CHAPITRE LXXII
Comment le duc ne cessa oncques de solliciter de faire son voyage , et de feict se transporta jusques sur la Bunoe pour trouver Tempereur.
Je me recorde maintenant, par les diverses intervalles que je voye ici , et me ramembre d'ung conte qui en Tan cinquante quatre fut fait au seigneur de Riteaux , frère au prince d'Orenge, touchant le voyage sur les Turcs que le duc avoit empris à faire par veu , et le quel à ceste cause , comme avez ouy , s'en estoit allé emblement vers l'empereur s'il l'eust pu attaîndre ; mes nennil, carne le voloît. Et par ainsi le convint retourner en faulte et sans exploit faire , là où il tendoit. Si avint que le seigneur de Riteaux , grand à enfoncer les choses avenir et les faîrer investiguer par astrdh%{e , dont il avoit emprès ly à celle heure ung hopme très expert , et venu en dévisb avecques ly de ceste matère, luy interrogua par estroit secret : quelle chose il Irouvoît de cestuy voyage que le duc avoit empris , ne quelle fin il y espéroit ; car desiroît fort à en sçavoîr le vray , afin de soy pourveoir et préaviser sur ce, selon l'exigence du cas. Dont ledict congnoisseur des secrets, voyant l'estroîte interrogation du seigneur , et que seul estoit en son privé avec ung sien fils aisné, chevalier, nommé messire Charles luy alla révéler ce que sçavoît. Et commenchant son conte, dict ainsi): « Jejtreuve que, qui vouldroit aller quérir une pierre au fond de la parfondc mer , en une roche, on la tireroit dehors aussi facilement et à si peu de peine , comme on pora mener ne traire ce prince dont la question esten cestuy voyage. Et toutesvoies sy ira-il enfin, et y exploitera glorieusement ; et n'est empeschement qui l'en scauroit rompre ; mes grand temps passera premier. »> Ce conte ici me fut faict par iceluyqui présent y estoit, messire Charlons de Chaalons, et le quel le me conta par mistère de ce que veu avoit
ayenir en efldenuit 1« du« ti« oMt iMMOtte • et
GEORGE CHASTELLAIN
en quoy meisnies je me rendis d'iiccort uvecci ly, disant : que la parole tenoit du vray , et d'apparence beaucop de povoir avenir ainsi- Et moy présente méat, comme je cscrivoye et considéroye la diflicullé de la matère que je manioie, c'esloit la discorde entre le père et le (ils, et laquelle je véoyepovoir cstre cause toute darraine de rompre ce voyage , re[[ellai mon oeil sur ce conie à moi f:iict et longuement porté, et allay reconcueillir tous les empescliemens enlrevenus en ce voyaf;e depuis l'an des veux , et que le prince voani se transporta jusques sur la Dunoe(l) à intencion de jamès retourner, jusques il aroit assayé son aventure sur le tirao turc ; là oii la froidessede l'empereur, qui l'avoît mandé toutesvoies par ses lellres et requis devenir devere ly pour ceste cause, fut cause que le duc relourna sansesploil. Etdisoit-onlorsiquenon-obstant ce mand au duc qui ardoît en cecy, et que l'empereur le sçavoit venu à parfaicle intencion de lirer avant , si luy louchoit son propre privé affaire encore plus près que cely de la foy dont il est souverain avoué, et le premier en saincie esfjlise. Doncques vez-ci le premier empeschement qui a donné la première romplure , ù la honte el char(;e des rompcurs . et à la grand gloire et mérite de cely qui actuellement et en personne s'y est transporlé , mes n'a trouvé assistance. Retourné doncqueà en ses pays dolent de la faulte , et qui non moins pourtant désista de procurer tousjours l'avancement de ce voyage , el que la foy feus! dcffendue , fit constituer journée h Francquefort el ailleurs pour faire convenir lesesliseurstS), là où envoya solennelles gens, prêtas et notables chevaliers , pour donner à COngnoisire publitquemcnt la stabilité de son propos, l'uniformité de son vcu et do son ollrir, en quoy ne se muoil ne ne chungeroît jamès , pour mon ne pour vie ; et d'abondant renvoya devers l'empereur et devers le roy de Polaine(3) pour les susciter tousjours et solliciter de ceci. Mes guerres et tribulacions enirevindreut de novel entre les princes de l'empire, entre l'empereur et le roy de Honguerie,
<1) DiiDube, en alienumd Dontiu.
(2) ElMiciira.
(3) rulugne.
entre les ducs d'Austrice et de Bavière; et tellement que, par le pourclius de l'ennemi (!) qui tout ceci brisoit , la rompture seconde arrière movolt des princes de l'empire , qui enieniifs à leur propre privé faict et à leurs particulières questions, ne voloicnt monstrer loisir, ce sembloît, de pooir entendre ailleurs, quand meismes le cbief de eulx , l'empereur, esloit cause principale de leur division, comme' on disoit, el tout par convoitise. Et non obstanl que ce duc encore ne cessasi pour tant de solliciter tousjours cestc matère, et d'envoyer devers le père saint , afin de mettre appaisement entre les princes impériaux , ei qu'avccques le roy d'Aragon Alphonse il avoît confédération pour ceci , et en avolt obtenu le congic et l'aggi'ément du roy Cliarles, et de lever en son royaulme ceulx qui le vonldroieni sievir , toutcsvoies encore une aultre tierce fois vint l'empeschement le plus grand de tous. Et vint 1-oys , daulphin de Viennois , aisné fils du roy C-harles , soy relraire en la maison du duc ; à cause de qui le roy forma indignacion contre ly toute ague, et devînt tellement animé contre le duc son bera . frère et parent prochain, son vray léal sernteur et amy, que durant l'espace de cinq ans que son fils demora en ses pays , ne fut oncques heure ne jour qu'il n'attendisi l'assauli et la guerre, et à estrc couru sus de tous lez du monde , et que ledicl roy Charles ne quïst à tous lez du monde, et en empire, eHi l'empereur, et eu Italie , et en Angleterre, et en Liège, el en Danemarche, alliances et confédéracions pour courir sus t ce duc, et donnant à entendre beaucop de choses volon* laires. Par quoy, si icesluy duc, qui oncques n'avoit appris de s'espoventer de manasces, ne d'eslre foulé ne envay sans soy dellendre, garder vouloit son honneur et sa cause et ses pays de grief, n'avoit loisir d'entendre i nulle riens aultre , fors qu'à soy meismes, el de soy leuir fort el pourvcu contre ,ses manasceurs, dont la cause estoit injuste. Si ne demora point peu ceci , mes l'espace de ctiinq ans. Et non seulement le roy do l'iance feust l'ung et le principal de cesto rompture, à la cause dessus toucliiée , mes U
(DLcn
i> eiptit ,
mesmes contraliit encore le roy de Ilonguerîc -à cesie cordelle (1) , par luy donner aiïaire pour Luxembourg. Dont merveille fui el est <jue cent fois la guerre ne se commencha par ]à , comme il sembloît qu'on la qULTUSl par querelle foraine, là où le sena et la pa- .denclie du soulTrani duc le meoèrent au dcsseure de cecy, par la mort du roy son Iraveilleur, qui s'en repentit durement h son derrain ; car avoit esté empeschant de bonne «uvre, ceste ici et aullre, |ïar ses soupecbons mal fondées, et par avoir traversé le plus téal ^e ses parens , on volenté méritoire, lorsque ly meisme qui y debvolt vacquer s'amusoil à privée querelle par passion peu excusable.