CHAPITRE LYII
Comment voix couroit qne le duc , par riodignacion prise A rencontre de son flls, donroit pièce icj pièce là.
Et combien toutesvoies que le duc n'avoir point voulenté legière de se defTaire de riens , et qu^assez congnoissoit le roy quel il estoit et de quel contendre, ne cessa point le murmure pourtant entre ses gens , et qu*on ne craignist qu'enfin ne se lessast manier à son grand dommage. Car couroit voix toute commune :queparayr(l) à rencontre de son fils, il donroit pièce icy pièce là , et que le roy , s'il pooit , en auroit sa part. Et de fait , aulcuns qui aimoient le comte et qui en avoient douleur en cuer, voyans les apparences et les suspicions qu'on 'y mettoit , le mandoient au comte et lui signifioient: que s'il ne pourvéoit en son cas et trouvast voie de contenter son père il s'en trouveroit amendry en succession; car doutoit-on que le père en son despit ne fist folle largesse, sans accompter à propre dom* mage. Sur quoy le fils respondit honnorablement disant : • Mercy à ceulx qui ce me procur rent! je ne Fay point desservi vers eulx, et moins encore envers monseigneur mon père, la quel peult faire son plaisir du sien et de moy. S il me fait povre , tousjours sera-îl mon père; et se sa grâce me demeure, ne puis faillir à estre riche. Mes tant dis-je bien, que, pourmengier terrelconune ung ver, se n'ai-je desservi encore par quoy il me deust deshériter. J'espoir de non jamès commettre lecas par quoy il en peust
GEORGE CHASTELLAIN
avoir cause. » El certes, ne fussent les aventures et les fais du monde qui sont instables , et que tous règnes soubs manace de fortune pendentsouvent en péril par aulcun si, ce comte icy estoit ungjcusnetrcs sage homme, prince de vertu et de justice , et qui aussy bien voloit mettre la raison en ly meismes qu'en aultruy; mes avoit cest inconvénient, queaulcuns, par lesquels principalement se conduisoit, estoient mal à la touche de son père , et pour dire le vray, mal utiles aussi pour ly, et moins honorables pour tel prince , selon tel qu'il estoit. Et n'y avoit aultre cause de rumeur entre son père et luy , que ceste , et les effecis et opéracions qui de eulx et à leur cause de ceci sourdirent. Toutesvoies , pour venir à mon premier conte touchant les murmures et les peurs des hommes , qu'on avoit que le duc ne se deust souffrir enlourdir de lauguage, en donnant legièrementle sien, oncques certes courroux ne le mena à ce voloir , ne oncques beaux language que le roy ne aultre sceust mettre avant ne luy donna pensement de faire celle folie. Meismes congnoissoit bien et euteudolt ce qu'on quéroit, et souffroit bien, que gens se paissassent de fol espoir, et que aulcuns s'en donnassent peur. Mes qu'en effect il se grevast soy mesmes pour desplaire à aultrui , ce ne luy cheut oncques en cucr ; car n'eust donné roie de terre au roy qui s'y attendoit, non plus que les doigts de sa main , dont chacun lui besoguoit bien.