‹ Œuvres historiques inéditesChapitre 115 sur 494 · CHAPITRE XCVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XCVII

Bétails sur les derniers momens du roy d'Angleteire.

Quand doncques en véit ceste bataille tourner à néant, et que pour telle multitude de inonde assemblée en ung amas, vivres à tous lez esloient escars et la destresse de faim moult aspre , Picars et Anglois prestement retournèrent; et quérant le large pour eulx s'espardre et aiscr tirèrent "**■•« '^royes, dont

le terroir voisin estoit tant tondu de près , que plus ne povoit ; et de là quérans la Champaigne , chacun tourna vei*s son parti , bien contens de Tung Taultre. Entre les quels le duc de Bethfort , qui jà avoit receu nouvelles de son frère le roy Henry, comment il gisoit en dangier de mort , à toute haste s'avança soy trouver vers luy ; et laissant le grand flot de ses gens, print aulcuns de ses privés en petit nombre, atout les quels s'en vint au bois de Vincennes , et trouva ledict roy son frère comme sur son derrenier. Et finablement le duc de Bourgoingne aussi , qui avoit sceu son aggrièvement , y envoya pour celle meismes fois messire Hues de Launoy pour le visiter. Or estoit ce roy anglois tout acertené de ta mort, et sentoit bien que sa fin approchoitde près ; par quoy veullant ordonner de ses affaires, fit venir devant luy le duc de Bethfort son frère , son oncle le duc d'Excesire , le comte de Warwyc , messire Loys Robersart , et aulcuns aultres, jusques au nombre environ de huit personnes, desquels l'ung estoit messire Hues dé Launoy à cause de son maistre. Venus doncques devant son lit , et leur devisant comment il véoit bien que c'estoit fait de sa vie , et que le plaisir de son créateur estoit de le ravir hors de ce mortel monde , commença à dire à son frère le duc de Bethfort; «Jehan, beau frère , je vous prie, sur tout l'amour qu'avez eu vers moy jamais, que tousjours veulLez estre bon et léal envers Henry, beau fils, vostre uepveu'; et vous charge, sur tant que jamais pourrez mesprendre , que tane que vivez , ne souffrez faire traiciié avec nostre adversaire Charles de Vallois, ny aultres, que tousjours, pour chose qui aviengne , la duchiéde ^formandie ne demeure franchement audict nostre beau fils. Et au cas que beau frère de Bourgoingne veulle entreprendre le gouvernement de ceroyaulme, je vous ordonne et conseille qu'il lui sôit baillié devant tous. Mais en cas de refus , et qu'il ne veûlle accepter , prenez le vous. Et à vous beaulx oncles d'Excestre , je vous laisse seul et pour le tout le gouvernement du royaulme d'Angleterre; car ma fiance est que le saurez bien faire. Et avec ce, je vous ordomi» à estre du tout gouverneur de be vpstre nepveu ^ et vous prie (p^

Ii2

souvent.' Et ' pour quelconque chose qu'il aviengne , jamais ne retournez en France. Et à vous , beau cousin de WarviTyc, je vous que soyez son maistre et conduiseur, et que demourez tousjours avec luy, pour l'apprendre et induire , comme à son estât appertient; car je ne saurois mieulx y pourveoir, ni plusdi{pie y commectre. En après, je vous prie à vous tous ensemble , que ^rdez bien, sur tant que vous pourrez mesprcndre, que de vostre vivant, ne pre- Bez question ne argu avec beau frère de Bourgoingne ; et souverainement cestuy article deffendezde par moy à beau frère Honffroy; car s'iladvenoit, que Dieu ne vueiile! qu'il y eult entre vous et luy aucunes divisions, les besoignes de ce royaulme, qui sont |[randement avanciés pour nostre party , en pourroient beaucop empirer et tourner en nostre grief. Vous commande aussi que ne délivrez de prison beau cousin d'Orléans , le comte d'Eu, le seigneur de Gaucourt, ne Gnichard de Sizay , jusques à tant que beau fils sera venu en éage compétent ; mais des aultres , faites en comme bon vous semblera. » Sur quoy les seigneurs là estans, commeusà pitié, respondirent que tous obéiroient à ses ordonnances , et en riens ne les trespasseroient de leur vivant. Dont, après ces devisemens faits, appela devers luy messire Hues de Launoy , et tenant lors devises avec luy, recommanda le faictdu royaulme de France et de son fils , comme à cely du monde qui plus povoit porter avancement ou grief à son party, et comme meismes appert par ces paroles dessus alléguées. Si print congié leclict chevalier , car véoit bien que l'heure y estoit convenable ; et tantost après, et que la chambre estoit comme vuyde , fist venir devant luy ses médecins, aux quels précisément il requist que dire lui voulsissent , selon le possible de leur congnoistre , quel terme de vie il povoit avoir encoires. Mais eulx reffusans de luy donner jugement si estroict, délayèrent à y rendre responce ; et dirent que en Dieu estoit bien le faire relever et garir , et que pourtant devoit gecter son espoir en sa grâce et non en double de la mort temporelle. » Déa ! ce dist le roy lors, ce ne me souflist pas. Dieu, ce sçayjc bien, est tout puissant et miséricordieux , mais je

me sens à ce là venu que je scay bieii que la mort m'est prochaine. Et pourtant laissiez Dieu convenir de sa grâce envers moy, ainsi que son plaisir portera, mais vous aula*es assaigissez moy de ce qui gist en vostre congnoissance par opéracion de nature. » A ce mot se mirent ensemble trestous , et firent conclusion ; et icelle faicte , vint Tung d'eulx en soy ruant à genoulx devant son lit , et dist : V Sire, pensez à vostre faict, car il nous semble , se ce n'est de singulière grâce de Dieu et contre pouvoir de nature , vousn^avez vie en vous que de deux heures. » Et alors louant Dieu se tint au mot ; et fit venir devant luy son confesseur avec pluiseurs aultres gens d'église de sa famille, aux quels d*entrée ordonna à dire devant luy les sept salmes. Dont quand ce vint à Miserere met, Deus, et qu^OQ disoit bénigne fac Domine , etc. « Holà ! » ce dist lOTS.

Et là leur fist faire arrest disant tout haut* « Or, sans la mort que j'attens ici , ma finale intencion que j'aie eue, c'est après que j*aurois mis en tranquillité et paix ce royaulme de France , je me fusse mis en assay d'aller conquerrc Jhérusalem sur les Infidèles, s'il eust pieu à Dieu mon créateur me souffrir tant vivre : or, n'en ay esté digne , ne ne suis. Se lui prie mercy de mes faultes. » Et à tant se teust et fit continuer la lecture jusques enfin là où le destroit de la mort le surprint. Et paya son devoir en coustume des aultres mortels , en belle congnoissance , le dernier jour du moisd'aoust. Du quel trespas les ducs de Belhfort et aultres princes du royaulme anglois se trouvèrent à grand desconfort , car moult avoit esté saige prince et de grand vertu en tous ses affaires , et nul espoir ne leur estoit d'en recouvrer jamais ung semblable. Le corps fut mis en royal devoir , les entrailles mises en terre à Saint- Mor-des-Fossés, et le résidu en ung sarcueu de plonc , embasmé et magnifique comme à roy de tel lillre. Si ne demoura gaires après que le duc de Bourgoingne , sachant la mort dudicl roy, s'en vint à Brie-Gomte-Robert , et au bois de Vincennes, auquel lieu trouva le duc deBethfort menant le dueil, le quel il conforta de parolles telles qui y séoient, en soy offrant à luy. El alors le duc de Belhfort, eu ensuivant l'ordonnance du roy son frère

mort , requis! andict de Bourgoingne , et lai offrit, de par le roy deffunct, le gouvernement du royaulme , et lui ouvrit toutes ses Tidentés dernières ; mais le dict deBourgoingne , qui pesoit le cas , et parfondément regarda aux conséquences, s'en descbargea ionnourablement, et en laissa le ferdeau à qui le vouloit emprendre. Et à tant retourna ledict de Bourgoingne à Paris , attendant que le corps du roy deffunct se devoit porter là. Lequel y fut mené aussi accompaigné des ducs d'Excestre et de Bethfort , et mis en Féglise de Nostre-Dame , là où se fit le premier solempnel service pour luy.

Et pendant le temps que là estoient ensemble les princes anglois avec cely de Bourgoingne , tinrent conseil entre eulx sur le gouvernement du royaulme par deçà, pour aavoir qui Taccepteroit , ou cely de Bourgoingne ou de Bethfort, là où finablement en fit refus ; et Taccepta cely de Bethfort , qui en tout temps depuis s'en donna le tiltre.

Page 1