CHAPITRE CI
Comment la duchesse:de Bourgoingne , MichieUe , aUa de vie à trespas en sa vUle de Gand ; et de la douleur des Gantois à roccasion d'iceUe mort.
Or est récitée la mort du roy Henry, reste encoures deux aultres dont il faut faire mencion , car toutes advinrent envers ung temps et à peu de distance. L'une si fut de madame Michielle de France qui s'allita à Gand , et r^ultre du roy Charles VI de ce nom, qui père fut à madame Miclûelle. Si est vray queceste ^90ie Mj/chielle estoit première esponse à ce duc de Bourgoingne Philippe, qui cordialement Taymoit et Vayoit aimée tousjours. Depuis, la noble dame , dès que elle s'estoit perceue de la faulse et orimifielle mort du ducJehao^ laquelle onrimputoit à son frère le daulphin, et dont elle doubtoit que son seigneur et ttiary à tousjours ne la tint à despecte et contre-cuer, certes, plaine de merancolye , devint Éialade à Gand, là où elle a?oit sa résidence ; et finablement cbeut en lit , où elle paya son deu , envers ce meismes temps que le roy Henry et le duc son mary se préparèrent pour le voyaige de Gosne. A cause duquel voyaige et que ledict duc estoit longtain d'elle , mal luy estoit possible de venir à son derrenier , car son honneur luy pendoit ailleurs; et fut toutesvoies durement desplaisant quand on lui annoncha sa mort. Mais entre tous ceulx du monde qui dueil en firent , ce furent Gantois qui on fondirent en larmes ; car avoit été nourrie jeune fille avec eulx,et si débonnaire et bénigne que oncqucft nulles tant ailleurs; et avec ce si estoit
GEORGE CHASTELLAIN. fujq^
ce tout Tespoir de leur salut et de tout Jenr pays que d'elle , pour cause que fille muât du joy de France dont la pluspart de leur félicité povoit despendre. Or y avoit*il di-»verses murmures en Gand sur la manière d» ceste mort ; car disoient les aulcuns , comme j'ai dict, que merancolye du cas advenv la mena à langueur par doubte qu'elle forma contre elle , que son mary dès lors en avaM ne la véist à regret; et par ainsi la mort loi povoit estre naturelle et consonnant an vray. Auti*es , eulx fondant en souspecbon de parfond regard , mainlenoient que ceste mort avoit esté avancée par venin , et ce , par une dame nommée Ourse , Allemane de nacion , dont jamais toutesvoies ne furent aitaintes les preuves , si non que le grand ruyt du peuple se continua sur elle, ensemble surle seigneur de Roubais , lequel on disoit so» privé accointé. Dont, parce que la noble dama avoit reprinse de son desvoy la dicte dame^ Ourse, ce disoit le peuple, et Tavoit mise boPS> de son hostel , elle , ensemble son accakité le« dict seigneur, par vengeance se coMentirent^ en sa mort. Et leur fut imputée ta charge de^ la poison, quoy qu'à moy meismes ce me soit dur à croire, car moult preud'homme et vail-* lant chevalier avoit esté tout son temps le^ dict seigneiu* , et en souveraine auctorité* emprè&sott maistrepar ses vertus, car jamais: n'avoil courru voix qu'il fut souillé de vice re^prouvable. Toutesvoies, fut droit fut tort, lur estant en Bourgoingne avec son maistre , le bannirent du pays de Flandres, en lieu de ce que ne le peurent tenir au corps; car si tenu l'eussent , fut esté mis à mort , et la dam(& aussi , laquelle s'estoit absentée et retirée à Aire, avec son mary Coppin de la Viefville, par avant que la noble princesse devint estre malade. Si envoyèrent Gantois six vingt hommes^ de leurs gens en la ville d'Aire pour prendre dame Ourse et l'amenelr devers eulx ; mais comme son mary estoit de ceulx de laViefville, qui est ung puissant lignaige , avoit semons on faveur de sa femme plusieurs de sa pa* rente , pour aulcunement la garantir d'estre emprise. Et parla moult ré veramment auxdicts Gantois, mais sans délivrer sa femme en leurs mains ; et leur promist , présens ses parens et amis, que pour soy mectre en justice du cas
CHRONIQUE DU DUC PHILIPPE
que luy impotoient, fust vray ou non, ils la liyreroient en la main du duc leur prince en qui redondoit ïé mesfoit , 8*il y estoU , et d'icelui Touloimit prendre et attendreia pugnicion , selon la cause trouvée. Et comme ils le promirent ainsi, le firent aussi; et Gantois s*en tindrent à contens. Mais aultre chose n'en advint, car n'y avoit nulle vérité prouvée, si non voix de peuple. Et quand à la révérence du corps mort, Gantois le plus haultementque taire se povoit le boutèrent en terre. Et fut mis son corps à Sainct-Bavon devant le {jfrand âutel, et le cuer porté à Sainct-Denis en sépulture séalle emprès ses ancestres. Iceulx Gantois toutesvoies , c'est à entendre laloy y gouverneurs de la ville, voyans leurs gens estre retournés d'Aire sans avoir exploicté en ce que demandoient , furent très mal contens du maire et desescbevins de la ville , et usèrent de menasses sur eulx, à cause de ce que point ne leur avoient envoyé Ourse ; et pour ce que leurs envoyés estoient retournés si lascbement et à si peu de foict , les firent mectre, aulcuns des principaux, en prison, en péril presque . de leur vie ; car oncques si grand murmure ne fut en ville qu'en icelle alors , pour celle mort dont ladicte Ourse et ledict seigneur de Roubais portoient la cbarge en ladicte ville. Lequel seigneur de Roubais, que le duc tenoit à preud'homme et léal chevalier, et tousjours avoit esté emprès luy en Bourgoingne , desencoulpa et le tint à net , en lui restituant le pays de Flandres dont Gantois l'avoient banni ; et luy fit sa paix aussi à ceulx de la ville ; et lui mesmes le y mena pour sa plus grand seureté en propre personne, pour double de la commocion du peuple.