‹ Œuvres historiques inéditesChapitre 358 sur 494 · CHAPITRE LXXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXVI

Cofflment raiictenr feit namcion de la grand félicité que ce feo duc a ea en ce monde.

J'ay fait autre part narracion en ung petit livret à part de la forme et effigie de sa venue , cnsamble et de ses naturelles meurs et condicions au long (i); et en quoi aussi, quand cela sera escript ou devant ou darrière , en oeste présente euvre, je me repose assez seurement de avoir recollement sans réitération nouvelle. Ne reste fors seulement, par temps et par clères distinctions ramenées par ordre es haulx , grands et diOiciles affaires qu'il a eu après la mort du duc Jehan son père , et jusques a Teure de son trespas , là où il y avoit quarante-sept uns entre deux (2). £t dont, pour en faire la narracion, sans chanceler ne varier chà ne là , ne faire d'aultrui esioffe ouvrage d'emprunt , il y a chose haulte et de grand effect; et n'y a nul, tant soit hault liistorien ne prince meismes qui , de ce temps , en puist estre mis en conte , qui ne soit et ne se urouvera plus constraint

<1) Je crois que Georfre Chaslcllain veut parler ici de l'éloge du duc Philippe , que j*ai inséré à la suite de cette chroniciue. On voit par la phrase suivante qii'il flébirnit liii-niênic que son éh>jre fut réuni , ainsi q"^ jo l'ai fait, h sa rhroiii<iiir.

(2) Jean-sans-r«Mir, dur de lJourL'(»?no , fut assassiné le 10 scjiicnibrc 14ÎU sur le pont de Monleivau.

d'emprunter aulcone clarté ou despendence à cestui , que cestui à eulx , nonobstant en* core que plus grand de ly y avoit-il encore et plus hault de seigneurie , comme le roy ; mes nul de telle clarté en hault titre par siagolière béatitude n'a esté trouvé.

Doncques sommairement j'ay assez louchié de ceste matière en aultre lieu , comme j'ay dit j et que raconter une chose deux fois seroit vice , je me contourne à ce qui porra estre de fruit et de nécesâté à son histoire pour la perfecUon de sa loenge. Et là où je considère et regarde uoult de singulières clioses haulteset clères, comme la personne de ly, pour tout le temps qu il régnoit , es> toit singulière et exquise entre tous les aultres princes ses contemporains^ Etdoncques, puisque Dieu , en tout ce qui sert à peirfection d'homme , Tavoit doé et béney de singulière grâce, il besoigne bien aussi quil ait une singulière forme et manière d'escripre qui le décore , comme la nature de sa haulte félicité Texpcte et demande.

Donc , pour venir au fait et pour mieux en narrer au vif, je considère cinq ou six singuliers grans poins en ly , que jamais je n'ai veu en ung homme tout ensamble. Premièrement y avoit grâces en habondance de toute vertu et noblesse de corrage, plus qu*en prince de la ten*c : il y avoit don et grâce de nature lelc , qu'entre tous les princes du monde Iv seul entre tous les autres se monstroit l'estoile et clarté de tous les autres ; avoit de fortune tele poi^cion de famé , lele prestance que lui en fit totu*ner par le monde jusqu'à assez; et lesquelles prestances et grâces de tant de diverses qualités, comme en divers endroits et en divers temps et lieux, et haultes excellentes besoingnes se sont présentées devant ly, et dont il a pris tiltre et gloire.

Quand doncques il cherra à parler de ly en quelconque endroit que ce soit, soit de paix , soit de gueiTC , qui parler en vouldra par devoir, ne porra évader ne fuir qu'évidentement il ne touche aulcune de ses haultes vertus et clartés , qui oucques rien ne fist , ne riens ne dist , ne oncques n'eniprist ne paracheva chose qui ne reluisisse et ne replondist en vertu et parement , ^v^^yiift

ung fiertre en précieux perles. Tout estoit singulier en ly et de los, ce qui se montroitpar dehors au moins. Mes comme ses vertus estoient maintes et diverses, il les convient distinguer aussy en autant de parties comme il en avoit l'effet ; et comment il avoit la grâce de vaillance , ce qu'on peut appeler probité , autant qu'oncques homme , et dont jamès on ne lui est veu avoir vantise , ne quérir vain los ; et si s*est trouvé en estrois affaires , si avant qu'oncques nul plus ; et dont oncques homme ne veit mutacion en ly ne changement de peur ; et n'y avoit ne chaleur ne froideur en ly par quoy on peust dire : « L'une domine trop en ly, et Taultre peu ; » les prenoit également tonttes deux. Et en taisant tout quoy se fist regarder par amiration. Là où il estoit mortel , avoit grâce de longanimité *, tranquille en soi , longuement et à tard meu , et tard courrouchié ; à tai*d proférant, feust d'amour ou de haine; et tenant gravité tousjours en toutes ses affaires. Avoit la vertu d'humilité envers tous ceulx qui estoient ses samblables de duc , se eulx mesmcs par propre orgueil ne le rompoient. Estoit humble envers tous ceulx qui portoient couronne , et envers leurs enfans ; car le moindre fils de roy de la terre eust volu bouter dessus lui en lui faisant honneur. Estoit humble en refuser vaines gloires et folles loanges ;et vaines. Ne répntoit riens ce que poolt appartenir à honneur, moins encores ce qui se pooit dire par gloire. Et luy ay veu rebouter arrière de ses coudes ceulx qui en teles vanités l'alosoient. Avoit la vertu et débonnaireté en* toute conversacion avecques toutes gens, serviteurs, domestiques, etaultres ; ne oncques vil mot ne ly partîst de lèvres. Estoit léal comme or fiji purgié ; ne à Dieu ne à homme ne feist oncques faulte qui fust d'esclandre. Tenoit soa mot, son serment, son veu et sa promesse, dont pour nulle affaire qui luy peust advenir ne fist enfrainte. Avoit en .ly la vertu de magnificence merveilleuse, et en toutes choses qui estoient grandes et scrutileuses en fruit', là veilloil-il ; et comme les temps et les aventures les luy rendoient teles, là s'employa il et là se tourna , au pois et à rexi<;ence des causes. Et lesquelles se sont suspendues et

BOURGOGNE.— IIP PART.

offertes teles en sa main que oncques nules teles depuis Cbarlemaine en ceste liliée ré^ gion , et dont il a ouvré telement , que nulles magnificences de prince cbreslien ne en tel nombre y ont approché.

Il y a eu aussi une grâce d'amour de peuple envers ly ; et qui a esté tele par tous ses divers pays, qu'en lui exhibant honneur, ser^ vice, révérence, toutte accomodacion et prestance, feust par pays, feust par villes, les hommes plus en faisoient, plus en monstroient^ plus s'attalentoient et s'affermissoient d*cii faire plus et plus ; ne ne se pooient saouler de lui porter honneur. Dont, et à cause de grande amour et révérence qu'on lui portoit, il s'est trait en son temps, par les villes ou il yrott, tant d'honneurs, tant de révérences et cérémonies que nul empereur oncques qui entrast en Rome à triumphe, ne les dix meilleurs, onc<» ques n'eurent autant. Et sambloit mainte- fois que quand il arrivoit, que les cieulx se oavroient pour pleuvoir sur luy leur bénédiction et faveur ; et telement que moi meisme autrefois lui ay dit touschant cestui point, que veue sa grande haulte félicité que Dieu lui envoyoit sur terre , je mettois grand doubte qu'il n'en auroit point d'aultre en l'aullre monde. Il avoit aussi une grâce en ly, que tout ce dont il se melloit en fait de guerre pros-* péra, et en emporta victoire, et tout ce qui estoit dehors de ly ailleurs, en^discorde et divi'» sion. Et là où il mist main et moyen , tout toorna à paix. Et porta en son seul persoa-' nage le salut et la félicité de tous ses pays; et non pas tant seulement des siens, mes des aultrui ses voisins et royaulmes. Avoit en lu{ la vertu de tempérance , qui oncques pour courroux., ne pour joie, ne pour accident coot traire ne prospère, ne s'est trouvé ne veu es^ tre desmesuré, ne despassé de mode , ne de manière de prince. Dont, et comme ilsemouST troit tel en tous usaiges de ses baulx aflaires, tel se monstroit il aussi en tous usaiges de sa boi^ che, feust de paroles, feust de sa nourricboo ; oncques on n'y perchent ne plus hault , ne plus bas, ne plus tard, ne plus tost. Avoit aussi es ly la vertu de révérence à Dieu et de vraie obéissance à saincte Ivglisc ; ung ferme main* teneur de ses promesses et de ses apprises dévocions. Et en seigne de libéralité et de

GEORCl- CHASTELLAIN.

joyeaveucqacs les siens, souffrit tous lesjnors et sou\enl faire Imultcs solennelles fesics, joustes el tournois , grans et pompeux festoiemens , dont nuls voisins pays se remployeat à tel Iionoeur et famé. El se repuloil sa maison ù maison de bénédiction et de félicité , et de loule liabondancc et grâce. Dont, et comme la dite maison esioit pleine de salut de l'omme si béat, elle esloil e^lorée aussy à l'avenant de ly de plus rices et beau\ personnages de la terre , et loute cslite d'ommes et de clicvalerie qui feusl en France.

En toutes cestes bénédictions doncques, vertus et grâces qui en ly estoienl, le convient descrire et décorer par distinctes parties par tous les lieux là où on fera conte de ly. Car tous ses faicts et toute sa vie sont ii rapporter à liltre d'aulcune loenge , par regard envei-s Dieu ou envers honneur, ou envers salut publique, ou envers noblesse et haultesse de courage par singulière nature.

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