‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 15 sur 27 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Je m'arrête ici. Pourtant ces considérations sont loin d'être complètes. Il faudrait encore examiner en elle-même, dans ses bases logiques, la philosophie dont j'ai montré la nouveauté, l'inutilité et le danger. Il faudrait résoudre les divers arguments sur lesquels son auteur l'a établie. Toutefois la solution en est suffisamment indiquée dans ce qui précède, pour îes personnes accoutumées à ce genre de méditations. M. de la Mennais a mis en opposition perpétuelle avec le genre humain un homme seul , abandonné à son évidence privée , ne s'appuyant que sur lui et méprisant toute autorité. Or il n'en est pas ainsi : l'homme n'est jamais seul. S'agit -il des premiers principes de la raison humaine, l'homme est en communication avec ses semblables. S'agit- il des premiers principes de la morale, l'homme est en communication avec la so-

ciété. S'agit- il des sciences, l'iiomme est en communication avec les faits constatés par les savants. S'agit- il enfin de choses philosophiques et religieuses, l'homme est en communication avec l'Église catholique. L'erreur de M. de la Mennais consiste à n'avoir pas voulu que l'évidence discernât l'autorité , à avoir réduit tous les éléments de la certitude à l'autorité , et toutes les autorités à une seule, le genre humain, dont l'Église catholique ne serait elle-même qu'un développement, Otez cette supposition chimérique d'un homme placé entre le genre humain et la solitude la plus absolue , il ne reste pas debout un seul des raisonnements du second volume de V Essai sur Vindiffërence.

Je m'arrête donc ici. Les longs ouvrages me font peur. C'est assez pour moi d'avoir indiqué à mes frères un sujet de réflexions digne d'eux. Si j'en aide quelques-uns à sortir d'un état de perplexité dont j'ai bien connu la douleur; si j'ai averti l'Église qu'une guerre se prépare et se fait déjà contre elle au nom de Vhumanité, c'en est assez. Qu'il me soit permis seulement d'exposer les conclusions que j'ai tirées pour moi -mime de la tourmente philosophique où j'ai été ballotté. 11 ne m'appartient pas de donner des conseils ; mais on peut toujours dire sans orgueil que l'on s'est trompé , et rendre gloire à Dieu qui appelle des ténèbres à son admirable lumière.

Après dix ans d'efforts pour concevoir le véritable rôle de la philosophie dans l'Église; après des agi-

ations d'espril dont j'aperçois à peine la suite, tant le flot a succédé de fois au flot, tant l'orage a troublé l'orage, où suis -je arrivé? Aux mêmes pensées que possédaient sans inquiétude ceux qui avaient plus compté sur l'esprit de l'Église que sur le leur propre. Providence juste et sainte, qui berce doucement dans la vérité ses enfants les plus dociles. D'aulres font le tour du monde ; ils cherchent quelque chose de plus que la patrie : mais la patrie des esprits est comme celle qui nous donna le jour, le seul lieu du monde où se repose la pensée. Combien j'ai senti avec admiration la supériorité de l'Église, cet instinct ineffable qui la pousse, ce discernement divin qui écarte d'elle l'ombre d'une illusion !

Une philosophie tombe de la plume éloquente d'un écrivain renommé. Elle fait des disciples , elle est défendue avec un zèle inconcevable à une époque d'anarchie où rien n'est défendu par personne, parce que chacun croit avoir quelque chose à défendre ; elle constitue une école qui devient comme une puissance. Le monde lui - même s'émeut ; il admire cette nouveauté qu'il n'était plus accoutumé de voir, quelque chose qui a l'air de vivre et de s'entendre. Gela lui paraît grand, il proclame l'écrivain et le philosophe chrétien comme le seul sauveur de l'Église , si l'Église peut être sauvée. Il s'étonne que l'Église ne dise pas comme lui ; il l'accuse d'ingratitude ; il prophétise sa ruine, puisqu'elle n'a pas su reconnaître ses derniers défenseurs. 0 cité de Dieu 1 qui tromperez

jusqu'à la fin les vains raisonnements des hommes, ainsi ont -ils parlé de vous! Pour moi, je vous rends gloire ; vous ne m'avez jamais paru plus divine.

Il y a sans doute un aspect infirme à toutes les choses qui se passent dans le temps, même aux choses saintes, puisque les hommes y sont mêlés. Dieu leur a laissé ce côté faible pour exercer notre foi. Mais , à la différence des choses humaines qui ont d'abord une apparence de grandeur, et qui bientôt deviennent petites , l'Église grandit avec les siècles, et elle-n'a jamais besoin, pour être justifiée, que d'attendre. Encore un peu de temps , adhuc modicum, et tout est changé.

J'ai fait une autre réflexion. Je me suis demandé comment une philosophie dont j'aperçois si clairement le vice aujourd'hui, avait pu si longtemps t =inir en suspens ma raison; et j'ai compris que, luttant contre une intelligence supérieure à la mienne , et voulant lutter seul contre elle, il était impossible que je ne fusse pas vaincu. Car la vérité n'est pas un auxiliaire toujours suffisant pour rétablir l'équilibre des forces ; autrement , jamais l'erreur ne triompherait de la vérité. Il faut donc qu'il y ait dans le monde une puissance qui soutienne les intelligences faibles contre les intelligences fortes, et qui les délivre de l'oppression la plus terrible de toutes , celle de l'esprit. Cette puissance , en effet , est venue à mon secours ; ce n'est pas moi qui me suis délivré, c'est elle. Arrivé à Rome, au tombeau des saints apôtres Pierre et Paul, je me suis âge-

nouille, j*ai dit à Dieu : « Seigneur, je commence à sentir ma faiblesse ; ma vue se couvre ; l'erreur et la vérité m'échappent également; ayez pitié de votre serviteur qui vient à vous avec un cœur sincère ; écoutez la prière du pauvre. » Je ne sais ni le jour ni l'heure; mais j'ai vu ce que je ne voyais pas, je suis sorti de Rome libre et victorieux. J'ai appris de ma propre expérience que l'Église est la libératrice de l'esprit humain ; et , comme de la liberté de l'intelligence découlent nécessairement toutes les autres, j'ai aperçu sous leur véritable jour les questions qui divisent le monde aujourd'hui.

Oui, le monde cherche la paix et la liberté ; mais il les cherche sur la route du trouble et de la servitude. L'Église seule en fut la source pour le genre humain, et seule, dans ses mamelles outragées par ses iîls, elle en conserve le lait intarissable et sacre. Quand les nations seront lasses d'être parricides, elles retrouveront là le bien qu'elles ne possèdent plus. C'est pourquoi le prêtre ne se mêlera pas aux querelles sanglantes et stériles de son siècle; il priera pour le présent et pour l'avenir ; il quittera son repas , comme Tobie , pour ensevelir les morts delà captivité; il embaumera dans la charité les douleurs du monde, le plus qu'il pourra; il prédira, sans se lasser, aux générations contemporaines qu'il n'y a ni paix ni libertés possibles hors de la vérité ; il sera plein de compassion et d'espérance; il recueillera les âmes qui souffrent et qui cherchent Dieu, versant sur leurs blessures la parole qui ra-

nime ceux qui sont las ; il remerciera Dieu de vivre dans un temps où l'ambition n'est plus même possible; il comprendra que, plus les hommes sont agités, plus la paix qui règne sur le front et dans l'âme du prêtre est une puissante chose; que plus les hommes sont dans l'anarchie, plus l'unité de l'Église est une puissante chose ; que plus les hommes sont forts en apparence, plus la faiblesse extérieure de rÉglise, qui vit de la seule force de Dieu, est une puissante chose ; que plus le siècle prophétise la mort du christianisme, plus le christianisme en sera glorieux un jour, lorsque le temps, fidèle à l'éternité, aura balayé cette orgueilleuse poussière, qui ne se doute pas que, pour être quelque chose dans l'avenir, il faut être quelque chose dans le présent, et que rien ne mène à rien. Le prêtre enfin sera ce qu'est l'Église, désarmé, pacifique, charitable, patient, voyageur qui passe en faisant le bien, et qui ne s'étonne pas d'être méconnu du temps, puisqu'il n'est pas du temps.

0 Rome, c'est ainsi que je t'ai vue! J'ai visité avec un amour infini les reliques toujours jeunes de tes saints , et les reliques admirables aussi de toutes tes grandeurs. Au pied solitaire de ton Vatican , je n'ai plus entendu les clameurs de tes ennemis que comme une pâle résurrection de ces voix d'esclaves qui , de lustre en lustre, redisaient à ton Gapitole que ses triomphateurs étaient mortels. Mais tu as hérité de leur gloire , et non de leur caducité. Après tant de siècles, je t'ai trouvée debout, toujours vierge, toujours mère, toujours maîtresse, éternel outrage de

l'erreur et de l'impuissance humaine. Assise au milieu des orages de l'Europe, il n'y avait en toi aucun doute de toi-même, aucune lassitude; ton regard, tourné vers les quatre faces du monde, suivait, avec une lucidité sublime, le développement des affaires humaines dans leur liaison avec les affaires divines; seulement la tempête, qui te laissait calme parce que l'esprit de Dieu soufflait en toi, te donnait, aux yeux du simple fidèle, moins accoutumé aux variations des siècles, quelque chose qui rendait son admiration compatissante. La croix brillait sur ton front comme une étoile dorée et immortelle; mais c'était toujours la croix. 0 Rome! Dieu le sait, je ne t'ai point méconnue , pour n'avoir pas rencontré de rois prosternés à tes portes ; j'ai baisé ta poussière avec une joie et un respect indicibles ; tu m'es apparue ce que tu es véritablement, la bienfaitrice du genre humain dans le passé, l'espérance de son avenir, la seule grande chose aujourd'hui vivante en Europe, la captive d'une jalousie universelle, la reine du monde. Voyageur suppUant, j'ai rapporté de toi , non de l'or ou des parfums , ou des pierres précieuses, mais un bien plus rare, plus inconnu : la vérité. Une parole prophétique est sortie de ton sein ; et lorsque le temps aura fait un pas, lorsque sera accompli ce qui doit s'accomplir, cette parole, méconnue du monde présent, qui ne sait rien, éveillera dans son tombeau le pontife qui en a été l'organe , afin qu'il puisse entendre les acclamations de la postérité. 0 Rome! un de tes fils, à qui tu as rendu la paix , de retour dans sa patrie , a écrit ce

livre. Il le dépose à tes pieds , comme une preuve de sa reconnaissance; il le soumet à ton jugement, comme une preuve de sa foi.

DISCOURS

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