CHAPITRE XCY
Comndcnt Tauctenr, pour donner à ce que dessns est dit , il ramainc par exemple confusion d'aultrui.
' O com à dur et à grand anuy je me vois oppressé maintenant de faire ung dolorcux conte, et d'entrer en matère. Elas! qu'il m'est de regret et d'espargne volentiers, et de déport si je poois , quand pour donner fruit du glorieux conte cy dessus, constraint suys que ramène en exemple aultrui confusion, et dont l'euvre m'est dangereuse et plus encorre la personne. Mes comme patente vérité de soy raeismes se manifeste et se ' déscouvre aux hommes , et non veuillant estre muchée meismes s'accuse en commun, je, soubs fiance de son aveu , oserai ramener à propos ceste ma prémisse du roy Charles , et tourner ma parole à son fils, qui aujourd'hui est en règne. J'ai conté les malédictions premièrement de ce noble royaulme, sespovretésetsesruynes dessoubs son parient roy, et puis les bénédictions et les béatitudes d'iceilui , et en quelles le père le laissa au fils ; dont, au tour d'une main et en l'instant, par changement et mutacion de roy^ mutacion aussi s'y trouva subite, et tout retourné au contraire. La félicité qui y avoit esté procurée en vertu par roy de sens et de prudence , par longue veille et à grant peine, et mise en estât de toute perfection et intégrité, fut remaniée de nouvel, de novelle main et de novel sens ; et comme se amendement fausist en ce qui estoit en hanlt degré de bien, f ut mis ea assay causes pour
l'amiendrer en nouvelle guise. Si en advint que conjonction y devint séparation, rassemblement tourna en dispersion, et concorde etpaix se muèrent en division ; et ce qui estoit d'ordre , de règle et d'ordonnance , d'union et de scureté , devint confusion , desconfortance et désespérance à tout homme ; tout ainsi que au resveil d'ung songe, l'on se trouve de chaulde eaue en froide , de joie en deuil, et de repos en angoisse. Si, ne me samble autrement, fors qu'en procurant ce , quelqu'un ne feust tanné de propre honneur et béatitude , et veuillant mieulx avoir que ce que Dieu avoit fait , vo* loit avoir honneur devers ly de mieux faire, en contemplant la divine grâce. Si en 'perdit la bénédiction de ses subgès , l'amour de ses princes , et tous les corrages des prud'ommes; il enfroidit tous les cuers des hommes envers ly, et les suscita à murmure desseure ce qui estoit joint et uni ; et mist sus sédicion, là où l'amour esloit re-née ; se pourpensa de nouvelletés dammageables;etd'an« cienes salutaires costumes fist abolissement volontaire ; ne cessa tant que tout fcust en rumeur , et que tous les debous de son royaulme ne portassent cornes pour hurter aultrui. Ly meismes en dedens soy se fistennemyde chacun, nulluy amant et amé de peu. De son bienfaiteur, ton père , devint ingrat mcscoignoisseur de grans biens recheus, tempteur de sa vieillesse^ et ravalleurde ses glorieu?^ vieux jours, s'il eust peu. Et de toi qu'a-il fait? il t'a rendu mal pour bien; il t'a rendu haine pour amour, pour service menace , et pour parentaige mortel corrage.
Qùè dirons doncques de ces deux contes , du père et du fils de si contraire elTect? Ne besoingne point que tu les quières en livre ; tu en as l'expérience tousjours, et la frescheur cotidienne à ton oreille. Ne te sont-ce exemples de grand fruit et avertissement de grand salut pour toutte ta vie,? Le père t'est exemple de grand espoir et haulte future bénédiction pour l'ensievir, pour te mirer en sa vie. No fault riens doncq, fors que ta raison te gouverne, et que tu portes empire sur ta volcnlé pour la tourner à bien, que tousjours tu tournes tes yeulx envers le hault par honneur, et par devers terre , en pitié et en salut de ton peuple. Tu es de la plus noble rasse des cres-
"tïEORGE chastellat:
lîeos de père et de mère, du plus noble sang de la lerre, et lequel jusques en loi samblc estre et est réaiment beneyt et iispiré de di vinc amour. Tesmoing toa {jraod père le roy de Porlingal (1) , champion de Ili ctirestienne foi.ell'envaïsseurdes Infidèles; tesmoing ces nobles enFans tous que Dieu a tous conduis et bëatifiés en glorieuses emprises; tesmoing ta noble mère, la vertueuse princesse, source de charité et d'aumoisnes, et de dévoies prières, et de luqnelle, avecques Ion propre bon zèle , et les buntcs et charités qui en loi sont , il ne peut que tu ne tires fruit d>? bénédiciion et de salut, ei que la main de Dieu ne te conduise et gouverne, ei dispose, et arègle en tout bien, et te préserve de mal, el de ruyne et de conrusion comme tous les liens. Contourne toi en son amour el te dispose à rechevoir sa grâce; et les humains affaires qui pendent en povrelé, en misère et en diverse tribulacion , porte-les et les dispense en la prudence et sens, et en la grâce et hauliesse que Dieu t'a donnée, elhiquelte. comme plus est grande et liaulicpardesseur les tiens subgects, tant plus doibt estre humble et béuigne envers leur petitesse. Tu vois les royaulmcs et diverses régions souffrir soubs princes défeclueux; tu vois les royales lignies terminer el faillir à règne par puoicio» divine ; lu vois les villes n cités périr par vicieux gouverne, et de quoy les princes portent le fardeau. Tu vois que peu aujoui'd'hui des grands de la terre , tes pm-anx , entendent au fait de Dieu ; passent leur temps en vaniié et en désordre , et Dieu aussi lesoublie et ignore» leurbesoing;meureut bien dolenlement, tels en est, ou dcsclinent d'honneur et i}<; chevance , el ne se relièvenijamés leurs hoirs, l'enscen Angleterre et en France , s'il eu y a nombre. Les péciés maineni à nient les maisons, et les vertus les eslièveni : des faillies Irenve on exemples assez, meis peu d'eslevées en vertu. Seulement d'une je me ramembre , d'ung povre bas homme qui, en sa gloriense verlu et splendeur de corrage s'est fait duc de Milan (î) ,
(1) Jcnn I" le MtarJ , gianJ mailre de l'ordre il'A- »li, père d'Isabelle qtii lïpouiB Piiilipiic IcUon , duc <le Bourgo^ie.
i (2; fran.;ui8 Sforie.
s'est fiiil honorer et répnler avecques les rois> el jugier digne d'impérial sceptre. O liaull exemple ici et de grand fruit , et bien digne d'estre eslevé et de l'avoir à patron ! Non les sceptres el les couronnes digniRenl les roys, ne leui- robbe de pouipre ; mes leurs venu» et leurs nobles meurs les glorifient el les font dignes de «juronne. Par nature est et par vraie équité que vertu grandist lorame; et est force, qui en verlu labeure, qu'il paralt.tignn à haull ttiire. Venu prend son mottvemenlen Dieu; el au lieu donl elle nieut elle coronne safin. Dieudoncques la guide el la gouverne, et Dieu a l'neil tousjours sur elle qui de verlu use. Aime donctpies vertu, et ensieus les vertueux exemples, et le contourne envers cely qui a l'oeuil sur les vertueux. Requiers ly de son amour et te dispose ik sa grâce. Les linniains affaires qui pendent en diverses povrelés et tribu lacions, dispense les, et les supporte en ion sens. Mets ta liaultesse et les hauttes grâces que tu as de Dieu en comparaison encontre leur facuUé petite ; car, comme plus haulte et glorieuse est la tienne , tant plu doibt être humble et bénigne envers laleur.Tu as maintenant Cognoissance-de-toy-nieismes; tu sais qui tu es, el donl lu viens, et tu scés ce qui est de ion appartenir el de ton luis«or, et de celle cognoissance telle qu'elle est, etdu fruit qu'elle t'apporte, parcillemeot cideson aigrier si chauldementui personne pour avoir le premier ascoul, el de la cause pourquoi je le veux assoufire. Siques il te plaise, Aexcellenl prince, il te plaise tourner bénigneoreille; et lii où lu peus avoir diverse ymaginacion en ceslui accès, entengs à la siente du misli^re.
Cognoissance-de-loi-meismes doncques le vient premier aherdre, voire el par samblant veuleslre la première oye, quand, par singulier signe, ùgenoulx, le fait singulière presse; el en est la singularité du faire , ce sambleroit, singularilé aussi de singulier mouvement qui à ce la maine -. si convicnl ainsi entendre qu'elle senl aulcune chose estre en elle . par laquelle elle entend te pooir donner singulier fruit et avantage, aussi en la déduction d'aulirecliose de singulier elTect.
Or, cumine la dairaînelé de son venir et de son ostension icy poroit donner nmniiraciofl de sou imporiuu saniblMt, uc qui àccla
tl4«7] CHRONIQUE DES DUCS DE BOURGOGNE.— IIP PART. >lOi
pouroit moYoir si aigre, je, en son excuse, la déclare devoir faire ainsi, et devant tous aultrès personnaiges, de comme haulte nature ils soient , devoir obtenir ton audience. Soies en juge toi meismes, et regarde que veut dire le mot : et le mot bien entendu, regarde quel lieu il doit avoir emprès toi , premier ou derraîn. Le mot t*ammoneste que pour entrée de tout salut et de tout bien , tu congnoisses et pregnes congnoissance de'toi meismes ; qui tu es en substance ; quel tu es en fortune et en tous accidens. Et certes quand tu ce regarderas et considéreras , et vouldras entendre et cognoistre ce que tu es, et quoi ne dont tu viens et procèdes , et ce que tu es à advenir en temps futur, ne fait autrement à croire que de tout ce présent encombre de cestes gens que tu ignores, tu ne te saches bien développer, et de tout ce qui t'en peult venir de fruit et de bien, tu n'en saches bien faire ton preu.
' A venir doncques à cognoistre que tu es ne quoi , tu penlx dire et jugier toi meismes que tu es fils du plus hault duc de la terre , le plus illustre et le plus fameux , le plus hault réputé de mille ans en chà , et de qui , en cas de fortune et de haulx glorieux faits se devra et pourra plus escripre (1).
Or portoit le temps ainsy , qu'après l'enterrement de ce noble duc Philippe , le duc Charles, tout en pleurs encore, disposa d'aller en la ville de Gand, chief ville de Flandres, pour prendre la possession du pays , comme il estoit d'ancien usage de soi monstrer là premier. Et en effect, aulcuns Gantois estoient venus à Bruges de par ladicte ville de Gand, pour condoloir le nouveau jeusne duc en sa tristeur , ensamble et pour le consoler, et' pour lui foire la révérence, prians aveucques ce qu'il lui pleust venir visiter sa ville et ses bons humbles subjects , qui le tenoient et maintenir voloient pour leur vrai naturel prince et seigneur, sans aultre recognoistre , et lesquels lui feroîent
(i) Ici se trouve dans le manuscrit nf* S349 une demi page blanche destinée h recevoir une miniature qui n\-i jamais été faite. On lit d'une main courante , peut-être la main de George Chastellain , au milieu de ce blanc : Ce se fera (ni ïieu.
toute humble et dévote révérence et cordiale réception. Dont, et pour ce que ceste ville de Gand de tout temps a esté une ville de grand dangier , et dont le peuple , par naturelle influence qui là est , fait fort à craindre , ce nouveau duc Charles , aveucques l'avis de ses barons et gens du conseil, ne oublia point à interroguier aux Gantois venus vers ly , de Testât de la ville , et se son aller là pooit estre seur pour ly et sans dangier. Se voult assagir aussi et soy faire préaverlir par eulx, se le peuple en général n'avoit point en propos de lui faire aulcunes demandes à la nouvelle entrée, et par lesquelles, par les accorder ou refuser , il poroit sourdre inconvénient d'ung costé ou d'aultre ; car il congnoissoit Gantois , et les avoit beaucoup fréquentés du temps du différend de son père et de ly , et en avoit fait son principal refuge et fondement. Si pensoit bien que maintenant, en sa nouvelle entrée et par l'espérance qu'ils avoient fondée en ly , ils le vouldroient requérir à l'aventure de grandes besoingnes , comme de ravoir leurs cbastellainies , Courtray , Audenarde , le pays d' Alost , tout le pays de Was , de Terremonde , et des Quatre- Mestiers , que le duc Philippe son père leur avoit tollues après la bataille de Gavre , ensamble et les portes fermées ré-ouverles , et les grans impos et gabelles mises jus. De tout ceci se préavisoit le duc par une conjecture aveucques ceulx de son conseil , et ymaginoit que ainsi en pourroit avenir. Et en pensant vrai , néantmoins si avoit il bonne voulenté toutes-fois de faire beaucoup pour eulx et de leur complaire en chose faisable; car les voloit recognoistre en l'amour et service , et tele estoit son intencion. Comme doncques les députés de Gand véoient et sentoient ceste interrogacion qui leur estoit faite costièrement de la part du duc , et s'avisoient de complaire et de flatter la court , comme qui subtils estoient et savoicnt bien tourner leur voile au louf du vent , caulement respondirent et donnèrent bien à entendre -.que voireinentsavoientils bien que le commun du peuple porroit bien demander plusieurs choses , mes entre auUres n'esloit pas bcsoin{T de leur accorder grammrnt , si non tant seulement ce qui ne lui poroit donner orgueil , lequel seroit aussi
GEORGE CHASTELLAIN
grand que jamès par lui restituer ses cliastolenies, et de lui abaltre aes cuoilloites , qui estoient assises sur toutes choses pour le paiement de ses fourfais. Et disoit Ton qu'en cette cueilloite les gouverne ars de la ville , dont cestes gêna estoient des principaux, prenoient et avoient pris et adepte à eulx une infinité d'avoir, et que la somme qui tournoit au prince à estre paiée , estoit paiée à trois florins double; nient -moins, toujours se continuoit - elle , en grande foule du peuple, et en appropriation en aultrui bourse de ceulx meismes de la ville , auleuns gouverneurs. Par quoi , et pour le subtil acquesl qu'ils y avoient , conseilloient au duc et à ses gens que nullement il ne les souffrist niûtlrê JUS ; car du grand avoir qui en venoit tous les ans, la court meismes en divers membrea en seroit nourrie et soutenue, et en auroit son gratis pour clore ses yeux. Et de fait en y avoit tels et tels et de grand nom , ce disoit Ton , qui par longues années en avoient eu de grans deniers, par trois ou quatre mille , par mille et par cincq cens , chà et là distribués tous les ans comme de rente. Par quoi , comme ces gouverneurs estoient accusés et imputés du peuple en commune criée de ce grand larecin , avoient toutesrfois port et pied en court, pour estre défendus et garantis, par l'argent qu'ils en distribuoient. Au moins en couroit ainsi la voix toute commune en la ville, jà-soit ce que murmure de peuple n'a pas toujours cler fondement pour y mettre arrest et pour mettre crime sus à tous ceulx lesquels ils accusent , quand de tout ancien temps , par tout le monde et en toultes nations, peuple naturclemcnt murmure et aiguise ses dents pour mordre et accuser ses gouverneurs , et qui montent en estât ; et les taillent et détaillent par divers langages , souvent à plus cause et à moins cnuso , ce dont Dieu seul demeure juge.