CHAPITRE LIV
L*aatciir raconte icy comment, lui estant au lit pour prendre repos naturel en dormant , il veist une vision spirituelle , ou il veit une dame nol>lement abituéequi hurtoit k Vay% delà chambre du roy.
Comme doncques ces ambassadeurs de France , en la manière de leur venir et de leur aigre parler, m'avoient donné beaucop de hurillons en la teste , aveucques ce que la roatère sur quoi s'estoient fondés estoit assez peu honneste et de malvaise conjoncture , celle nuit meismes , comme donnant son repos à mon corps , trouvai mon entendement qui laboroit en vision spirituelle. Et comme envers trois heures après mynuit, et après mon premier somme passé, me trouvai, ce me s^imbloit, en une chambre, là où, en une aultre prochaine d'icclle, estoit ccstui roy Loys j roy de France , le transmetteur de C6IIA ambassade à Lille. Et moi iù subitement
■%i>MBiiiie en i'esperii , soudainement me
perceus aussy d'une dame noblement abituée et en grave attour , qui hurtoit à Tuys de b chambre du roy ; mes non oye longuement f ust , ou non accointée , ne trouva qui lui respondist. Si se traveilloit-elle assez par language de donner à congnoistre à ceux de dedans qui elle estoit, et qu'elle n'esftoit point femme de refus à royale entrée. Mes à perte parla , et en vain fist remonstrance de son estât ; car à nul à peine de tous ceux qui là dedens estoient, n'estoit aggréable; et faisoient le sourd, ce me pooie-je bien penser , encontre ses hurtis ; et contempnoient sa personne. Comme doncques je cecy veisse , et jugeasse à malvais ^temps ceste œuvre , me perceus à cop , comment de dessoubs son manteau tira avant un gros pesant marteau qui à Tung des lez estoit tranchant comme ung rasoir , et à l'autre estoit gros et pesant, comme pour abbattre ung mur ; et haussant les bras toute ayrée , assist son cop sur l'uys clos, et en fist voler la serrure. Dont , d'entrée , et sans admirer face d'omme , dist cestes parolles. ,> v*
« Coment déa ! Loys , roy de France , est donc venu le temps maintenant que la royale dignité franchoise est descendue sur homme bestial , et que la plus digne coronne et la plus saincte de la terre est assise sur cheveux d'un homme non homme ! 0 maudit temps pour toi, et malvisé le règne de tel roy dont il abuse ainsi! Tu me refuses l'entrée devers toi par contempt que tu as de moi , et si hès la lumière que je t'apporte, parce que tu es de tout affecté à ténèbres. Tu quiers les angles' et les mu« celtes ombrageuses en lieu apparent; et là en quoy les nobles et clercs entendemens se délittent et se parfont, tu en fuis le re* paire. Parquoi je puis dire, et vrai est, que tu es homme non homme , quand par obéissance à bestialle condicion , tu voluntairement te dépouilles de toute la dignité qui est en Tomme; c*est raison que tu vois droit cy, devant toi, lumière de Tumaio voyage et figure de l'image divine que tu ignores, que tu contempnes et mescongnois; et, enclin à toute œuvre perverse, ensieus propre volcnté desbridéc , sans digestion de vergoignc. Dont , et pour ce que tb m'as fait
le refus de ta chambre , et que ta sonrdesse ne m'a volu entendre en temps convenable , dispose toi , je te dis , et t'appreste cy à devenir tel comme Francisque, duc de Milan, se maintint et se monsira en face de messire Jehan d'Escoppons , Arragonois, son extrême injurieur. Car te dis bien : se tu ne prends celle vertu et constance en toi que prit icellai duc , où que tu te faignes estre icellui mcsme en égale vertu, le sang te montera au visage par corroux ; le front te sera commeu en vergogne ; et sans que tu y soies patient ou mal tollérant, je ne cesserai ne ne me famdrai à te dire repreuve : et ce , par ta propre rudesse envers moi, quand tu m'as refusé ta chambre, quérant ton salut. Car, entends bien : se ne feust que j*ay veu ton contempt et le mespris voluntaire que tu as fait de moi, venant devers toi en boa et humble pourpos, je te eusse arraisonné toute aimable , là où maintenant tu me contrains et parforces, comme à messire Jehan d'Escoppons, de te tire villonie. Que fais-tu , 6 roy Charles , jà long-temps a ? ne en quoi contornes-tu le temps de ton règne ne de ton voyage? Ne repenses-tu à tes œuvres passées , ne à celles qui sont présentement en ton pourpos? Quels termes as tu tenu à ton bel, oncle le duc, depuis ton coronnement, se non en multitude de vaines parolles pleines de vent? Tu lui as en tous endroits rendu mal pour bien, simu- • lacion pour humbles services , et prompte et soudaine descongnoissance pour toute léaulté et amour trouvée , jusques à te former adjoinct à ses ennemis anciens en son contraire. Non moins en fis-tu en ce novel instant au duc ^e Bourbon , son nepveu ; et à tout ce qui lui estoit de lignage, tu lui donnoies ou traverse aulcune après ton estât , ou tu lui monsiroies froidesse ; parquoi on y percevoit petite amour. Mesmes tous ceux à qui tu faisoies tes dons d'offices, touchant le costé de çà, tu ce faisoies à regret et à dur repreuve en leur darière , ou tu le faisoies à singulières notées personnes , et à cautelle de mauvaise préavisées fins , qui depuis sont descouvertes. Tu trouvas ton royaulme en paix ; les princes et barons d'icellui en amour et en union. Dont, aveucques ce que lu labourois à les mettre cou vertement en discorde, par espécial à I
BOURGOGNE.— m* PART.
rencontre de la maison de Bourgoingne qui , sur toutes autres du monde ^ te cuisoit en cuer, tu allas movoir tribulacion hors de ton royaulme , mener (es barons et gens d'armes en perdicion de mort , et susciter sédicions et guerres en Espagne , des nobles contre leur sire , de ton beau-père le Savoien, duc que as fait, qui te soit à los! si non que qui avoies gasté la maison et le pays, toi estant daulphin , devenu roy , tu as tout pargasté en sa personne. Tu Tas despouillé de seigneurie et de franc arbitre , mis en tutèle sous tes propres gens, et privé de ses propres serviteurs et subjets s'ils n'estoient à ta poste ; tu l'as fait aller de pays à Taultre , vaucrant à recommandation très-povre; qui tout impotent toutevoies , et mieux séant d*avoir tenu son repos en propre terre, est allé morirence travail, prince misérable. Et de Philippe ton beau-frère , que penses-tu quel los tu y as acquis, ne quelles murmures tu y as suscilé contre toy en sa prise , mandé devers toy , et assuré par tes lettres ? Et puis non donnant foy ne vertu à tes lettres et tes mots, tu l'as tenu en menasse de mort, pri* sonnier, en admiracion de tout homme; et de quoi non tant seulement . ses parens ont esté commeus encontre toy, mes multitude des nobles et de divers peuples qui s'en coroçoient et en appétoient vengeance. Quelles raison peus-tu alléguer après d'avoir recoppé par tout ton royaume l'ancienne juridiction dé tes nobles en fait de chasserie , et d'avoir fait deffense à tous eulx, sur grieves peines, de non chassier en leurs propres terres ne lièvre ne aultre beste , ce qu'oncques roy ne fist, ne oncques livre ne contient le pareil cas , ne qui si mal sonne ? au moins ne peut que tu ne souffres à cbascun joyr de ce qui est sien et à'iy appertenant, comme tu veuls joyr toy-mesmes et user de ce qui concerne ta haullesse et ta coronne ! le droit de patrimoine ne gist pas en liberté de roy pour le tollir aux héritiers , se non que par tj^annie et vJolentement il veuille rompre loi naturelle et escrite, et mettre sus loi contre raison et divin ordonner , en confusion du monde. Tu en as , bien te souviengne, fait copper oreilles à deux nobles gens pour Tinfraction de ton édict , pour un lièvre meschant qu'ils chasr
SM
GEORGE CHASTELLàlN.
aèrent ew leleor prqiNre. Quelle raison droit cy, élas I ne quel litre te sauve en cestui e\r ploit ? se non que tu peuls alléguer infraction ^ trespas de ton édict. Mes sur ce on te réplique, et te fait^n demande : Quelle te -estoit adouc la cause ne la nécessité urgente de ceste deilense faire î Laquelle , se par ta res-*ponse elle se trouve petite et menée de lé*gierté , Texécution doncques en a esté torcionaire et faite par volunté de tyran. Tu jcuides receler tes voies et tes cauteleuses machinées fins , et à quoi tu as honunes instrumeos tous propices à ce. Mes se gens preud*ommes et de bonne foy par samblant les ignorent et faignent de les non entendre , Dieu nient-moins les congnoit et les entend , et seloncq la rachine de ton prétendre, il t'en donra Tyssue. Avise bien et entens à tout. A Dieu n*est rien occulte ; il scet tout ; et seloncq.ce qu'il y scet et congnoit, il en donra le fruit du mesmes, de ce qui y est dit : mal le mal, et de fraude déception en toy tournée. Tu as, par fainle ou par inconstance de cuer attrait à toi le seigneur de Groy et les siens ; et pour ce que tu les sentoies malvolus du comte de Gharolois , pour leur mespris envers ly 9 tu , pour les sauver et porter contre ly , les as pris en ta maison et leur as donné les offices et les pensions en accroissement de leur orgueil ; car comme tu les véois arrogans de dignités et de haulx estas, pour grandir leur maison , il sambleroit , et ainsi conjectAent plusieurs , que tu les as choisis tous propres à ton intencion ; et que pour leur complaire et avoir compleu en ce qu'ils quièrent, c'est de les avoir fait grans et eslevés emprès toy, finablement tu penses à venir par leur moyen à aulcunes couvertes fins grandes et haultes , et comme jà d'une grand partie tu es & . ton desscure et es saisy de ce à quoy tu béoies par leur, malice, c'est des terres sur Somme, que eulx desléaument ont fait perdre à leur maistre le duc , qui se fioit en eulx comme preud*ommes , et tu, par malicieux bargaing aveucques eulx qui les convoitoics, tu les as recouvrées en ta mains, à la tienne et à la leur grand charge ; car eulx en portent le tiltre de mlvaises desléales gens , et toi de favoriser 9t ainer les mauvais et faulx , seml^iables
à> nature. Dëa! je ne dis pas* que^ tu ne pousses bien et deosses viser au recouvrement du tieo , et par voies séantes à nog roy ; mes d*y estre allé par malice et par voies dont les condaiseurs sont infâmes , Facquesc à tout lez y est de chier coust. Tu f est noté , et seras perpétuellement ; et eulx en porteront la renommée obscure jusqu'en fin du siècle ; car et toi et eulx , et eulx comme toy , n'avez prétendu, ainsi dient les hommes, que pour deffaire ec miner en puissance le comte ton beau-frère , et le quel eaix , par peur que ont de ly , qu'il ne les defface , désirent sa mort ; et toy, par peur que tu as de son haut règne emprès le tien , tu as machiné sa ruine. Et par ainsi , la cause de la peur en eulx a esté et est cause de ta haine conoeute envers ce comte; et la cause de leur haine portée en peur , a esté cause de les joindre à toi et de prendre leur service. O comme obscur tiltre sera à ung roy de France , cyaprès , d'avoir usé de malice envers ses bienfaiteurs parens , et d'avoir accueilli desléale maisnîe en sa maison pour faire desléale œuvre! Certes, trop plus lui seroit chose recommandable d'avoir observé son honneur en clarté , encore que d'avoir acquis royaume conjoinct au sien , par condicion reprobable. N'entens-tu que honneur est ung plus cler trésor que corcmne ; et preud'omie clarifie plus l'homme que seigneurie ; certes , si fait. Qui doncques fait pois et dangier de son honneur , il se garde de pervers conseil ; et qui se garde de malvais conseilliers , il en fuit et en het la hantise. 0 Loys! et comme durement tu regretteras encore l'abitude de cesles gens et l'accueillance que tu en as foite , si peu mal digérée ; tu en porras cheoir en grief inconvénient et en dangier d'en perdre ton royaulme et ton honneur. Dès maintenant les humaines voies s'en essourdent contre toi en murmure , et les bouces mordans en tes faits, parce qu'en loi n'appert riens que ingratitude , que rendicion du mal pour bien , et pleine et évidente contendance de voloir destruire tes parens et amis, et auxquels tu tournes le dos, haineux et mal conseillié, pour •porter petites gens desléaulx en leur faulse malvaisc querelle. Odoloreuse maudite haine des Ci-oyois; du povre petit serviteur au
CI4M1 CHRONIQUE DES DUCS DE BOURGOGNE. -*IIP PART. Stt»
maistre ; du povre gentilhomme à prince naturel seigneurs et là où n*a nulle compariaon ne correspondance à personne ne à estât ! Et tu , ung roy de France ! à Tappétit de telles gens, oublieux de toy mesmes et de ton propre honneur , du péché dont ceuU sont à reprendre devant Dieu et homme, tu, de cely mesmès t'es allé souillier , haineux de ta gloire ! Hélas ! et quel MH attens-tu , ' ne quel flruit , d'amer et de porter ainsi les en^ nemis de tes amis; ne qu<$lle joyeuse ne salutaire yssue tu espères . dy-moi , en haine voluntaire et sur- riens causée à rencontre d'ung si hault prince ? Y entens-tu augmentation de ton honneur? Y perchois-tu avancement du bien publicque , ou de quelque salut ou expédient à félicité humaine ? Moy , de ma part, je ne ly sçay entendre, fors tout au rebours , malédiction et ruyne en tpn estât , reproce en ton honneur , et tribulacion , misère et pestilence en ton royaume \ et de quoi , tu , esUseur de ton propre mal , haineux et ennemi de ta paix, aras esté cause \ et pour ceuli encore que tu , prince et roy de justice , le souverain du monde , deusses . haïr et grièvement, punir pour aultrui exemple! (Comment, déa! n'y a que trois jours, que tu ne tes véis oncques^ ne que service ne te firent , sinon à leur profit. JXe furent oncques à sang respandre pour toi y se non en aises et voluptés de coui't ià complaire par flatterie. Qu'est doncques d'eulx , ne qu'en diras qui te soit bon tiltre? Doibt estre amour de roy se légier? Ne doibt ung roy de France amer sans tiltre de mérite. £t par contraire , si légier amonr et sans avis donné, lui est mal appertenant et non de los. Ne lui siet doncques de porter haine aussi aux vaillans et vertueux de son royaume, etqùi sont Testorement de son throsne. 0 maudite haine et bien maudite, ce dis-je encore, de castes gens! et maudite leur présomption et encorné orgueil, quand enlx, aiguisiés. et enserrés dessoubs son esle, tu y pour eulx, t'es allé contaminer en leur mescongnoissance, et as quis les voies desléales pour mettre autrui haine à effect dessoubs la tienne. Te devoit souflire d'avoir refroidy envers toi le cuer du duc Breton, du duc de Bourbon,
et de maiot aultre prince ^ tes parens , que tu
as maltraitiés, sans venir user de mesmes et quérir , au lieu de ton refuge y au lieu de ta gloire et de ta redoubtance , et dont tu as promeu, roy assis en thronne, et là où l'honneur et léal service , l'amour et la révérence du monde, te ont esté monstrées et offertes. Gesse, Loys, cesse, te prie : reviens à toi et à. ta royale nature; et se légierté ou seuestre conseil te ont mené hors de voie , par auU cune fragilité de passion, retourne à toi mesmes , et amodère ces extrémités vicieuses qui te procurent blasme , et plaie et damage enfin à ton salut. »