‹ Œuvres historiques inéditesChapitre 366 sur 494 · CHAPITRE XCIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XCIV

Comment le duc fut porté en terre accompaignié de plusieurs princes , prélats et gens nobles.

A porter ce duc Philippe en terre avoit de grandes cérimonies , et riens touttefois qui ne feust de raison et bien séant à Testât du mort. Seize cens torches y avoit à le porter en terre , dont tous les porteurs estoient vestus de noir : quatre cens de par le duc héritier ; quatre cens de par la ville de Bruges ; quatre cens de par le membre du Franc ; et quatre cens de par les mestiers de Bruges. Entre lesquelles torches alloient bien neuf cens hommes notables , vestus de dueil , tant nobles hommes que ofliciers et notables bourgeois , et après lesquels en queue sievoient seize prélats , que évesques que abbés : Tévesque d' Ybemie, un évesque qui estoit d'Angleterre, Tévesque de Cambray, Tévesque de Tournay, Tévesque d'Amiens , Tévesque [de Salombric ; et tout le ramenant estoient abbés.

A porter le corps avoit douze , que comtes, que barons , que banerets ; le comte de Joigny premier, le sieur de Crcquy , Philippe de Bourbon, le marquis de Ferrare, le seigneur de Boussut , le seigneur de Bours , le seigneur de Comines, le seigneur de Breda, Philippe, fils de monseigneur le bastard^de Bourgoingne, le bastard de Braibant, le seigneur de Grimberghe.

Au desseure du corps avoit ung poile de drap d'or bien riche , et lequel portoient le comte de Nassau , le seigneur de Ghalons , le comte de Boquan , et messire Bauduyn , bastard de Lille. Entre les prélats et le corps avoit quatre roys d'armes enchapronnés de deuil , et vestus de leurs coites d'ar-

mes : le roy de Brabant , le roy de Flandres , le roy d'Artois et le roy de Haynau.

(Ici se trouve une miniature (1) et le texte gut suit en est l'explication»)

Charles , novellement duc de Bourgoingne , né prince de grande venure et de haulte attente , fils d'ung père qui n'a pareil , et d'ung duc dont le nom ternist les couronnes, que siés-tu ici , et te maintiengs morne et pensif? Es tout en dedens toi, encombré, ce samble, en l'esperit , et au dehors tout altéré visiblement en tes meurs et en tes manières. Icy, à destre et à senestre , t'avironnent multitude de gens, diversité d'hommes et de femmes qui te traveillent, t'estonnent les oreilles, fencombrent la veue et l'entendement , te tirent par manteau et par robbe, et couchié encore en lit, le hochent l'oreiller de ton repos. Les vecy , Charles , les vecy ! je te les monstre (2). Ce sont personnages de nouvelle affaire et de grand note , et lesquels , posé que sambler poroit qu'ils te deussent inférer passion , si sont-ils néantmoins de l'essence de ton nouvel estât*, et de la congruité aujourd'hui de ta haultesse. Regarde en moi , regarde , 6 prince pensif, reprends vertu et vigueur en toy , et entends et prends escout à mon estre. J'ai à nom Cler-Enlendement , luminaire et ester le plus précieux de l'homme, qui en la perplexité ou je te voy ahers et assis, quasi tout entrepris entre faire et non faire , te viens à confort , et monstrer que là où maintenant , peult-estre , te tiens à vexé de cestes diverses gens , non appris, tu tiendras à salut et à grand fruit leur venue , et cy apprès la presse qu'ils te livrent à grand joie. Si ne t'esmaic , te prie, en riens, de choses que tu voies , ne ne fay murmure. Toutes ces personnes cy ont leur nom , leur nature et singulière opéracion , à toi servantes;

(1)M. le comte de Bastard, qui a trouvé celte miniature assez belle pour la faire enlrer dans son admirable ouTrage sur Thistoire de la miniature « a bien voulu en faire faire pour moi une réduction que Ton trouvera en tête de ce volume.

(2) Ces mots je te les monstre feroient conjecturer que le beau manuscrit , dont la Bibliothèque du Roi ne possède que deux volumes , est celui même qui fut présenté par Tauteur à Charles-le-Téméraire. Il serait même possible que les correction ftutent de sa main.

GEORGE CHASTELLAÎN.

sont de W n(?cossit(ï , et qnasi dcmesiire que lues; qu'èrPiit la persoiiiip et ion iipprocc; désirent h esirc veus et oys, cl (jranJ pari de les int^riores vertus envers eux tournées. Leurs noms venront après pièce à pièce , là où par 8in[;ulières narracions je parlerai de leurs singulières qualili^s piir doctrine, et comme le présent myslère requiert que j'encommence , et que je le le diSclare , expositonr , viif, après l'aulli'e. Dont , et pour ce que une dame entre toutes les aullres s'est ruée h (jenouls devant loi {l).et comme la derrainc venue s'est approciée â tcn par importun langage, veuUant avoir le premier ascout, mojr ai^uË aulcunement en son imporiunité; et pour ce que l'impression m'en est plus agiie, ferai mon coinmenchement sur elle. El ]à-soît ce que les aiilires soient de substance très grande et de tW's grand eflect, et plus peult-estreettmpplmquecesie, louiesfois , comme il convient avoir entnîe en touics cliosea , et en toutes matières convenable adresse , ceste icy , la dcpraine venue , sera porlière et ouverture à n.utes les aullres, laquelle , comme je la treuve baptisée de propre nom , ei à tout sou miroir qu'elle te mouslre, se nomme Coguôîssance-de loy-meismes.

Qui prendrons-nous doncques en ce roy près de nous ? Ne nous besoingnc Charlemaîne, ne Pépin, ne saint Loys.ne le roi Jehan. Prenons tant seulement le roy Charles derrain morl: ei combien que le ihrone de France so'l plein de glorieux princes, et dont les exemples sont pleins de saveur, ceslui, pour laTresclieur de son règne n'a guaire, et qui.nous pend encore en l'œil, nous sert et profile. Ceslui roy Charles , en son double règne , adïcrs et prospère , l'est exemple de hatiltes pcvfeclions. Ly povre et environna de tribiilucion, par nécessité de sa fortune, veillant en vertu, esciia aussi les vertus de ton père par u-ibulalion semblable ; se glorifia soy meismes en porter conslaut son adversité ; et glorifia ton père par ly donner occasion de craindre la sienne ; puissani it puissant glorifioieni l'ung J'aulire , l'ung par uècessiic de sou maleur pour le vaincre, l'aulire par relleté de corrage pour venir à vengeaace , ne perdireai Viens

(1) La luiuiniurG la rcprfscatc ajaii.

de Ins Cung ne l'aulire; mes (ou* deux esloient exemples d'onneur à aulirui. Fortune mua depuis aveucqucs ce roy ; et vertu qui lavultaccompaigoié en adversité lui tint pied ferme, et lyà elle, en fortune amie. Ton père et ly montoient et croissoient en recommandacioQ égale; estoient luno et soleil en ung ciel. N'y nvoit cely des deux qui n'eusl l'œil en son compaiffnon , et qui ne visrsl à mienlx faire et an plus haut atteindre ; furent grans tous deulx ; Décuplèrent la (erre toute en leur renommée ; n'y avoii famé que de eulx deulx, ne fait que de leurs mains. Tous yeulx se baissoienten leur nom, et tous règnes d'ailleurss'umilioieui envers leur gloire. Luîsoient tuus-joun néanmoins en vertus V'ung contre l'autie pour plus avoir ou plus savoir; meiloient en œuvre ce que nature pooit; et tout ce que venu leur donna pan, ils le monslro:ent : adresse, sens, puissance, vaillance, engien, pourvision, rigueur tellefois, tellefois pilié, tellefois Telle pouipos, telle d'exortanco, tousjours froideur, toutes-fois, soubs cremeur de Dieu et soubs compassion du chresiien peuple ; enfin, ne vaincus ne vainqueurs se pactfièrent. Que fit ce roy Charles après . en tandis que ton pèro glorilioil son règne en nultres divers lieux ailleurs^ ly do s^m royaulmc tout désolé, tanné et dcschii'é comme ung désemparé et démoli à tous les coslés , miné en ses fondemens , et en toules ses beaullés et magnificences mis à ruine, sans labeur, sans pRupIe habitant, sans marchandise ei sans justiee, sans règle et sans ordre, plein de larrons et de brigans, plein de povreté et de niésaïse , plein de violence et d'exaction , plein de lirannie et d'inhumanité, et qui mesmesavoit son royal ifirone et siège gisani par terre, tombé etenversécodessusdessotibs, scabran des pies des hommes, foulure desAngloïs, et le torche-pied des sacquemans , il , en graml sens et labeur, en toute fréquente pourvision nécessaire, par vertu, par diligence, par conseil et par remède, le remist en justice [oi en paix; le remist en ordre et en règle; le repeupla d'hommes et de labeur ; le ramena à francise et à richesse ; et (oui ce qu'il y avoit de mal , il l'extirpoit et le di^chassoit dehors : et tout ce qui esioit de profit, de gloire et de salut, tout y faisoil recroislre et rcmiistrc par

habondance ; et tellement qu'en recouvrant son royaulme tout à ly par sens et par armes, ce qu'oncques n*avoit es?é veu en aultre, il en fit le royaulme de bénédiction , le royaulme de justice et de seurté , le royaulme de cremeur, et du souverain honneur du monde. Et ly, cause et procureurde tous ces haulx biens, s'acquist triurophale gloire et loenge sur tous les roys de la terre ; lequel , comme il avoit édifié son throne,et ramené à ceste gflorieuse perfection, tout uni et rejoint en ses membres, et tout en ung rond entier, payant son deu de nature , n*a guaires le laissa tel à son fils par succession.

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