CHAPITRE XXIIL
Comment la royne se partial de Saiiicl-Pol et vint à
Bruges.
Moult firent grand chière les deulx dames à Sainct-Pol ; et feurent faits de grans festoyemens aux despens du duc, tant que là se trouvèrent ensemble. Et se voult partir la dicte royne du dict Sainct-Poï ; et après avoir veu ce qu'elle ailoit quérant , c'esioit le duc , s'en vouloit retourner à Brufjes, là où elle avoit laissié son lils et le remanant de ses 1 gens. Si print congié de la ducesse de lîour-
GEORGE CHASTEIXAIN.
bon et de tousauUres; et parung samedi bien matin, à cinq lieures, troisiesme de septembre, partit d'icelle ville accompaigniée]du seigneur de Morciil, de messire Francisque fils du marquis de Fcrrare , do messire Morelet de Renty , de messire Guillaume de Saulx , aveuc plusieurs arcbiers du duc qui la conduireut , et aux quels le duc avoit donné charge de les mener sains et saulfs, etdeffendue encore envers ^tous hommes, jusques au dehors do tous se% pays , par où mieulx Jui plairoit vuider. Car craingnoit fort le duc , et lui avoit esté dict pour certain, que les Angloîs avoient tendu à venir sur elle à Sainct-Pol. Si doubloit que arrière n'en feissent^ antretant , et qu en eflect ne travaillassent à la prendre, et finablement de la faire morir. Si y avoit pourvcu et le vouloit garantir en ses pays, comme raison le donnoit. Et certes n'eust esté la provision de sa main et qu'il en faisoit comme son propre fait , ceulx de Calais eussent tendu dessus, et Tcussent non prinse mes tuée , pour faire fin de la querelle ; et plustost encore de Tenfant que de la mère , se le povoir y eust esté leur. Or vint à Bru- {[es la dicte royne , en la conduicte des gens du duc , saine et saulve *, là où arrière honneur et recepcion lui furent faictes très grandes, de par Tordonnancc^duduc ; et lui furent donnés vins et présens de la ville aveuc toutes offres d'amour ct^de gratuité qui estoient possibles. De quoy elle remercia les ofl'rans en disant : que tant lui avoit faict d'onneur et do. bien leur prince, le duc son cousin, qu'à peine espéroit elle jamais d'avoir le povoir de l'eu remercier au condigne. Disant encore : qu'entendue Tindignacion qu'<;lie avoit doublé cslre en ly envers elle, avoit eu peur que janiès l'eust daignic regarder. Dont maintenant tout en |conUraîre l'avoit trouvé le moillenr clos bons , et le plus humble cl de meilleur sens rfue portoit en terre. Si en plaisoit moult le record à ceulx de Bruges; et louoient Dieu qu'en bouce d'une telle rovne , cl dont aullrel'ois avoit couru voi\ de inimitié, la gloire ei la magnificence de leur prince feussoal aussi haultemenij ramenieues et meniorées. J.e comte de (îharolois vint pour cely temps en Jiruges , partye pour honourer en la ville au lieu do sou père la
dicte royne , laquelle il savoit est re douée de hault sens et de congnoissance , et qui d'estat et d'appertenir savoit ce qui s'en debvoit savoir , comme une des princesses du monde grande entre les aultres , et qui aultant en avoit veu. Si sambloit au dict comte , aveuc l'affection qu'il portoit à son mary et à elle , que bien feroit de luy tenir compaignie aussi à Bruges , tant qu'elle y seroit. Et comme son père avoit monstre sa noblesse envers elle', et de quoy il couroit grand famé , ly par sembhible, en ensyeuvant vertu paternelle, se debvoit conclure aussi à lui faire tous honneurs et devoirs possibles pour la conjouir, souverainement .en celle fameuse ville de Bruges dont toutes nations font mémoire. Si eschéyt ainsy pour cely temps , que j^Ie bastard de Bourgoingne aussi y estoit; et se tenoit en une abbaye de Sainct- André lez Bruges ; messire Pliilippe de Grèvecœur , chevalier, en une aultre maison prochaine ; messire Pierre Wast , chevalier, aussi en une aultre, en attente de faire armes [au mois d'octobre prochain, encontre clievaliers de quelconcque renommée , semons et advertis de ce pour le dict mois , là ^où nul ne comparut. Tous ces trois ci se tindrent logiés cmprès ledict Bruges alors que ladicte royne y estoit , et que le comte de Charolois y estoit aussi pour la festoyer. Si en estoit la compaignie d'estime et de plus grand bruit', parce que ledict bastard estoit homme de grand monstre. Si furent faits plusieurs banquets souppers et semonces en pluiseurs lieulx , et tous en la contemplacion du dict comte et en l'amour de la royne , là où entre aultres en y avoit ung , là où la royne , à prendre .l'eau pour seoir à table, appela le comte pour venir laver avec elle. Le quel sachant son debvoir, et ensuivant les pas de son père qui estoient en toutte révérence et honneur envers toutes coronnes , pleinement refusa. Et non soy vueillant tant avancer , ne povoit mener la dicte royne à ce faire. Parquoy, coste à coste toutesvoies et bien légièrement prist l'eau à par elle, moult ro{|ardant au sîwoir de sou cousin. Si fui preslemeui poriée leau au prince de Galles, pour laver; lequel arrière ne vouh laver, si non que son cousin le comte y iixai eu semblable honneur cooune ly
lavant. Parquoy, toul jeune comme il ealoit et bien enseigaié, lira ledict comte à laver avec ly et tout ensemble ; à quoy restiva de tout son effort , disant icelui prince , que jà ne lavoroit sans ly, et que tels honneurs, ne se debvoient faire de Iv à eulx , souverainement en dedans les seigneuries de son père « et à si inforcunées et misérables personnes comme ils cstoicnt. Mes plus arrestoient en ce propos mère et enfant ,'- plus perdoient temps les deux ; et ne povoient traire le comte à faire laver avec le prince , pour non seoir ù table ; car recongnoissoit , et le savoit bien dire devant et après, comme expuls et infortuné qu'il se trouvast, si cstoit il fils d'ung roy d'Angleterre *, et que luy, fils de maison ducale , n'esloit de si digne vocacion qu'ung i-oy ; et combien que son père le duc esioil du plus gros renom des ciiresticns , si n*avoit il tillre de roy ; et congnoissoit le dict comte ce. Et comme qui Tavoit tii*é des veines de son père qui esloit plein d'onueur^ vouloit recongnoistrc son estât aussi empres son plus grand , aflin de non commettre faulte ; jà-soit'il que pluiscurs conUroverses y cust cely |soir à ccsift jçausc » qui de ce se debâtirent les nobles, disant les urgs, que bien avoit fait je comte et à son honneur ; autres que plus que à son debvoir ; et que li où la royne d'Angleterre mère estoit présente et hors de son réanime, et venue par saulfcon* duit et par nécessité es pays do duc, et ledict duc no son fils riens tenir d'eulx,' ledust comte se povoit bien passer de ly porter tant d'onncur, considéré mesmcs à qui il cstoit fils no de quel prince cl de quel possession et héritage il esloit attendant ; ot posé que feust non fils de roy , ni héritier de couronne , si estoit il iils unicque de multitude de terres dont pluiscurs vallent réanimes. Et ainsi y eiilt grand et bonneste estrif en cesie matièi^e ; en quoy toutcsvoies le bon comto avoit bien noblement ouvré. Si en vindrent les nouvelles en court à Ucsdin , oii estoit !e duc ; et là oit cntr autres son plaisir fut en demander mon opinion de ceste matière , lors mise en question devant deux chevaliers contraires en cecy , Tung messire PhiUppe Pot, seigneur de la Roche , disant que le comte avoit fait sou debvoij' j rauliie par messire Phili{)pe de
Croy seigneur de Quieuvrain , disant que non, et qu'à moins s'en povoit bien passer. ])out toutcsvoies, après long démener, la plus saine opûiion s'arresta aveuc(iues le sei<;ueur de I^ Roche , et moy aveucqucs ly, disant , que non regardans , la dignité réale emporte haultesse sur estât ducal , et comme plus est ung homme grand en fortune, comme plus se duibt humilier .envers devoir. Celui (|ui se humilie devant son plus grand , celui accruist et multiplie son honneur envers soy mesmcs , et do quoy la bonté mesmcs lui resplend et reJoude en face.