‹ Œuvres historiques inéditesChapitre 167 sur 494 · CHAPITRE LVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVI

Comment le roy commanda à faire les lionneurs au comte de Cliarolois en Tours.

Le roy sachant la venue du comte de Charolois , son beau-frère , moult se monstra

GEORGE CHASTELLAIN

Joyeulx de sa venue, et fist cryer à son de trompette : que tout cbascun en la ville de Tours se deslo{;ast pour logier le dict comte ; fist aller audevant, jusque» en-my les champs , ceulx de la ville les pi)is notables le bienvienguier et faire les oflres de tous services et obéyssanche. Il fist aller tous les princbes et seigneurs de sa maison en très grand nombre. El le duc d'Âlenchon , qui se sentoit tenu devant tous aultres du monde , cestui là y alla de son franc arbitlre et de noblesse de cuer , pour rbonneur du père et de la maison , que autant aymoit que soy meismes. Dont en Faborder c'estoii chose mervilleuse et piteuse à ouyr de ce qu'il disoit , confessant et congnoissant qu'à son père et à Tordre du Toison d'or qu'il portoit, il estoit plus tenu qu'au remanant du monde , et jamais il ne porroit vivre tant qu'il porroit souffrir à rendre ne à remercbier le bien qu'il avoit recbuptde ceste maison , dont il tenoit la vie , et l'honneur et ses biens restitués. Et devisant ensemble entrèrent en la ville ; et prestement le comte s'en alla devers le roy, qui moult le recbupt joyeusement , car l'amoit par samblant sur tous les aultres de son sang. Dont après la salutationfaicte au roy , le roy luidist : » Beaufrère, véez chy beaulx oncle du Maine ! » qui estoit là unf» petit derière le roy. Si s'avancha cely du Maine, etledictcomte et ly s'entre-clinèrent et firent bonne chière l'ung à l'aultre. Dont ung aultre jour après ,s'entrcvirent arière ung petit en une chace que le roy faisoit , et là où ils chevauchèrent devisant ensemble par aulcun temps, jusques ad ce que les! chiens soubdainement menèrent une bische devant eulx , qui les desëpara. Car cely de Charlois se thira radement après et laissa le comte du Maine. Dont cely soir meisme, ledict comte de Charolois, par l'aigreur de ly recourir

perdy; et ne sçavoit on où. Dont la nuit venue et que le roy se trouva en sa chambre , pensant que son beau frère feust venu aussi , demanda apfès ly ; mais oncques ne trouva homme qui lui en sceuist dire nouvelles; meismes ses proppres gens ne sçavoient que feust dcvefiu. De quoy mortellement desplaisunt et moraut de peur et d'anuy , juroit par serment solennel , que jamais ne menge*

roitne prenderoit soubstance en'corps Jusques il en averoit des nouvelles et vray rapport. £t prestement fist monter à cheval le seigneur de Monlaban et aultres pour Faller cherchant et quérant par tout; et leur commanda de jamais retourner jusque trouvé l'eussent et ramené. Sy voult ainsi l'adventure qu'ils le trouvèrent celle nuyt , en une maison où il s'estoit retraict, luyet cincqousyx personnes avecques ly sans plus , gentils hommes ; et faisoient bonne chière seloncq le cas; mais ne sçavoient les gens de l'hostel quels hostes ils avoient. Si firent grand^feste ceulx qui le trouvèrent ; et le cuidèrent ramener à Tours ; mais oncques ne peulrent pour celle nuyt. Si envoyèrent courant hastivement ung message devers le roy , pour luy annonchier ce que avoient trouvé et qu'il n'en feust en nulle peur , car véoient bien que le cas lui allott an cuer parfondément. Le matin le comte monta à cheval et s'en revint à Tours , où pour lors le roy, après luy avoir foict bonne chière, le commist et constitua gouverneur de Normandie à 36,000 francs de pension. Dont le dict comte , lui rendant grâces, iprini congi^ du roy et se mist au rethour vers son père , car jà estoit prèsdu Noël. Si passa parNogentle-Rov, la maison messire Pierre de Brezé prisonnier ; et y loga une nuyt à la requesté et pryère de la séneschalle , femme au dict prisonnier qui touttesvoyes n'y estoit point en personne , et n'y povoit estre à cause de son pourchas. Si trouva ledict comte léans, maistrê Ros, frère au comte de Sombreset, prisonnier à qui s'estoit venu conseillier, messire Pierre de Brezé son maistre. Cestui Ros soy trouvant devant le comte de Charolois , fist les contes de son maistre : comment il s'estoit venu rendre en sa main , et les beaulx et piteulx mots qu'ils eurent ensemble. Dont

après, s'esvanouy de touttes ses gens , et se pour finablement conclure, le glorifia pour

ung des plus vaillans et saiges chevaliers du monde, et en qui plus avoil de vertu. Si en fut voulenlier oy et loé et prisié de chascun , car on sçavoit bien aussi. De là s'en vint par Roen , là où la réception fu sy solennelle , que plus n'eusl on sceu faire à paine pour le roy ; car allèrent audevant de ly à procession niagnificque , et crièrent Noël! à son entrée par touttela ville. jBt fist délivrer tous les pri-

sonniers du roy, de quelque cas que ce fuist Si fist - il partout où il passoit parmy les villes du roy, sans quelque reffus. Lui en fut faict obéissance et recueil et grand révérence, fors d'une assaut de ceux de Bourges , qui bien le comparèrent depuis. Finublement tant firent d'honneurs et d'amministrations curieuses ceulx de Roen , que plus ne s'en poiroit faire ne dire , et que ledict comte s'en réputa tenu àeulx tout son vivant Luy donnèrent une escarlatte moult belle et ung gris le plus fin des aultres , sans les vins et aultres gratuités qui estoient de grand coust. Dont , après les avoir recommandés à Dieu , il repaira au pays , et vint tenir sa feste de Noël , où estoit sa mère la duchesse , ensemble la comtesse sa femme , à Aire.

Mais n'est d'oublier maintenant que , pendant le terme que le comte de Charolois s'en estoit allé en Bourgoingne pèlerin , et de là retourné devers le roy à Tours , ung nommé maistre Roland Pipe, trésorier de Flandres et recepveur général des finances du dict comte, venude povreté à grande chevance, ung jour, par mélancolie et par conseil de l'ennemy qui le sieuvoyt de près, en sa marsoh à Bruges se rua en ung puis, la teste devant ; mais rescous de ses prochains, sa femme et sa famille, hastivement fut sauvé de mort et mis curieusement en chambre, là où on mist paineàle réconforter et à le remettre en bon sens, lequel sembloit estre tout saisy de l'ennemy .Par quoy , par une espasse de temps, touttes paines y estoient perdues, car mangoil et dcschiroit ses mains par rage. Si le convint garder jour et nuyt de près, ou aultrementse feustdeflaictet destruit du tout. L'émi»uvement de cechy luy vint pour une nouvelle que son clercq lui avoit apportée de Bourgoingne : que le comte deGharolois Tavoit désapointié de son estât par ce qu'il avoit cogneu et percheu malice en ly et peu de son proflit, aveucques ce aussi que, par proppre industrie et aulcun sain conseil , il vouloit désormais avoir congnoissanche de son fai't et meisme ordonner de ses deniers. Sy piisl tel dweil ledict maistre Roland que , en d'^spif.nit sa vie, se quéroit à deffiiire et à pertire rame et le corps. Fut loutlcsv )ies enfin pur diverses prédications et enbortances

de prebstres remis en tranquillité de cœur ^ et tellement que la paour en sembloit estre dehors ; et se remettoit en usage accoustuné jusque environ deux mois qu'il se trouva à Bruges devers ledict comte ; là où quand ja m'y irouveray taniost et cy après je vous en feray la consommation. Et convient entretisser ychy deux choses; l'une si est l'entrée que fist en Tournay l'abbé de Sainct-Bertiti comme évesque de Tournay ; et l'aultre si est d'ung murdre faict à Saînct-Àffland d6 deux hermites.

 Sainct-Amand , entre Toumary et Yalenchiennes , en la forest qui est là prochaine avoit deu\ hermites dont Tirag, qui plus y estoit anchien en demeure que l'aultre » avoit portion ordinaire en l'abbaye , laquelle on lui cnvoyoit, ou la venoit que* rir meisme par fois. Si en conchupt une dure envie contre ly l'aultre , et par suggestion de l'ennemy machina en sa mort. Or avoit cestui malvais ung nepvcu laboorier des champs. Si vint à luy etjui dist que, comment qu'il feust , il convenoit qu'il lui prestast ses mains pour mettre à mon son compaignon. Et le ncpveu, de legîer soy y offrant, lui promist aydde. Si vindrent tous deux ung matin à l'habitation du preud'homme; et là le saisirent au corps et lui oslèrent son proppre couteau, et d'icellui lui coppèrent la gorge ; et le traînèrent hors de voye; et le coutteau misrent d'emprès ly, pour donnera congnoistre ung abus , comme se ly' meismes se feust occis; et à tant s'en passèrent. Si advint, quand le mort ne venoit plus à sa portion et que le murdrier venoit tenir son lieu demandaiit, on lui interrogea pourquoy son compaignon ne venoit plus. Et il respondit qu'il n'en savoit rien et qu'il pensoit qu'il fuist mallade , cai* encoire n'y avoit point de soupechon fbnnéei. Or est vray'que ung compaignon de la ville s'estoit allé esbattre parmy la forest ; et d'aventure , comme Dieu le veult , trouva cest hermite murdri et le coutiel emprès ly , le quel coutiel estoit congneu de plusieurs de l'abbaye et de la ville làoù il alloit repairier. Si advini que, après ceste chose divulguée, qui estoit pileuse . lermilte portant à sa chainiure la ghainc d :dict coutiel vint demander l'ausmosne en l'abbaye; et làsnrgardé,

GEORGE CHASTELLAIN

craii!ciiiBS loi fot demandé : « Frère , où est irostre coolteao? *» Car faolt entendre qoe la gbaine da mordry estoit recongneoe. Lors réipondy le maWais homme : *• >'e toos paeli chalioir. J'ay laîssiet |mon coutteau à Fostel par ij^norance. » Si ne ly fist-on point de replieque dessus , mais prestement Fong d*eox alla conter à Tabbé comment cest ermitte /psppeiart portoit b ghaine du coutteau qui avoit esté trouvé. Laquelle chose oye , Tabbé tantost le fist prendre par ses officiers , mettre en prison et examiner. Lequel , après le cas congneu , accusa son nepveu. Si fut prestement pris aussi. Dans la nuyt que on les debvoit à lendemain exécutter , Tcrmiite se coppa la gorge en la prison; et fut le nepveu pendu à la justice, et Taultre malvais homme en une fourche.

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