CHAPITRE III
Comment Jehan deVj vint en Boargoingne où, pour la gra?ité que lui tint Jehan Toustain , il descoofrit la trahison.
Or est vray que Jehan de Vy , à cause des promesses que lui avoit faictes Jehan Toustain , et semblable aussi à cause d'aucunes lettres que ledict Toustain lui avoit escriptes et données auliresfois, grandement déclaratoires de ce malheureux cas, et durement accusatoires dudict Toustain , aflin d'estre là près de ly, ledict de Vy délibéra de venir es marches d'en bas devers Jehan Toustain, et pour soy ramentevoir en la promesse faicie. Le quel venu à Bruxelles , et trouvant là son dict Toustain, luy sembloit estre ung tout nouvel homme ; car n'estoit plus en fiourgoingne privé à privé ; mes le trouvoit en sa gloire et en son estât, fier et plain d'orgueil , sans à paine le vouloir congnoistre. Se contint toutesvoies ledict de Y y d(mcemeo( , sur espoir tous-jours que quelque bonne heure feroit recongnoistrc à Toustain) son bon service, et que de luy auroit mémoire. Mes plus y attendoit, plus y perdoit temps; car ledict Toustain ne lui bailloit chascune fois que vaines parolles sans fruict, et tel fois huultaius parlers despiteux pour le chasser ar-
rière. Dont avint ung jour que cely de Vy, enflé de cuer et plain de yre encontre Jehan Toustain, le yeist passer devant les bailles en court , et lui tenant ung aultre gentilhomme par le bras, nommé Pierre de Hacquembac, bonneste homme et de beau recueil entre cent aultres. Dont cely de Vy voyant Taultre comme j*ai dit , dit à Pierre : « Voyez vous bien, ce dict, ce riband vilain là, Jehan Toustain, où il passe plain d'oi^eil et de descongnoissance?Par la mort! bien je veul que vous sachiez , et tout le monde aveucques , qu*en moy est bien de le deshonorer et de le faire le plus courouchié qu*oncques homme fut , car gist sa vie et sa mort en ma main , et de le foire descendre aussi bas qu'oncques il est monté hault.» Et Pierre alors, oyant ces mots, se contint tout arresté et.lout esmerveillé de belle présomption descouverte sur un tel homme , varia de le tenir à gausse et à fol mis avant, et d'outrageux coquart , de mettre tel cas en terme , disant à Jehan de Vy : « Que dites-vous? comment estes vous de dire telles choses qui en riens n'en feriez à croire! quel mal pourriez-vous foire à Jehan Toustain ? TOUS' n'estes pas homme, par Dieu ! pour le grever, ne tels cent que vous. Cessez vous de tels mots , vous prie , car tel le pourroit oyr qui vous en donneroit à souffrir. — Je renye ce , dict Tautre. Ne me chaut qui Toye ou qui lui rapporte. Cest ung mauvais foulx traictre et non digne qu'il marche sur terre. Et s*il ne m'apaise et contente, et de brief, je le feray morir de maie et honteuse mort; et ne Fen pourvoit sauver tout ce qu'il a de vaillant ne d'amis. Et vouldroie bien , Pierre, pour ce que avez 'grand'privauté aveucques ly , que le meismes que je vous dis lui deisstez, aussi que, par faulle à moy faicte, telle comme il scet , je ne le laisserai point ainsi couler. 'Qu'il s'avise de non entrer en danger, dont après jamais ne le porra sauver homme. Si vous prie , tant pour son bien comme pour mon appaisement propre , que l'en veuillez avveriir de par moy^ affin que, se maintenant il est hors de voye envers moy, il se réduise à son deu pour éviter son dommaige. » Lors respondit Pierre : « Et par Sainct Jehan! ce dist-il , puisque vous le voulez , et aussi puisque ainsi va , je lui diray, et (ont à la lettre *,
imi) CHRÔNIOUE DES DUCS DE GOmGOCNE.-n- PAIÎT. fiOfl
tnoulia. Cap , pos<i que à Pierre etist descou- \ert que la vie de Tousiain et son lionDeur lui gisoieni en sa miÛD, ne lai avoil dit pourtant le pourquoy ne à quelle cause. Dont, sor perchevant clérement que Toustaîn estoit faussaire envers lu y et menteur, et que mené l'avoil à consentir et à mener œuvre maulvaîseeteslre (rompe, se conimenclm à repentir. Et quist , comme j'ay dit , inessirc Tristam par diverses fois pour y uvoir devises; tant qu'enHn le chevalier lui disi : « Jehan deVy.y ahonne pi^ce que vous me pressez d'avfcir devises nveucques moy à vostre loisir et en lien prins ; et m'en donnet assez à entendre souvent que grande est la matière de vostre secret. Maintenuntdoncques, pour vous complaire et qne tant vous en est la faim , si vous volez riens dire je me dispose à vous voloir oyr, sauve que je voiis dis, se besoinj; faict de me dire voire secret , gap-
tourne après où il pourra. Mes si je puis, sans riens voloir sçavoir du cas , je vous appoinieray et vous feray parler ensamble. — Je le voudroie bien , ce dist l'aultre ; et le devroit bien vouloir ainsi. ■
A Uint se party Pierre de ly et le laissa ; et quéroil lieu e( temps pour parler à Toustain ; et lui dit ce qu'avoit oy de ly et pris en charge de lui dire. Le quel Tousiain voyant le cas estre venu là , mes non descouverl que i son amy, et encoires en trouble , lui respondit : que ce n'esloit que fatras et frivoles, et que l'aultre n'esloit que nng fotaslre à qui ne failloit point donner d'arrest ; mes parleroit à ly el en feroit bien. Et de faict, h l'instance dudict Pierre , il parla et le contenta , comme les aultres fois , de parollcs sans eftect ; et prinst jour dedens lequel il lui feroit raison; sur lequel Icdict de Vy s'atendit encore et y reposa une espace.
Or vint le jour et passa. Et comme devant n'avoit riens trouvé que tromperie et desrision, pareillement ne fist-it ù cesie fois dcrrenière. Dont, plain de yre et de fureur , vint arrière a Pierre, disant que tout n'estoit riens; et que le ribaud Iraictre, desléal à Dieu et an monde , estoit le plus fauls menteur desvivans; et tinablement n'aitendroit plus, qu'il ne le gastast d'honneur et de chevance. De quoy Pierre courrouché arrière i^oparla audici Tousiain en luy blasmanl sa faulte. Et ledict Jeban, non vueiUant en tenir long propos, rompit les mots de Pierre ; et luy pria, sur toute amitlÎL' perpétuelle, qu'il le voulsist lenirou faire tenir en couvert afliu c|ue l'on en fust quicte : car c'estoit, ce disi, ung maulvais ribaud et qui n'avoit que perdre. Mais Pierre, saigc el non lëgier à ce faire, en 'diili-ra l'œuvre, disant: qu'en ce n'auroitpoint «de raison ; mais se faire le voloil, au fort qué- TBl auUre qui ce feist , car le geniilbomnie ne lui avoit riens mesfait. Et à tant le laissa. Or y avoit il ung chevalier à court nommé Trisum de Thoulongon, très gentil chevalier et de vif espevit . et le quel ce Jehan de Vy ycliy quéroit sur tous aulircs ii lui descouvrir son cas, tant puur en traire bon avis et conifiil , comme pour soy delfardeler de lu charge qui lui pesoit sur le cver cent pierres de
dez-le vous meismes ; et se vous l'avez dit à aultruy que à moy, et que d'aventure révélacion s'en face par aultre, je n'en veulx point porter de compte. — Deà! ce dict Jeban de Vy; alors, monseigneur, soyez certain qu'oncques ù homme n'en parlay , parquoy en craïngne le révéler; mes avons le veul dire, pour avoir avis si le révéler y siet , ou le taire. — Et] bien! ce dist le chevalier lors, j'en suis content. •• Loi's Jelian de Vy alla conter do point en article le premier iibordement de Jeliau Tousiain ,à ly et le long démener d'entre euU deux, qui estoit terrible. Mes messire Tristan qui aroît sutitiliié , en oyaut l'entrée de cesie matière, espovanlable à uiig bon cuer , lui couppa ses mots et lui demanda : " Jehan de Vy, puisque vous avez laotde 6ance en moy, que d'ung si haultcas vous descouvrir, el en requérez mon avis et conseil, ne voudriez vous point qu'il y euat ung deuxiesnie qui en fut l'escoulant , pour ee que le conseil de deux en grand matière est plussainetdepoisqued'uDg. — Sainct-Jehaa I ce dict Jehan de Vy, j'en suis content, mes que CL- suit homme qui vous soit liable. — Oy voirement , ce dît le clievalier, il m'est c ertes iiable. •• Et avec ce mot il vit passer là emprés Pierre, auquel il s' estoit abordé premier. Et l'appela; et cely y vint; et venu là, le chevalier lui va dire ; » Pierre, vez ci Jehan de
GEORGE CHASTELUIN.
\y qui nous veult dire quelque chose d'importance. Beau sire , allons nous en en nostre chambre, et là nous deviserons raieulx à nostre ayse que ici. » Se y allèrent; et eulx venus là , se y fermèrent à Tcstroit ; et Jelian de Yy, du commencement jusques à la fin , leur va conter le démener de Jehan Toustain et de luy , jusqu'au point derrenier de la trayson. Dont eulx, faisans mille croix par esbahissement, se trouvèrent tous estonnés du cas abhominable. Dont le dict de Vy, pour mieulx les asseurer du vray du cas et donner preuve à son dh*e, tira dusainpluiseurs lettres escrlptes et signées de la main dudict Toustain , faisant clère narracion du cas, comme il Tavoit dit ; et icelles leur bailla à lire et à visiter, pour sçavoir se vray il avoit dit ou non. Les quelles veues,;encoires se trouvèrent plus esbahis que devant ; car n'eussent pensé que cuer d'homme du monde, qui eust esté eslevé ainsi comme ce Jehan Toustain emprès le duc. peust estre en telle et si horrible trayson comme cestes. Mes puisque jusques là estoient venus , désiroient bien à prendre une conclusion aveucquesluy,déterminative d'aucun bon fruict. Et de faict parla lors le chevalier et dit: & Jehan, vous nous avez conté ky cas espovantable et de quoy les cbeveulx me dressent. Ensemble aussi vous nous avez monstre les lettres du traistre ; pour quoy vous en faictes mieulx à croire. Or, fault bien que cecy vous nous ayez ^ conté et révélé par aulcune fin! L'une peut estre , qui est de vous parer et de vous conseillier aveucques nous en ceste besoingne-, et l'aultre peut estre sera , que vous désirez que ceste besoingûe ne voise plus avant, et qu'elle soit rompue. Quant au parer nous ne le pouvons. Mes selon l'innocence que vous y avez , avec bon vouloir d'en empescher l'oevre, se trouvera vostre parement à part soy. Et quant à rompre ce meschief , ce ne se peust faire , si non par avertir cely à qui pend ce péril , le povre comte. Dont de pareils cas ne se pitoyable n'avint jamais en chrestienté. Que si ce se faisoit, 6 trayson abhominable! ô malédiction infernale, congrécc en cuer de vilain dont Tayr put de la vie ! »» Ce disoient ; et puis, descendans au]poinl, demandèrent : « Chà , Jehan ! qu'en dites vous ? vous ^tes ferme et bien
résolu , ce nous semble , en vostre propos ; et voulez vous bien que cecy nou4 referons an comte en le paravisant de sa mortP — Oy vraiment, ce dit VauUre ; et vous en prîe. » Puis dist le chevalier : « Yen que vous estes en ce vouloir, et faictes btea et saintement , ne, nous vous vouldrie? poim escrirfide vostre main ce cas , ainsi que le nous ave% conlé « pour ce que le démené est kmg^ a le armoire ne nous est point si vive que de ie savoir raconter à Tapparleoir, par l'avoir une [seule fois oy.— Sainct Jeban ! ce dict Jehan de Vy, j*en suis content. Je le feray volentiers; mai je n^aarai ffiiuH fait si tost. — De par Dieui ce ékt messIlK Trislai^ , Caictes à vostre ayse. » Lors kû fil hsôl^ encre et papier. Et lui donnant k>yair de besoingner , et à Taultre non puissance de voyder de là jusques il auroit tout mis par eacript , enlepda aussi que les lettres de la trnUson le chevalier les avoit détenues et non volu rendre , comme saige , part et s'en va de la chambre , disant: « £b! Jehan! escripvez; cor d'icy jamès ne partirez, tantque tout sera mis p^r escriptde vostre mam, ce que nous avez conté à Pierre de Hacquembac et à moy. Et laites bonne chière , car je vous tiendray bien ayse. — De par Dieu! ce dict Jehan de Yy, je n*en fois point de poix , ni ne recule. » A tant partirent et fermèrent Thuys ; et la clef prindrent devers eulx j jusques au retour devers ly , que tout trouvèrent escript et signé de sa main. Dont, toutjoyeulx, le mirent en sa franchise. Lors l'escripvant demanda à messire Tristan quel espoir il avoit touchant le cas, et se beaucoup y povoit avoir offensé , ne si b bonté de l'avertissement ne surmonieroit point la malice du long celer et du consentement qu'il y avoit mis. Sur quoy le chevalier respondit : «Jehan de Vy,se vous n'y avezaullre coulpe que ainsi que vous avez conté , j'ai bleu tel espoir en monseigneur le comte que sa grâce vous sera plus preste que sa rigueur. Mes nul n'en peut mieulx juger ne vous asseurer que vous meismes. — Je n'y ay aultre coulpe, ce dict Jehan de Vy, que ce qu'avez oy.— Et bien , ce dict l'aultre, tant vaut mieulx. » Mes ne disoit point vray le confessant, et se décepvoit soy meismes, comme Dieulevouloit ainsi.
CU62) cmONIQlIE DES DUCS DE BOCHGOGNE—n- PAKT.