CHAPITRE VI
Comment plusieurs devises eurent le roy et le duc , et comment il vint à parler des Liégeois.
Tous les soirs se faisoient les danses en la grand salle, la où tindrent la feste la ducesse de Bourbon , avecques ses deux filles , la ducesse de Guéries et damoiselle Margrite de Bourbon, accompagniées des dames et damoiselles à l'appartenir, en grand nombre ; et là se trouvèrent tous les soirs le duc de Berry , le prince de Navarre , les frères de la royne/.le comte du Perche, et maint aultre jeusne baron et noble homme , qui la feste maintindrent et accrurent. Et pendant ce, le roy et le duc se trouvèrent ensamble en leurs chambres, parlans tel fois de sens, tel fois de folie et de joyeusetés , comme en, tel cas eschiet. Entre autres choses , ung soir avint que le roy commenchaà deviser des Liégeois ; car en effect les Liégeois avoient jà faict des hautaines sur le pays de Brabant , et avoient esté dehors en bannières levées , passé par emprès leur évesque qui les voyoit à Tueil, et abbatans une maison d'ung chevalier, son serviteur , et de quoi Toutrage et l'attemptement faits furent tantôt mandés et annoncés par l'évesque au duc son oncle , qui aigrement le prist à cuer. Et moroit d'ardeur de s'en vengier; car trop en avoit souffert jà pour cuidier bien faire et pour fuir l'effusion de sang ; mais attrempant son premier bouillon de corroux par encore ung diffèrement de froideur , le manda au roy qu'il y porvéist et qu'il les fist rentrer tellement que plus ne s'avançassent à emprendre sur luy par telles voies, ou besoing lui seroit qu'il y porvéist ly meismes par voie de faict , et comme il en estoit bien en ly quand il voudroit. Mes parce qu'il les avoit pris en sa garde , il l'en voloit avertir, premier que rien faire. Sy y envoya le roy ung sien chevalier, prévost des marissaux, messire Tristan l'Ermite, qui autresfois , du temps du roy Charles , les avoit pra-
5JÛ
GEORGE CnASTELlAIN.
liqués contpaire de ce duc de Rourjjoingnc. El sembloil, pour ce que ce niessirc Trisian porloil grâce d'avoir esié lout son lenips malvais Bourgoingaon ei liatneux conlre ly , que le roy le y envoiast encore lout propre à intencion telle. Touiesfois ce en avint, que les Liégeois renirèrent à l'ordonnance dit roy , qui le leur manda ; mes conlinuérenl en haulx et fiers languages , sur la Hunce du roy , qui ne l'eussent osé penser, fors sous son ombre.