CHAPITRE V
Comment niessirc Tristan cl trm coiiipnignon cnclicurcnl ea l'indigna lion itj duc juir l'advcrtiEieiucut
r.iift.
Or estoit le duc durement indigné à l'en' contre de messire Tristan et son compaignon, pour cause de l'adverlissemenl faict à son fils premier que à luy. Si eschéyt au duc d'en parler asscï roidement au dici messire Tristan, disant que : veu et considéré que nourry l'avoit enfant jusques à ceste heure, et estoit par foy et serment, il devoit estre venu devers luy pour tel cas avant tout aultre. Dont pjrce que aultrcment en avoit fait, il en avoit fuit moins deuement et en mauvais acquist envers ly. Sur quoy messire Tristan, qui estoit gentil chevalier et bien en raison , le genoul en terre, respondil :"Mon très rcdoubté et souverain seigneur, je vous liens et reçois pour tel que je vous dois, et comme à vostre haultessc appartient; et n'y a riens fait qui n'a esté fait soubs lillre de bien et en espoir de prévenir 6 ung grand mal ; le quel , parce que le senioye si prochain d'avenir, et de si subit dangier recelé , je me suis hasté tout esfronté pour la crainte d'aller vers cely sur qui la roits {)) estoit tendue, de peur que cely ignorant noble [prince, monseigneur vosttv fils, ne chéist innoeentement et soubs con-^ fidence du Iraictre aux hics de la mort ; doql' vous meismes , en la tardïvelé ou longue délibéracion de moy, eussiez peu porter l'ameriume du meschief à ma honte et maleiieure ; et de quoy jamès ne dévoie estre digne de vos yeul\ , à qui ne me dnyl respondre qu'en humilité. Se autre que vous j mon très redoublé seigneur, quel qu'il fual, réservés messeigneiirs de vostre sang , vouloit charger qu'en ce cas îcy ou en aulire oncques je féisse riens contre honneur , ne qui me peut estre imputé à faulle, je suis gentilhomme , et de tel lieu comme avez con- {jneu mes pères et devanciers, qui vous e( les vostres ont servi ; et j'en responderoiff lellemeni comme il appartient au cas, et qttQ
(1) u Clct.
GEORGE CHASTELLAIN
mon' honneur, espère , n'en demorroit point en la foule. Et croyez , monseigneur, certainement que j'ai bien le cuer du meismes à mon parler, se meilleur non. — Saint Jehan! ce dict le duc lors , se vous ne Taviez , si en vauldriez vous moins , car un gentilhomme doit mieux aymer son honneur que sa vie. Vos ancestres m'ont léaicment servy, et sont morts vaillants et honnorés chevaliers en mon service. Si dois tant plus avoir fiance en vous ; et tant plus me doit cuire , quand vous avez faict contre mon gré. — Monseigneur, ce dist le chevalier lors , se Dieu meismes et vous Faviez pris mal en gré, si juré-je, sur ce que je dois à vous deux^ que je Tai faict en tillre de bien et pour éviter le mal. Et , monseigneur , qui bien fait et en intencion de faire bonne oeuvre , ne doit redonder en mal en celui qui la procure. Monseigneur, je me recommande en voslre bénignité , et à vostre noble vertueux couraige , dont plaine est la terre. Mes combien que dur me soit vostre courroux et le plus de tous mes ennuya, toutesvoies Taimé-jè mieulx porter, et m'est plus facile, que le murdre de monseigneur vostre fils, qui, ne doubtez, vous feusi cause de courroux contre fortune, et de quoy cent mille hommes aveucques vous mourroient en douleur. Or suis -je seul qui porte vostre courroux tournant sur moy. Mes ce bien en vient , que la cause de ▼ostre courroux plus grand est dehors, si Dieu plaist , et de quoy le monde doit faire joye. Monseigneur je ne cuide avoir mesfait en riens , par quoy ne m'est besoing aussi de vous prier mcrcy. Mes je vous supplie qu'il vous plaise estre content de moy. » Et alors le duc voyant le bon coraige du chevalier, rcspondit enfin : « Et puisque vous m'en requérez , tant suis-je content de vous. » Mes de Pierre de Hacqucmbac ne fut jamais content depuis, au moins de longue pièce.