‹ Œuvres historiques inéditesChapitre 230 sur 494 · CHAPITRE XLVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVI

Comment moltitade des seigneurs conTînrcnt deters les Anglois pour les mener au lieu du fesloy, et comment le duc les mena devant le roy.

Par ung lundi matin doncques , environ dix heures , après messe oye, convindrcnt multitude de seigneurs devers les Anglois pour les mener au Ueu du festoy, comme : le seigneur de Cimay, son fils messire Philippe, le seigneur de Lannoy , messire Philippe Pot , le seigneur de Rabodengues , messire Pierre de Miraumont , et grand nombre d' aultres ; les quels tous ensemble se mirent en voie et entrèrent au parc par une poterne au dehors de la ville^ pour ce que le duc ne voloit point les faire passer par le chasteau jusques au retour , en quoy gisoit mystère. Si passèrent Anglois parmy ce parc , joyeusement devisans avecques les conduiseurs, et disans, par pluisieurs causes : qu' oncques n'en avoient veu nul si bel ne de si haulte forest, ne là où tant eust de deduict de dainset de cerfs et d'aultre -bestail. Dont quand vindrent aux fontaines et là où là telle rivière couloit parmi , le locrent encore plus et plus s'y délitèrent. Là trouvoient tables mises et dressoirs chargiés de vasselles » cuisines estorées de tous biens , et caves f ur^ nies de vins, avecques les offices et ser\'iteurs duisans à toute , comme pour en riens faire faulte. Le seigneur de Groy prestement y survint, sans que point on le y attendoit. Si fit le patriarche d'Aquilée , que le royy envoyoît aussi de par ly ; ensemble les généraux et les trésoriers de France avec aulcuns du grand conseil du roy. Et ce faisoit le roy en faveur de son bel oncle , pour tant mieulx honoui*er et conjoyr l'ambassade, qui moult le receupt à grand honneur. Et entendoit bien que plus se faisoit ce en Thonneur et pour l'amour du duc que pour eulx. Le seigneur de Croy à son survenir excusa fort son maistre , disant : que moult et durement lui dcsplaisoit que estre ne povoit avecques culx pour leur faire chière. Car quoi que le corps n'y estoit point , si y estoit le cueretraflection pour y voloir oslro. Mes pour non donner scnostre ymaginacion auxoy, par trop leiu cslrc laYond>lc en sam-

blant , coDvenoit ung peu dissimuler de son bon voloir , et ouvrer par fainte. Et pour ceste cause, disoit le seigneur de Croy , î'envoyoit-il devers eux pour tenir son lieu. Lors furent faites les assiettes à tous lez', viandes portées , les vins versés; et toute multiplicité des biens de la terre dont on peut faire festoy ne estre acquis pour argent, fut la monstrée , à telle comblesse que souhait se fut contenté de la mesure ; et n'y restoit rien , de faulte , fors qu'il n*y avoit autant de bouches pour mangier comme il y avoit des doigts es mains des mangeurs. Tout le service du dressoir se fit en vasselle dorée , et estoit la chière à tous lez grande. Le disner faict et les cspices données , on remonta à cheval ; et fut le retour ordonné par lieu de déduit. Et passant par la^forest en diverses devises, finablement on approcha le chasteau, là où estoit le roy dedens et le duc qui les attendoient. Le roy estoit dedens sa chambre avecques les siens ; et le duc estoit dedens la sienne avecques les siens aussi , là où gaires ou riens n'avoit entre deux. Le duc avoit ordonné qu'on les menast devers ly tout droit au descendre; et le roy avoit esté adverti du duc , comment prestement eulx venus devers ly en sa chambre, il les menroit en la sienne et les présenteroit ; et en estoit le roy moult bien content. Si montèrent les AngloiSy une grand part , jusques en la chambre du duc, là où lui rendirent grâces de ses biens receus et du festoy. Mes le duc , non vueillant tenir paroles sur si petit faict, en rompit le langage et leur dist : que séante chose estoit et appertenante , que eulx estans là venus , si près du roy que jusques à n'a- ' voir que ung huis entré deux, qu'ils le veissent et le saluassent. Car, posé que n'eus^ sent riens à faire à ly, ne quelconque charge, et que leurs deux natures estoient enmesiées et en énemisté , toutesfois si ne pooit honneur souffrir qu'ils ne se missent en devoir pour le saluer , et luy faire l'honneur tel comme à un roy meismes. Le roy Eduard à leur retour, s'ils avoient faict du contraire, les en devroit reprendre et en seroit mal content. Si crurent Anglois , cl diront que volontiers feroîent ce qu'il leur ordonnoroit et conseilleroit , car avoient le commandement tel. Lors les mena

le duc devers le roy, qui tout en estoit avisé- Et tenant Tévesque par la main , se rua à genoulx devant le roy, disant : « Monseigneur, vecy les gens du roy d'Angleterre venus à mott instance et prière en ma ville de Sainct-Omer, pour bien de paix et de trêves entre vostre royaulme de France et cely d'Angleterre , et au quel lieu de vostre grâce il vous a plu envoler aussi vos ambassadeurs, à mon instance pareillement , pour convenir ensemble sur la dicte matère , comme ils ont faict et y ont longuement vacqué. Dont pour ce qu'ils vous sçavent eti ceste ville], posé que n'aient aulcune charge vers vous, vous viengnent faire la révérence. — Beaulx oncle\ ce dict le roy, ils soient les biens venus. JTay bien à cuer leur venir par dechà et la matère en quoy ils ont laboré avec mstance. Et moy j'y ai très volontiers entendu, et encore veulx entendre, à vostre contemplacion; car je veuil bien qu'on saiche par tous siècles que, cecy et aultres choses plus grandes je suis bien tenu à faire pour vous , car de vos mains je tiens mon royaulme et ma coronne, et ce qui plus m'est beaucop car j'en tiens ma vie. Si que , soit de ceste matère , soit d'aultre chose de ce que vous ordonnerez, ne dire voldrez ne commander, je veul que soit faict et accompli;^ car ne doy, ni ne veul , ne ne voldroie', ne poiroie vous contredire, tant feust grande la chose. Dont et se mes gens p'ont eu puissance assez ample ^pour besoigner au parfait de vostre désir, vez moy ici qui me par offre en ma personne en faire tant et si avant que vous voldrez ne sçavez aviser convenable ne expédient à estre faict. Car si j'avois dix royaulmes, qui en ay plus de Dieu que je ne vaulx , si les vouldroie mettre et soumettre à vostre bonne disposicion , et ordonner , comme qui plus haut ne plus sainement ne poroie ailleurs en ce monde. » Sur ces mots le duc respondi et dist : « Monseigneur, cely honneur m'est trop grand ; et ne suis digne d'en avoir la cenliesme part. Je ne fis oncques riens pour vous qui soit digne de compte; mès|ce quej'ay feict,je l'ay faict de bon cuer, selon mon pooir, mes non à vostre appertenir. Et ay faict ce que je doy envers vous, et tout à fiii de bien. » Le roy respondit

aofi

GEORGE CHASTELLAIN

.arrière : « Beaux oncle , vous m'esics et ave^ esté père , et plus que père , et le sauvemeot de mon royauline et de moy . Si ne souffre Dieu que jamès j'en descongnoissele bien receu ! » Et à tant prist la parole aux Anglois » et les remercia de leurvisitacion, et les princîpaulx toucha en la main. L'évesque anglois fit une petite proposicion devant ly, en latin, impourvcuément; et la fit belle et potable, d'autant quelle contenoit; mes peu dura. £t dict bien que point n'y cstoit pourveu , pour cause que nulle quelconque charge n'avoieot de leur roy de venir vers ly; et pourtant requist humblement d'avoir acceptal)le ce que si en subit pooit dire devant sa mageste. Si le prisjt moult en gré le roy; et lou son parler; et après vint en devises avccqucs eulx sur le roy Eduard , leur demandant comment il luy estbit ; et les interrogua de pluiseurs choses ; après les quelles dict tout haut : qu'il voloit du bien beaucop au dict Icurroy, nonobstant qu'ennemy f eust à son cousin germain le roy Henry. Mes il estoit ung gentil prince , ce dîsoit, et qui beaucop estoit tenu à Dieu d^estre venu là. Disoiten outre -.que au temps quand ne soloit estre si grand maistre comme main-* tenant estoit devenu , chascun soloit bien congnoistre^son compaignon. Mes maintenant la fortune de Eduard estoit changée ; si ne sçavoit point se maintenant le vouldroit recongnoistre. Toutesvoies en effet il estoit à son commandement , ce dist , et à son plaisir faire là où il polroit.

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