‹ Œuvres historiques inéditesChapitre 22 sur 494 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Comment maistre Jehan Thoisy, ércsqne de Tonrnay annonça la mort du duc Jehan à son fils Philippe.

A Teure doncques déterminée , ces deux seigneurs anciens, bien maisircsde leurs sens et avisés fle leurs termes, entrèrent en l:i chambre de ce jeusne prince, plus propre pour lors à toute joyeuseté et desbat , que à une si amère charge de ceur qui lui estoit prochaîne, et lui non pensant que à toute chose propre à son éage, cuidant seullement les estre venus devers luy pour aucuns de ses affaires, le trairont à part bénignement soubs ung visaige entre les deux chières. Et lors le prélat, porteur de la raison, commença à parler

le

GEORGE CHASTELLAIN

en ceste forme : « Mon très redoublé seigneur» nous sommes venus par devers vous présentement pour aucunement vous susciter t*esprit avec la haultesse du noble entendement qui est en vous , dont soubs vostre grâce et bénignité , vous venons prier que veuUez toutes les vertus rejoindre en ung , affin que , quant toutes se seront représentées devant vous en leurs diverses natures, vous les puisiez trouver prestes à obéyr quant vous voudrez en leurs diverses qualités, comme à ung champion combateuril besoingne, contre les diverses invasions de son ennemy , avoir diverses manières de contregarder pour soy dcffendre. Monseigneur vostre père, que Dieu saulve , voussçavez comment jà a grant temps , nous a commis pour avoir regard sur vostre très noble personne, laquelle , par son commandement et par nostre devoir au plus près de nos povres discrécions , nous devons instruire et accostoyer tousjoiirs de son honneur et salut , selon les temps et les divers affaires qui vous peuvent survenir, souverainement en toutes choses contraires vous garder et targier par nos labeurs d'inconvénient, selon que povre facu'té humaine peut bailler provision Tung à l'autre. Or est ainsi , mon très redoublé seigneur, que avecques les sin gulières grâces que Dieu a créées en vous et par lesquelles il est apparant une fois vous devoir florir en haulte perfection, Dieu aussi , pour gloriffier telles vertus par clarté île sang, vous a produit de la prcci«'use rachine des fleurs de lis , dont les veitus naturellement et valeurs sont agréables a Dieu , et en toute duracion du monde recordables sur toutes autres, si a volu relyer vos dignités procédant de sa grâce par obli,;aeion du royal honneur, procédant de nature comme voslre très noble père, que Dieu saulve, vous a laissié en hoirie , tel que luy meisme la tiré des royalles entrailles du sien. Monseigneur, vous savez aussi comment monseigneur vostre père, ensemble ses très nobles progéniteurs, en tout leur temps ont esté princes de singulier los , réputés par les longtaines et diverses régions du monde, et meismes en leur propre royaulme , saiges seigneurs et vaillans , prudens en leurs affaires , vigoreux en vertu et non desmeus légèrement pour for-

tune quelle que fust, ou prospère ou adverse, comme nature d'ung hault coraige, sonverai* nement d'ung prince , requiert à estre toujours amodéré eu joye et en deul, et de porter en tranquillité de sens toute diversité d'aventures. Car eulx , bien instruits et par nature et par doctrine , congnoissans toutes choses terriennes estre muables et diversement à fortune subjectes , n*ont volu tant adhiber leur fiance à Tune qu'en égale mesure de constance, s'il avenoit , ils n'aient peu endurer Taulre , entendu que pour deul ne pour joye les choses ainsi et ainsi ordonnées ne se demeuvent de leurs cours, et que impossible est que les passées n*ayent estéfaictes, et qtfe les futures, se elles doivent avenir, soient remediables. Miroir certes et cler exemple leur eust esté plusieurs haulx et glorieux rois récités en la Bible et es romaines hûtoires, qui , par Torgueil de leur haulte présomption , ont esté déprimés de furtune, les uiigs un peu, les autres en grant, les autreseu toute exierminacion de leur estre par leur péchié , par leur descongnoissance , par leur ingratitude, ou peut estre les aucuns par manière de pugnîcion salutaire , comme les divines pourvoiance> disposent maintes fois des hommes au rebours de leur cuidier. Et eulx rctuurnans leurs yeulxsur leur propre, et prochain parentaige, sur leur meisme région Françoise, dont les rois et princes dlcelle, ensemble leurs subj^eis, ont esté en divers temps diversement batus et freschement encoires ; regardans de d gne mémoire le roy Jehan , en sa haulte plénitude de félicité , en toute sa haulte puissance et gloire, estre succumbé en main de ses ennemis , estre vamcu en bataille « humilié par armes et prius en toute confusion de fortune , enj^randdésolacion du royaulme, méranculie de ses enffuns et en griève trjbulacion de son peuple, dont encoires aujourd1iuy eulx meismes se sentent du cas , et nous tous du meschief. Quand doncques eulx et maints autres ont cougneu par telles raisons et par telles en nulles , choses terriennes avoir stabilité, et que foi:tune à toutes heures contend a contrarier les hommes, souveraine* ment les plus grans n les plus haulx en siège, et que ce que autre part avoient veu avenir leur pendoit à Tœul à eulx meismes , certes

CHRONIQUE DU DUC PHILIPPE

me semble , bien ont sainement jugié , disant que hault cuèr d'homme ne doit prendre doleur en ce qu*il ne peut remédier par couroux , et qu'en telle constance se doit porter le contraire comme le joyeux succès. Et vous , 6 monseigneur , qui oez y tielx vos nobles prédécesseurs avoir esté si tollérans et si résolus princes, égaux et coastans en bien et en mal , et estes le fleur et le gitton de leur tronc, certes, pour vous parer de telle louenge devez ensievyr aussi la haultesse de leur nature ; et en toutes hurtes de fortune, comme ils se sont monstres invaincus par haultesse de cuer, aussi non fourlignié , vous 'devez vous monstrer aussi invincible , c'està-dire fort et animeux en soustenant le poix des adversités , si bien que avoir agréable la joyssance des choses prospères. Et vous plaise congnoistre comme il convient à ung foible ^eusne arbrisseau estre accueiliy maintesfois ^e plusieurs rudes veos , et que premier qu'il puist parvenir à aucune roideur, il luy convient soustenir maint assault de tempeste, maint orage et dure bouffée. Et ainsi, monseigneur, par figure povez vous entendre aussi que, pour venir à perfection d'éagevigoreux, où Dieii , j'espoire , vous veuU faire régner une fois prince adurcy et expert en toutes choses adverses , maintenant en vostre jeusne éage où vous estes, comme le tendre arbrisseau subgect à plusieurs mutacions de vens , il vous fault estre subgect aussi à diverses tribulacions et souffrances ; et premier que parvenir à cely éage qui doit rendre le fruit, il vous convient estre examiné par diverses manières de contrariétés , afBn de rendre plus vertueux fruit en convenable saison. Si fait à croire que se jamais Dieu doit faire de vous prince de grand poix viellart, qu'en diverses tribulacions et aigreurs aussi il vous doit esprouver tout jeusne , entendu que nulle dignité de los ne se tire que d'esprouvée vertu^ par misères , par fortunes , par diverses manières de doleurs qui surviennent à humaine nature diversement , comme les tenops et les hommes sont divers ; huy d'un , demain d'autres , comme les fortunes et divines ordonnances portent d'csprouver ou de corriger les hommes pnr subsiraction de royaulmes, par privacion de seigneuries, par ruine de bat-

tailles , par perte de biens , par clioite de rénonunée , par batture de corps, par propre mort, par mort de parens, par infortune d'enffans , par rébellion de peuple , par desléaulté de subgects, et par autres diverses et infinies doléances, dont les humains corps sont coustumiers d' estre acueillis et avironnés , par lesquelles tousjours Dieu ou en ung ou en autre examine ses amis , comme il scet et cognoit que il leur est expédient et prouffitable pour le temps futur. £t ainsi , monseigneur, vous advertys que souffrir beaucop convient en cestuy monde , et que de la vertu de pacience se tire ung tiltre de haulte gloire. Monseigneur, nous vous venons prier que ne veullez amollir vostre cuer en aucunes de nos nouvelles^ ains le tenir vigoreusement en Tarrest de sa vertu , non flescissant à l'escout des oreilles. Monseigneur vostre père le noble duc , que mauldicte en soit l'heure que censtraint suis de le dire! est mort tué et murtry piteusement à.Montereau^ présent royalle progénie monseigneur le daulpbin ; et est mort sur luy le seigneur de Noyelle , le cuidant sauver. O noble réal enffant ! enféré du trait de la mort et du dart de toute enraigie amertume par ma très malheurée et très infortunée langue , icy vaincquez nature], désobéis^ sez à amour, rompez filialle dilection, et contre le cours de droiture et d'honneur, reboutez , maistriez les larmes et les cris qui naistre vous doivent ,jusques meismes à vous perdre et fondre à néant. Parquoy/nous povres vos serviteurs, privés de nostre seigneur premier , ne demeurions , sans pasteur second , desconfortés à tous lez. »

Ces deux seigneurs ayans fait leur relacion telle que vous avez oy , et meslé leurs mots derreniers avec larmes, le jeusne desconforté prince vaincu et par-ouhré de douleurs , gectant ung hault effrayeux cry avec toutes manières lamentables, se rua sur ung lit ; et là gisant , subitement devint deffigurc de visaige , privé de parole et tout amorty d'esprit. Les yculx luy commencèrent à tourner, les lèvres noircir, les dcns à estraindre , les bras et les jambes tirer à la mort ; seulement en l'estomac vers le cuer se retrahy la vye , lequel tellement s'engrossy et enfla que très hastivement luy f^Uçit çopper U lachure, et def- • - 2

GEORGE CIÏASTELLAIN.

fermer les dens à force continuelle , ou il eust esté estaint infalliblenicnt en son deul. ;Si fu la pitié si {grande par lëansque les cuers fondoient en laimes , en clameurs et en batturcs des mains , comme s'ils véissent toute la fabricque du monde finir devant eulx; et non seullemcnt pour les nouvelles survenus , mais avec ce, pour les extrêmes signes de mort vous en leur jeusne prince et seul maistrc. Dont ils furioient et désespéroieut en angoisse sans règle et sans mesure , et telle* ment que si n eust esté plus provision divine que sens d'homme , le povre prince ne feust escbappé de mort. Certes , pour les grans desconforlemens meismes qui inhabilles les faisoieiit en secours devers luy , si y accoururent ses povres dames et ses povres femmes de toutes pars , toutes desmaniérées , cryans , plorans et chancelans à terre par monceaulx runesurrautre.Sivolrentapprocherla couche, n'osèrent, désirèrent la touchier,'ne voulrent, le cuidèrent à raisonner , ne porent. Et celle povre desconfortée dame, madame Michielle, la plus vergondée femme qui oncques fut , et la plus piteuse à veoir, cheut à teiTC toute espasmée, toute ignorant de soy meismes, plus morte que vive; et ne povoit descouvrir son amour par complaiudre ne vuyder sa doleur par plorer, car angoisse ly destraingnoit si le cuer que la bouche et les yeulx, et tous les membres lyestoieut hors de vertu et d'ordinaire sentcment. Seullement le cuer poVtoit Tangoisse pour tout le corps qui gisoit là en égale destresse avec son mary , à qui la vye estoit incertaine, et en elle bien doubteuse. [ Si fu toute la maison emmeublée de hélas, percée de clameurs et abismée de plours ^ sans jamais cuidier venir à rapaisement ne à recuevredejoye en maistre ne en maistresse. Et certes, bien devoit estre chose lamentable oyr à ung lez les nouvelles du murlry et à Tautre veoir la perdicion du remanant. Toutesvoics Dieu qui , par sur les sens des hommes tousjoni-s préserve les siens, et en la droite porplexîlé des amères fortunes volontiers resuscite liîs désolés , après avoir esté en cest estât plus d*iine grande heure , fist revenir et espardre arrière l'esprit par tons les membres du jcnsnc prince ; et les yenix

CMIft]

à remouvoh*, et dire piteusement : «Hélas! » maintesfois sans autre chose. Sur qaoy les nobles et saiges preud'hommes qui là estoieBl doulcement le confortèrent et luy fifarent des remoQstrances beaucop, souverainemeat «or résistence à tel si desmesuré deseoafert , en quoy sans povoir remédier au cas , hiy meismes se povoit perdre et fsire venir perte snr perte , et grant meschief sur grant mal. De quoi toutesvoies rien n*acoutoit, ainsappelloît maintes fois la mort et soBshaîdoit le frës monument du ploré père estre redoublé des larmes du fils mort jouste luy. Et dont, se nature y povoit contredire , si n'estoit ce que pour seule ardeur de vengance dont il prioit Dieu pour avoir temps seullement de la mec* tre à fait; car, avec ce que nature Tavortforgié homme animeux et à sang, silayenfélis* soit son couraîge cent fois double en sa fortune» peu à petit. Toutesvoies et par antroy conseil et par propre vertu, se remist à padeBce et revint à viguer corporelle, comme devant; et la povrette dame , madame Michielle, aussi revenue de paumoison et fort plainte de son léal mary , fu ramenée en sa chambre , en» laquelle alla faire les plus amères complain^ tes qui oncques oyes furent , ne qui jamais partissent de fille de roy , comme vons orez réciter îcy en mon prochain chapittre , quelles et comment.

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