CHAPITRE LXX
Comment le duc de Guéries procéda en mariage aTecqaes la damoiaelle Katherine de Bourbon.
. Par ung dimanche doncques, dix-neuviesme de décembre , le duc de Guéries procéda en mariage avec damoiselle Katherine de Bour bon , niepce du duc ; et en furent faictes les nopces, moiennement solempnelles, parce que le comte de Gharolois et la comtesse en estoicnt absens, qui cause debvoient estre de plus grand feste. Car quelque nopce qu'il y eust,le duc avoit le cuer triste en son fils , soy mésusant, ce luy sembloit ; et la ducesse de Bourbon non moins pour fils et pour fille, dont ne voyoit moyen de les réduire , voire le comte son beau fils ^t nepveu ; car de sa fille la comtesse savoit bien qu'elle en morroit d'annuy. Toutesvoies, après disner on y fit joustes belles et rices , mes non pas de telle bruit qu'elles eussent esté le comte présent. Des manières de leurs estas, et de leur somptueux disner , de leur riche arroy et parement , n'est besoing à faire conte , parce que chascun peult imaginer en soy quelle chose peult doire à telles haultes gens sans reprise, quand les petits souvent , par la richesse qu'ils ont
1||jl;iu^aate| se boutent en excès par oultrage,
GEORGE CHASTELLAIN
et font plus beanconp qu*à leur appartenir , et tcles{;ens comme icy moins qu*à leurpooir et debvoir. Et certes, n*y avoit riens qu*à point et à mesure , e\ que Testât de leur venir ne portast bien chose plus mafpiificque. Le duc mena la dame de nopce à l'esglise à nue teste ; et en pareil estât la ramena jusqu^à seoir ù table , vestue de draps d'or moult rices, et ly de noir velour. Et portoit en teste tout cely jour , une barrette de velour noir toute semée pleine dé larmes et de gros perles les plus beaulx de la terre. Et ju{;eoient les aulcuns qu*en ce avoit mistère , et que non seulement il les avoit fait foire par joliveté, mus à entendement tout semblable à son cuer. Et portoit les larmes en chief, comme se dire voloît : que le chief de la joye, qui debvoit estre son seul unique fils , luy surfondoit et hiisoit pleuvoir sur ly des larmes de merencolie , par non soy rendre à sa {jrAce , qui plus Tamoit que soy mcismes , et le désiroit veoir et avoir emprcs ly , pour le solas de sa vie ; plus encore maintenant qu'oncqucs, pour cause de son voyage, et que, les affaires de ses paysportoient ainsi que, sans Tamour et Tunion entre euU deulx, tout Jemouroit et pendoit ^ branle de meschief futur. El esloit vray , j5-soit ce toutesvoies que je ne impute nulle offense ne rébellion au noble fils, dont en la terre n'avoit prince plus à recorder en meurs et vertus; mes je l'impute aulx maulvais hommes, indi{]fnes personnes , gens arrogans. et présumptuenx qui tendent et béent à gouvern.'^ment oultre leur appartenir, et attirent par flatterie peu à peu les cuers des princes devers eulx , et eulx vicieux et de meschant lieu , enveniment par conseil ci par manlvais nguet leur noble nature ei la font beslourner ù la voye perverse, parce que de noble condicion meisme n'ont agonstance. Si me donne merveilles comment homme vicieux se ose ingérer ne soy présumer dVnirer en gouvernement de prince neenprivaulléavecqnesly, si non que sciemment il délibère et propose de le faire desnoblir , et de le destituer dimnneur et de bon lt>s. Car fait à croire que, (jui gouverne, il conseille, il bouteeimaincàeffect.Et comme nul ne conseille que du meisme qu*il porte en cuer et en boiste, et ce qu*ll porte est maolvois et vicieux , contraire à Dieu et dom-
mageableau monde, s'ensieult doncqnes, que le prince conseillié d*ung[ homme convoiteux se declairera à convoitise , d*ung homme dissolu à dissolucion scandaleuse , d*ang homme menteur à périlleuse mensonge. BrieF, de quel vice et vile tasche que sera son prochain privé en qui il croit, de tel affaire et manière de vivre devenra , se meîsmes ne se préavise et congnoifse le péril que baille auctorité donnée à celles gens. Dont perd famc et bon lo8 ; et la chose publicque recommandée en sa main, dont il abuse, se perd par le sam« bhible.
GHiPlTRE LXXI.
Comment durant /cestea nopcet advînd^renl deux cas^de fortune moult lamenUlilcs.
Aux joustes de ces nopces, Taprès disner, jousièrent plusieurs haiîlts et grands barons pour grandir la fcste ; dont entre les aoltres, le maisné fils au seigneur de Croy fut Tung, nommé Jehan, à qui avint une doloreuse aventure et de maulvais auspice. Ç*estoit que ung grand noble homme, seul fils béritier de David de Fremessent, qui le servoit de la lance , fut tué en courant par les rues ; et lui faussa-on la teste tout oultre d*une lance, pour ce qu'il Tavoit nue. Dont grandes plaintes furent faictcs à tous lez , et en tourna la feste à chascun en tristesse et en matte chière. Cestuy Jehan de Fremersent tué estoit no^ riiure de jeusne enfant du seigneur de Croy, qui moult amèrement le prist & annuy , et estoit attendant d'eslre héritier de cinq oa six mille francs de rente devers la comté dWrtois. Avoit esté bel commenchement d*homme vuillant et tout adonné à la guerre; mes de telle triste vssue comme vous oez , et de courte fortune ; par quoy il en convient faire courte mencion, et venir cheoir arrière surungaulire doloreux cds qui advint, comme il me fut dict, à cause de ces nopccs. CVsloit que environ dix ou douze chevaliers veiians par mer du pays de Guéries , pour estre aux nopccs de leur jeusne seigneur., si comme venoîent devant le port de TEscluse, leur baiteau et eulx tous qui estoient dedaitf périrent et lurent noyés. Dont tele dainetf
et pité furent menés à Bruges , que tout cuer s'en mortifioit de Taventure. Et ne savoit-on quelle interprétacion faire des deux fortunes , dont oncques à peine nuls si malheureux n'advindrent tout à ung cop en unes nopces de prince. Toutesvoies convenoit tout prendre en gré et s'attendre à Dieu du surplus , là où la submission de son plaisir est cause de joyeuse fin , souvent tirée de commenchement felle. Envers ce temps morut dame Marie de Guéries, seur à cely qui maintenant s'estoit maryé, royne d'Escoce, et la quelle avoit esté maryée, en la maison du duc son oncle, au roy d'Escoce , cely qui portoit le feu au visaige , et qui après fut tué en ung son siège d'ung esclat d'ung canon rompu (i).
Ainsi à tous lez vindrent nouvelles de mort
aux nopces de ce jeusne prince, dont le mis-
tère sambloit estre estrange. Gomme doncques
on fut quîte de ces nopces, et que Tenson-
niance (2) en estoit passée , tout le dur et
le grand y restoit à faire ; c'estoît qu'après
tant de murmures qui venoient par pays,
que le duc feroit ceci et cela en contraire de
son fils, que ceste paix et . pnion fut trouvée
entre les deux, en congratulaoiçin des pays et
bonnes villes qui toutes s'en desconfortoiem.
Car disoient aulcuns : que le duc le debvoit
mettre en la main du roy, à qui ne quéroient
riens avoir affaire , car en avoient si maulvais
exemple et si estrange recort d'ailleurs, que
pour mort porter ne l'eussent souffert. Aultres
disoient : que messire Jehan de Croy debvoit
deraorer gouverneur par dechà , et à qui
arrière ne quéroient estre subgects, pour ce
que point n'estoit homme de lieu condigne
à cely estât , et que le duc avoit ung fils son
héritier , prince de vertu et de hault los , et
le quel ne de vroit demeurer vagabonde , alors
que ung aulire son moindre et son tout sub-
gect emporteroit auctorité sur ly. Si en feus-
sent plus tost fait crucifier, ce disoient,
premier que le souffrir ; jà-soit ce qu'en vérité
oncques n'en fut riens en effect; etn'estoient
que adevinences qui se faisoient des choses ,
là où oncques n'y avoit eu pensée ; comme
(1) Jacques n, mort en 1460 au siège deRoxbtirgh de l'éclat d*ane bombarde qu'il faisait esM^er. (i) L'intiuiétude.
meîsmes le duc le dict depuis en publicque devant les estas de ses pays, dont le conte se fera en son lieu.