‹ Œuvres historiques inéditesChapitre 352 sur 494 · CHAPITRE LXXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXX

Or avez oy comment le comte de Sainct- Pol, parcy-devant et jusques à ceste heure avoit eslé et estoit tout entièrement adonné à son maisire le comte de Cliarolois. El aveacques ce qu'en dangier et reboiitement du duc il avoit quis la ruine de ceulx deCroy, si avoit-il hautement servi ledict voyage de France , vaillant et traveilbnt chevaliw, plein de hault los; et puis les deux voyages en Liège , qui ne sont pas de maindre estime, et la où il estoit l'ung des cbiefs principaux. Si doibt sambler que là où avoit esté norrie ou obtenue telle privauté et amour entre les deux , et receu si hault et si grand service aveucqaes obligations précédentes de longtemps, que jamès aussi le lien de leur amisté après ne se devoit lascier ne aflbiblir, ne ne devoit relainquir l'ung l'autre. El es apparence de ce , ledict de Sainct-Pol , jà-soit ce que par le moien et pooir dudict de Cbarollois son maistre , il feust créé et coRstilué conneslable de France devant Paris , el que le roy, par maintes et diverses fois, nienimoins l'eust mandé depuis par ses lettres ï venir devers ly, comme souverain officier de son royaulme , touttes-foie , soi appuyant tout sur le comte son maisire et en faveur de ly, différa Lien an cl demi son aller devers le roy, pour sa connestablie. Et sambloitque le service et l'amour de par de clià lui estoU assez de fruit et plus convenable que l'aullrc , voire par aulcuns regars qu'il avait et h quoi il béoit. Si convient sçavoîr que le comte de Cliarolois avoit en sa maison madamoïselle Jehenne de Bourbon , scur à feu noble et vet'iueuse dame madame de Cbarolois morte , très belle damoiselle et de merveilleux bruit.;,De ceste damoiselle, seur audict comte, s'énamoura le comte de Sainci-Pol, qui estoit vefve; et pour le plus bauli bien de ce monde ne désiroJt riens fors de venir en sa grâce ; et finablemenl , pour tous services faits et à faire , de la pooir avoir en j riage. Si en tist tous ses assuis et ton

renn^i

[d466] CHRONIQUE DES DUCS DE BOURGOGNE.— IIP PART.

efforts envers le comte , lequel y différa assez et s'y monstra ung peu lent, non pas qu'il ne lui voulsist bien autant de bien et d'honneur, mes pour Tavancement de son éage , qui estoit jà de cinquante ans , et que aussi la fille n'y avoit point forment le cuer, ce disoit-on , ains et qui plus estl'avoit tourné aulcunement mesmcs envers son fils aîsné , le comte de Marie, qui estoit mieux sorte , à la veue du monde , que du père ; car estoit rice et {jprand héritier et jeusne seif^neur, et l'aultre plein'd'enfans et de crans jours , qui sont choses qui sont à regarder. Une chose en ly avoil touttesfois qui estoit singulière , et en quoi il passoit to.is ses enfans mesmes, et le plus paré des princes de ce royaulme : la personne de ly , en samblant , en fachon , en netteté et en toutes cointises d'abillement et d'entre-gens, vnloit et se monstroit mieulx que nul aultre ; se faisoit regarder et prisier d'hommes et de femmes , et n'avoit nulle part son pareil ; estoit grand seigneur et hault noble homme ; estoit vaillant et de grand conseil , et digne assez, pour personne et vertu , pour porter corcmne et sceptre. Mes ce n'estoit point regardé peust estre ne considéré au cuer de la jeusne fille, qui béoit ailleurs; et laquelle, comme on disoit, avoit des bouteurs en l'oreille qui le grevoient , et qui n'eussent point volu veoir qu'il eust eu tant de bien ; et en donnoit-on charge au bastard de Bourgoigne , car y avoit pointes et hongis couvertement entre eulx deux , pour cause du gouvernement et de la haute créance que cely de Sainct-Pol avoit aveucques le comte , et de qui il estoit frère bastard ; car lui sembloit qu'il estoit homme pour l'avoir ly-meismes, et le pooit et devoit avoir devant ly.

Page 1