Si Dieu n'avait pas agi sur la terre, et s'il n'y agissait pas encore tous les jours, nul ne croirait en lui, quelque démonstration qu'en fissent la métaphysique et l'éloquence. L'humanité croit en Dieu parce qu'elle le voit agir. La question n'est donc pas de le démontrer, mais d'en approfondir l'idée, et de la porter devant l'esprit à tout l'éclat qu'elle y peut obtenir.
Écartons même ces preuves positives de Dieu; oublions ces travaux dans le monde , et supposons que nous ayons devant nous la question toute nue de son existence. Il ne s'ensuivra pas encore qu'il y ait nécessité de la démontrer directement. Car notre esprit porte en lui-même la certitude qu'il y a un principe des choses, et, en outre, que ce principe est nécessairement ou Dieu ou la nature. Il ne s'agit plus que de choisir, et une affaire de choix est toute autre chose qu'une situation où le raisonnement doit