CHAPITRE LXII
Comment l'ambassade ie l'empereur Fridérichai i Hesdin , lequel n'apporta que créance et chou M
Le roy, après ces choses passées , part de Uesdin par ung merquedi, comme il enin et s'en retourna à Abheville. Le duc le o voia hors de la ville environ ung quart de lieue, car ne souffrit que plus allast avant. Si prîndrent congié l'ung de l'aultre, le duc par honneur et révérence deue à ly , et l'aultre par amour et humain languaige, dont il estoit tout fait, et dist: » Beaux oncle, je ne dis pas adieu à vous à bon escient , car je vous verray encore , se Dieu plcst , avant que partiez en vosire voiage. Toutesvoies jeneveul point aller en Turquie, mes je vous conduiray jusques sur le porl de Marseille ; et vous dtrai-je là adieu. Pour tout adieu, beaulx oncle, moy et tout ce que j'ay est vostre. >■ Le duc le remercia à l'appartenir du cas et prîst congié de ly , à peu dire , car son faire avoil esté assez expérimenté, p.ir quoy le grand dire y servoit peu. A tant retourna en sa ville, là oit^m demoura depuis cely merquedi jusques VlM lundi ensieuvant.
Pendant les quels jours l'ambassade t l'empereur Frederich arriva au dict HesdiaJ en nombre environ de vingt ou vingt-ciq| clievaulx ) les quels venus à la congnoissaoct
CHRONIQUE DES DUCS DE BOURGOGNE,— IP PART. ft77
du duc , le duc les fit envoier querre pour venir vers ly par le seigneur de Lannoy et par messire Jehan de Restergate, aman (i) de Bruxelles, chevalier, et son maistre d'ostel, Fung des quatre. Le duc avoit son dos (2) richement paré de drap d'or, son ciel de meismes au desseure de ly , et toute la chambre préparée en manière deue. Si fut amenée celle ambassade devant le duc, dont le cbefestoit ung chevalier de moien âge, belle personne moiennement et bien moriginée, à grands cheveulx retournés en arrière, vestu d^une robbe de drap d'or , verde , tissue d'or, bien rice et traînant ung peu à terre, deschainte, à ung large collet de Behanges, fourrée de poins noirs , comme de bèvres (3) à long poil. En luy venant en front àveucques la sieute qu'il avoit, ses compaignons de l'ambassade , clercs et gentils hommes, se rua à genoulx en terre , et fit les salutacions de par l'empereur au duc en groshault allemant, tellement qu'à paine nul ne le sçavoit entendre , fors que mot ci , mot là. Avoit belle voix , belle faconde , belle manière et bien asseurée y et mettoit fort paine à faire entendre au duc ses mots. Il fit présentation d'unes lettres au duc en latin, les quelles le duc receut; et les fit lire par ung secrétaire, greffier de l'ordre/qui en exposast le contenu. Et ne portoient que créance. Depuis ceslui chevaUer se mist arrière en faire une harengue au duc-, sur charge conunc touchant rccommandacion et telles ouvres. Mes tant estoit son language gros, à la nature du pays, qu'à paine le pooit-on entendre. Le seigneur de Lannoy ensemble et l'aman de Bruxelles en furent expositeurs , à bien grand paine. Enefiect l'empereur et Temperies (4) le saluoient très affectueusement, ce
dist, et looient Dieu de quoy, après si longue et grîeve maladdie qu'avoit portée, ilsavoient oy dire que retourné estoit en santé de corps ; et en estoient moult Joyeulx. Se offroient tout à ly et luy présenloient leur pooir en amistié ferme. Le surplus de sa crédence il contretint jusque^ au plaisir du
(i) Maire
(2) Fauteuil à dos.
(3) Castor.
(4) Impératrice.
duc , ce dist , et à son aise ; car désiroit à le faire et dire à sa privée personne , à peu de gens. De quoy le duc se tint à bien content. Et fit remerchier l'empereur et l'emperies de leur bon et amoureux souvenir, et de tout ce qui à dire séoit en tel cas. Et à tant fiit porté vin, et burent les estrangiers. Et après congié pris et donné , furent ramenés par le seigneur de Lannoy arrière , et par aultres serviteurs et nobles hommes, jusquesi en leur logis. Et eulx partis , prestement arrière vin« drent devers le duc les envoies de par la ville de Barcelonne au roy francbois , en contraire de leur roy d'Arragon. Et vindrent, sans aultre charge avoir devers le duc, fors pour luy faire les honneurs et sçavoir de son estât. Et estoient eux deux ddefs de ceste am« bassade l'abbé de NostreDame de Montserrat, et ung chevalier nommé messire Jehan d'Es* coppons , de qui , en l'aultre précédent volume devant cestui, a esté faicte mencion assez longue , touchant la charge qu'il avoit prise de noste sainct père , ce disoit , depuis la mort du roy d'Arragon, Alphonse, son maistre , pour venir devers les princes chrestiens pour les susciter contre les Turcs , affin de faire croisée sur eulx , là où en passant par Lombardie il arraisonna estrangement, et en manière non oncques oye ailleurs, le duc de Milan ^ comme le conte porte tout au long en l'aultre livre. De là s'en vint devers le roy Charles , à qui arrière il fit ung aprocement estrange par ung escript qu'il luy envoia, parce que audience luy avoit esté donnée du roy. Et le quel après le manda venir devers ly, et durement assez et estrangement l'increpa de diverses choses , et luy remonstra ce que gaires nul n'eust osé dire. De là s'en vint en losiel du duc ; fut longuement à Bruxelles devers ly : et comme là trouva lo prince plus enclin à ce sainct voyage que ailleurs , et sçavoit les diligences et bons debvoirs qu'il en avoit fait et monstre depuis long temps , et tousjours persévéroit en cely voloir, en lieu que ailleurs avoit donné tenchons(l),cy donna glorificacions et loenges, remonstrant Dieu avoir ses yeulx sur sa mai-^ ^'^ > et sa bénédiction y estre promise pour
«oKles.
GEORGE CHASTELLAIN
sa dévote sollicitude. Fut au Quesnoy aussi devers le comte de Cliarolois; au quel, en sa longue maladie qu'avoit portée, fut ung expert physicien , et eu graud partie le remise sus et le garist. £t fit ses contes, comment il avoit ai'raisonné le duc de Milan , et à quelle cause et comment il avoit usé devers le roy Charles , et quels termes il avoit tenus , comme tout à- plain a esté conté en son lieu et temps. Et est cely meismes messire Jehan d'Escoppons, chevalier, qui est venu iciàHesdin visiter le duc et veoir comment il luy estoit, aveucques le dict abbé, sans avoir charge aultre devers ly , fors de le conjoyr en sa convalescence et bonne prospérité. Se les récent le duc benignement et les remercia ; et sans y tenir long parlement prindrent congié de ly et s'en allèrent. Et luy, eulx estant partis, pour faire fin à moult de choses aultres qui pendoient devant ly et avoient esté retardées pour la venue et affaires du roy , comme du roy d'Arragon qui lui demandoit secours par mer contre les Barselonnois , fit appeler et mander le chevalier d'Arragon qui là avoit séjourné longuement pour ceste cause, affin de le délivrer , et de luy donner response conclute sur sa demande. Dont, parce que les dicts ambassadeurs de cely d'Arragon ne comparurent point et ne se trouvèrent à heure, le duc se retrahit ; et les convint attendre depuis jusqucs à Lille , là où ils furent despescliiés avec Tambassade de Tempereur et pluiseurs aultres. Et dedcns trois jours après, le duc partit de Uesdin, et tira vers Lille. Et le roy ne bougea de Abbeville et de là entour, de tout river.