CHAPITRE XXYII
Des dons et «ulmosnes que fitt le duc en Pins ; et commeot la duchesse d'Aleochon Tint deTers Ijr.
En Paris maintenant le duc de Bourgoingne gaigna les cuers des François. Et souveraine* ment tant s'affectèrent Parisiens, que son estre et son personnage leur estoit vie et toutte consolation à le veoir; et ne prenoient refuge ne recours nulle part que devers ly et en sa maison. Touttes les povres nobles femmes de Franche , deshirettées par fortunes de guerre et aultrcs accidens , vindrent vers ly à fortune et à secours; dont oncques nulle n'en fist rethour despourveue. Touttes gens d^église , moisnes et nonnains, dont es églises et habitations estoient démolies , tournées à ruyne et povreié par guerre , d'nng bout de réaime jusques à l'aulire , vindrent requérir Taulmosne. Dont à une seulle personne ne fut oncques faict refus , mais chascun conjoy de main large. Touttes églises et paroches de Paris, sans multitude d'autres povres, les hospitaux et les maisons de Dieu, les ordres mendyans et tout ce qui est semblable , tous emportèrent et rechuprent don , ou en argent ou en réfection, ou en joyaux ou en verrières, et en touttes aultres manières en quoy on povoit servir Dieu , et en grand mérite acquerre. Et tellement en fist et tant , que, chevauchant parmyles rueschàet là, les cuers et
•bwKlonroye à abutire eidéujolljr surjeurs ] les bouches crjoient sur ly par telle multitude
CHRONIQUE DES DUCS DE BOURGOGNE. ~ I- PART. lei
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qu'il sembloit qae toutte la faveur humaine debvoit contourner seule en sa personne la quelle ils enveloppoient de cent mille bénédictions, espoir salutaires. La duchesse d'Alenchon, une moult noble vaillant dame, soeur au comte d'Ermignac , vint là devers ly en son bostel d* Artois , qui révéramment alla vers ellejusques au dehors de la salle, et humblement envers elle la rechuptde bonne modde. Ladicte dame se senloit fort atténue à ly . Dont pour le remerchyer de Tamour trouvée en lui, le vint bienvignier en Paris, car aussi de la fortune du duc d*Alenchon son mary il avoit estet chely qui plus s'esloit mis en paine envers le roy mort pour le conforter et aydier, et qui plus en avoit pris dolleur au cuer s'il eust peu mectre remedde , honneur sauve. Et de ce s'estoitbien acquitté assez le duc d'Alenchon semblablement et ceste dame sa femme. Le comte d'Ermignac aussi , remis en ses terres et possessions, vint en son hostel d'Artois devers lui , qui oncques ne s*estoient entreveus ; et lui fist le duc une bonne chierre et humaine. Mais y ot ung accident par le quel ledict d'Ermignac se contint assez^royde envers le duc ; le quel il convient compter affin d'y mectre excuse s'elle y pueit estre. Il est vray que le duc d'Ermignac avoit sin{;ulière congnoissance à ung gentilhomme de rhostel du mareschal de Bourgoingne, nommet Falleran, qui aultrefois, par Tordonnance dudict mareschal, avoit conduict ce comte d'Ermignac depuis le pays du duc jusques en Italie. A Veure quand eschappé de Paris vint devers le daulphin à Genappes , et de là s'en alla à Rome pour estre absout de sa soeur, comme est ailleurs conté plus au loing, si manda cestui d'Ermignac ledict Falleran à venir devers ly ; et lui venu, lui pria qu'il lui voulsist drechier la voye pour aller voir le duc de Bourgoingne', le quel moult désiroit à veoir ; et en avoit aultrefois dict tous les biens du monde aiidict Falleran. Et ledict Falleran qui congnoissoit les heures et lès conditions dudict duc, et que touttes heures du jour n'estoient point propres à parler à ly, si non par grands moyens, lui dist : «Monsci{}nenr je iray vouluntiers devers monseigneur savoir quelle lieure il y faict; il vient tari à la nïcsse , il demeure longuement en
son oratoire. Mais dès le plustôt que je poîray parler, je sçauray quelle heure il vouidra prendre pour vous trouver ensemble. Et pourtant demorez ichy ; s'il vous plaist, en attendant mon rethour. Je reviendray devers une heure ou ainsi devers vous et vous diray touttes nouvelles. — C'est bien dict, ce dist l'aultre. Or allez etje vous attcnderay ichy. *> Or advint que ce Falleran n'alla pas si tost vers le duc, pour cause que l'heure ne lui sembloit point proppre pour parler à lui , et que l'heure passeroit et il feroit bien son messaige. Et ne pensoit aultremenl, fors que le comte d'Ermignac le debvoit attendre au bas de la court. Si advint que le comte d'Ermignac n'attendit point Falleran ; mais premier que ung quart d'heure passa , monta à cheval et s'en vint en l'hostel d'Artois descendre , monta en sa salle et commencha à regarder là et quérir après Falleran, pensant que jà eust fait son debvoir devers le duc qui encores n'y estoit entré. Or s'attendoit-il tout sur luy et ne quist aultre moyen , parquoy longuement là vaucrant et soy pourmenant chauffa la chire, che lui sembloit ; et y pristargu, pensant que le duc sceust bien que là il se pourmenoit et le fist attendre par l'espace de demie heure. Le quel duc ne sçavoit certes, ne que de sa mort ; et se sceu reustneTeust faict pour rien*, car plus courtois de ly n'avoit au monde , ne plus humble envers hault sang. Quand doncques on le vit ainsi pourmener si longement , et que l'on véoit bien que sans cause ne se tenoit point là, qui meismes estoit ung grand prmche et puissant , aulcuns s'abordèrent à ly, aux quels il descouvry la cause de son venir là , et comment il attendoit tousjours response de Falleran. Si se trouvèrent esvergondés cestes gens ; et s'en allèrent de thire devers le duc de Bourgongoe, et lui dirent comment le comte d'£r« mignac s'estoit pourmené par une longue espasse sur Tattente de Falleran. Si en de*vint le duc esmeu en cœur de la faulto qui se pooit noter; et prestement fist allumer torses et venir devers ly aulcuns seigneurs; et envoya au devant dudict comte , qui r^ncoro ne pensoit aultre chose , forn que le (Uu: ho feust ainsi grandy devers lui par le fuiro iit* tendre et chauffer la cliirn .Si s'uvanclm i*im'(*ii vint devers le duc ; là oii h; duc no «e grandit
ieû
GEORGE CHASTELLAIN
point comme il pcnsoit , mais vint au devant de ly.'El le comte , enflé puelt estre en coer, se grandy envers le duc. Car, comme on me recorda , de tous les princlies de Franche ce fut celly qui plus se contint roide et moins lui fisi d'honneur. A quoy louiiesvoies le duc ne visa que ung peu , mais ses gens le notèrent assez. Finablcmcnt le duc lui fist honneur et chierre bonne. Et prindrent vin et espices ensemble, et puis départirent chascun, sauve sa querelle. Mais plus gaigne celly qui honnoure aultrui en soy humiliant soubs maindre, que qui , pour non honorer son meilleur, soy meisme blasme et ravalle , selon le proverbe ancien disant : que Thonneur n'est pas en celly qu^on honneure , mais en celly qui Thonneur faict et monstre.
Moult estoit noble et grand chose de veoir par [chascun jour clie duc de Bourgongne aller par rues seoir a tables et en bancquets aveucques ses nepveulx le duc de Bourbon , le duc de Clèves , le comte de Nevers,le comte d'Estampes , mcssire Adolf de Clèves , Tarchevesqne de Lyon, Tévesque de Liège, et les autres grands barons qui faisoient resplendir Paris de richesses et d'estat. Car aveucques ce tous aultres prinches et barons qui en Paris estoient souvent , et qui fréquentoient,. ceste maison, comme le duc d'Orléans, le comte de la Marche , le comte de Dunois , le comte de Vendosme , le seigneur d'Orval , le capdet d'Alebreth, tous en faveur et par moyen Tung de Taultre , par espécial du duc de Bourbon qui la seignorie du costé de là avoit tout à sa main , si estoit merveilles à oyr parler, à part telle fois , les nobles et sages grans barons pluiseurs qui oncques n'avoient veu che duc que maintenant, si non par renommée. Et disoient que au prince véoient et congnoissoient quel chose c'estoit de ly et de son grand. Car, aveucques ce que sa puissance sentoient grande, si véoient ils aussi sa personne reluire en multitude de dons de Dieu, queaultretant répuioient que le povoir. Parquoy, en faisant leurs devises de ly et voyans ses auivrcs cl sa conduite, dirent à bouche ouverte : « J là ! vez cy où repose l'honneur de Franche ! ^eclly où gist abscond tout le précieux et le chicr des fleurs de lis,
la force plu» redoubtable de ce royaulme, et
en qui plus se doibt quérir et espérer salut pour sens et gratuité de conduite î Non merveille se le roy mort a pesé à la balance de ly mouvoir estrif et d*avoîr contenu son courroux en loisce par longue daliance. Car notuf voyons en ly tant que, se Taultre Teust veu comme nous de vif œil , il en eust faict là réputation grande comme nous. Doncques c^est pitié que oncques son eur n'a esté si boûi que de Favoir veu. Car jointes ses vertus aulcunes que avoit aveucques les meurs de cestd duc, et vray ami comme debvoient, le remanant du monde n* estoit riens en leurs deux mains. » Telles et semblables raisons maintes dirent Fung à Taultre lesFrancbois, voire les sages et les entendans. Entre les quels aussi en y avoit des aultres, de legier cuer et plain de vanités, qui n*y accoutoient non plus que s'il n'eust esté nés, et ployoient plustost envers' Tanchien venin qu'envers vérité et sain jugement, comme jamais le monde ne sera aultre ne oncques ne fut. Le seigneur de Lobeac, mareschal de France maintenant déposé, ung moult noble chevalier et vaillant , Dieu scet les belles et les nobles paroles qui de ly vindrent touchant ce prinche; lequel le roy avoit. débouté par son plaisir; qui touttesvoics estoit une perle de chevalier enire mille. Pareillement et le comte de Laval en fist ^and feste aussi et lui presta son affection toutte , aveucques d'aultres si grans et si plantureux que de la plupait du royalme de dechà Loyre et de beaucop de là, en ung besoing il en eust eu les cuers et les services, et non légièremeut prests à ly mouvoir guerre, quand fortune Teust donné ainsi ; que grâces à Dieu oncques n'est advenu.