‹ Œuvres historiques inéditesChapitre 140 sur 494 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Comment le roy fat occnpé à donner les offices.

En ce pavillon icy avoit chambre et gardarobe , oratoire et '^ *^ très cloans et o" devant^ fmU

km

GEORGE CHASTELLAIN

pont, avecques la richesse qui y estoit , si en estoit la manière sy nouvelle , que nul ne s'cM povoit ravoir. Ce pavillon-cy estoit tout de velours noir bruddé par art et par goust si excellent, que de le! nest faicie mémoire ailleurs. Si m'en passe atant, et viens au roy qui fort estoit embesoignié maintenant en lui donner et renouveller les oflices ; et lui donnoient les demandans tant de travail , que à paines che lui estoit chose tollérable. A aalcun il donnoit, aux aultres il refusoit; les ungs payoit par faict, les aultres par paroUes ; aux ungs il tolloit , aux aultres il mettoit en mains. Pluiseurs^ du temps qu'il avoit esté daulphin , avoient obtenu des'promesses de ly par simple parolle et en espéroient de grands biens , lesquels venans à lui maintenant , les recueilloit à froide chière. £t aultres y avoit qui avoient cédulles signées de diverses offices , auxquels maintenant il différa le don et s'en desgarpit le mieulx que povoit. Aussi , au vray dire , moult en' y avoit des pays du duc qui esloient gens importuns , gens fols et hardis , demandans sansdiscrétion, et lesquelsaulcuns, pour aulcune privauté que avoient , chaçant ou voilant aveucques lui en Brabant et ailleurs , aultres , soubs le tiltre que avoit esté nourry par dechà emprès eulx, pensoient debvoir obtenir tous les offices du royaulme. De quoy touttesvoies leur bon maistre , le duc , ne se mesloit que ung peu , ne n'eust daigné ; mais à baud demandeur hardy estoit dissenieur. Si en vint ung entre les aultres, homme de bon estât et qui aultresfois avoit esté familier de lui, et dict: « Sire, la chose est telle comme m'avez dict aultresfois : que se Dieu vous souffrist jamais parvenir à la couronne, vous feriez telle chose et telle. Sire , maintenant vous y estes parvenu ; si vous me soyez pour recommandé maintenant , car je repose sur l'espoir de vos mots. » — «« Certes , che dict lors le roy, mon ami , je ne suis plus daulphin et alors je Testois , mais maintenant je suis roy. » Dont, l'aultre qui entendy bien que ce vouloit dire, s'en tint à tant et en fist la conclusion à par ly. Véritablement pliiiseurs imprudens et sans vergongne et qui n'avoient ne fruict ne mérite en eulx, ^~ 'il les deust promouvoir, le

travillèrent beaucop ; et ne regardoient point s'ils lui avoient faict aulcun service parqnoy il peust estre leur altenu. Dont, je les reputoye et repute encores moins dignes de provision; car provision ne se doibt faire que à ceulx qui ont mery par paine et labeur, et par aulcunes gratuités qui peuvent obliger les cuers des princbes. Car là où la considération n'estes prinches, qui vault et qui ne vauit, et qui a mery et qui non , certes, là est leur contribution injustement faicte ; et est leur lybéralité tournée en vice, qui desrobe et destourne le loyer deu aux dignes et méritans. Et cestui noble prinche nouvel roy tant avoit souffert povreté par loing-temps, et tant avoit de povres nobles et Taillans hommes qui s'atendoient sur lui et avoient {porté longue et destroittesouflirance en sa querelle, certes , gens importuns dévoient bien penser que, par droit d^honneur et de noble sang, il devoit plus estre tenu à tels que à eulx , qui meismes avoient grand maistre et puissant pour leur faire bien ,• et aveucques ce ' estoient riches de par eulx meismes.

Cechy ne dis tant seullement fors pour les importuns et gens non discrets , et qui honte font à leur nation. Car demander sans déserte précédente vient de présumption folle ; et rien demander sans en véoir juste cause , ce vient de sens et de haultesse de cuer. Je ne dich point qu'il n'en y avoit beaucop à l'enthour du duc, et de biens grans, à qui le roy estoit bien attenu , et qui mouli lui avoient faict de services en pluiseurs endroits : comme le mareschalde Bourgoingne,qui Tavuit mené, en sa seulle conduite et asseurance, depuis la haulte Bourgoingne jusques en Brabunt, là oii les gens du roy le cbevauchoieot à {;rand effort. Celuy avoit bien mery d'aulcun bienfaict et d'ung recoDgnoistre. Pareillement messire Jehan de Croy et messire Symon de Lalaing, qui tant avoient faict voyages pour ly ; ceulx debvoit aussi bien avoir pour recommandés ; et pluiseurs aultres que je laisse pour abrëgier. Mais tant y avoit de bien en leurs cas que de eulx meismes ils estoient riches et puissans , et s'en passoient de légier ; dont le dueil leur estoit d'esire mis en oubly. Ce ne leur vint de non avoir de ly nuls dons , mais d'estre mescongneus et mis en nonchalloir après ta nt

[U6d] CHRONIQUE DES DUCS DÉ BOURGOGNE. — I'- PART. isr

' de liauU et dangereiis services à ly fais.

Dont , ce ne sont pas lels gens <)ue je re-

pracuvc par mes escrips, mais ce sont les

desverjfondés , ces imprudcas et vicieulx qui

se regardeni à leur debvoir ne à leur apppr-

tenir, el font honte à eul\ et à qui les nor-

risi. Et en escrips vouleatier, aOin que tous

' nobles, cy après, poisent et balancent leur

I honneur, aprendent à demander et à taire ,

I apprengnent premier à valloir que à dcnian-

I der, premier à déservir que h obtenir. Et en

' che Taisant , ils se feront sages et dignes

! qu'on les regarde. Et regardés et congneus

quels ils sont , ils seront dignes qu'on les re-

choipve en leur pétition humble.

Page 1