‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 3 sur 32 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

le Souverain Pontife Pie IX pour être placé comme Vicaire général à la tête de Tordre de Saint-Dominique dans le monde entier, et les quatre couvents de Frères Prêcheurs établis dans notre pays se voyaient canoniquement érigés en Province de France, la première des anciennes provinces religieuses fondées par saint Dominique, après celle d'Espagne et Toulouse, et le Père Lacordaire en était institué Provincial. Cependant des tristesses se mêlaient, pour le grand Religieux, à toutes ces joies : sa prédication était soupçonnée de pencher vers certaines erreurs théologiques, particulièrement au sujet du pouvoir coercitif de l'Église, qu'on lui reprochait de nier. Justement impatient de faire disparaître ce soupçon élevé contre sa doctrine , il se hâta de se rendre à Rome, où ses loyales explications firent tomber toute défiance. Il y donna spontanément une sincère et pleine adhésion aux enseignements du Saint-Siège, sur la puissance que possède l'Eglise de corriger ses enfants rebelles, non-seulement par des exhortations et des conseils dans le for intérieur, mais encore dans le for extérieur par des peines salutaires.

En face d'une déclaration aussi claire, était-il possible de conserver aucun doute? Aussi l'accueil plein de cordialité et de paternelle bienveillance que le loyal Dominicain reçut du Souverain Pontife Pie IX lui fit comprendre que tout nuage et toute inquiétude étaient dissipés. Il pouvait désormais reprendre avec fruit le cours de son apostolat. Le carême allait commencer, la chaire de Notre-Dame le réclamait ; il y remonta de nouveau pour exposer avec son élévation et sa magnificence accoutumées le gouvernement de la Providence dans l'ordre surnaturel. C'était le couronnement de son enseignement dogmatique. Les années suivantes auraient dû être consacrées à la morale; mais, hélas ! c'était pour la dernière fois que cette voix puissante retentissait sous les voûtes de la vieille basilique. Avec un douloureux pressentiment de l'avenir, le Père Lacordaire , vers la fin de son dernier discours, s'épancha en de touchants adieux à cet auditoire d'un enthousiasme toujours fidèle , désormais la gloire de sa vie et sa couronne dans l'éternité.

Quelques mois après ces paroles émues, où

la tristesse de la séparation était adoucie et comme embellie par la perspective des horizons éternels, le coup d'Etat imposa l'empire à la France. Le contre-poids des institutions constitutionnelles n'y restait plus que comme un simulacre menteur, et celui de l'autorité divine en était plus exilé que jamais. En face de cette puissance si peu chrétienne et si peu française, le Père Lacordaire crut « que son heure était venue de disparaître » ; car ne se trouverait-il pas dans la nécessité de proclamer certaines vérités trop désagréables pour le pouvoir, au risque de compromettre la restauration encore précaire de son Ordre? Ne s'exposerait-il même pas, dans l'emportement de l'improvisation, à laisser échapper des accents -opposés à la mesure et au caractère surnaturel de la chaire chrétienne?

En effet, la seule fois que depuis lors il éleva la voix, dans l'église Saint-Roch , tout ce qu'il crut devoir dire de la virilité du caractère, considérée comme cachet du chrétien , fut pris pour une audacieuse* allusion aux bassesses de ceux qui avaient saisi le pouvoir. Il ne l'ignora point, et depuis lors il opposa une invincible refus

à toutes les invitations qui le rappelaient, soit à Notre-Dame, soit dans les autres chaires de Paris.

Mais s'il quittait Notre-Dame et la gloire qui l'y entourait, ce n'était pas pour se réfugier dans un stérile repos. Avec son incroyable activité, il faisait, comme Vicaire Provincial, la visite canonique des couvents dominicains de Belgique, de Hollande , d'Angleterre et d'Irlande ; puis se rendait à Toulouse, où, après un remarquable discours, à l'occasion de la translation du Chef de saint Thomas d'Aquin, il fondait un nouveau couvent de son Ordre.

L'année suivante (1854) il commença, dans la cathédrale de cette ville, une série de conférences qui devaient faire suite à celles de Notre-Dame. Il se proposait d'y exposer toute la morale chrétienne dans un enseignement qui aurait duré six ou sept ans. Il ne lui fut donné que de jeter les vastes et splendides fondements de son nouvel édifice. C'était encore l'éloquence entraînante et l'incomparable splendeur des grands jours de Notre-Dame; mais sa voix commençait à fléchir sous les efforts de son ardente parole; et quand, en 1855, la jeunesse

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