‹ Œuvres historiques inéditesChapitre 372 sur 494 · CHAPITRE CIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE CIL

Comment le duc Charles fut en grand pérU d'aucuns Gantois et comment le seigneur de Gruthuse parlementa à eulx.

Alors ledict de Gruthuse respondit doulcement , et leur dit : « Mes enfans , appaisez*vous et vous maintenez doulcement , par la saincte passion de Dieu ! et je m'en yrai devers le duc lui faire le bon recort de vous , et comment vous avez bien et noblement parlé touchant ly et tous les siens , et comment vous non volez qu'à aulcuns de la ville et desquels vous faites ces plaintes : si vous certiHie ^ mes

BOURGOGNE.— np PART. 407

enfans, que monseîg^neur de eulx de et toutes aultres choses vous fera bonne raison, et vous assistera. Mes, pour Fonneur de Dieu , maintenez-vous doulcement et quoyement, sans faire rien de novel tant que je revieofne i et moi , à toutes hurtes , je demorrai moismes emprès de vous. »

A tant se partist le bon chevalier et s*en revint devers le duc, à qui il raconta tout co qui estoit dit et fait, qui en frotigna le front, et en estoit bien en sa maie pnix *, et eustbien volu avoir esté ailleurs, pour le dangier qu'il véoit et perche voit bien , que maugré ly et contro cuer il se convenroit ploier envers ces villains, et leur accorder tout ce qu'ils voul-» droient, ou attendre plus grand grief, ce que à grand durportoit, quelque samblont qu'il ea feist. Car vous dis bien que, quelque nouvel seigneur qu'il estoit, si portoit^il en couvert corrage une haulte extrême volonté de non se souffrir fouler par nulles voies, ains de por« ter l'espée si roide et si agne, que le monda trembleroit devant ly s'il pooit vivre ; et bien le monstra depuis , .cela est tout cler, en de bien haulx et grans affaires, et dont il dompta et confondit Gantois depuis, seulement en ki crainte et en la terreur de son nom. ^

Or estoit tout ce peuple gantois sur le grand marchié du vendredi à hacques et à macques , tout cousu en fer, et à haultes bannières levées, touttes novellement faites ; et à tous loi affuioient gens armés devers le grand flot, à diverses cohortes ; et tant croissoient et mul'tiplioient, que c'estoit ung facnreur. Et en passant parmi les rues, ainsi qu'ils s'asserobloient par troupeaux, et qu'ils trouvoient gens de court d'aventure, doucement disoient toutesfois : « Messeigneurs, n'ayez nulle peur; nom nequérons riens qu'amour envers vous et toa€ service. Allez là où il vous plaist s vous n'estes en nul dangier ; nous sommes tous pour vous et pour vous servir. » Et ainsy passoient oultrc ', combien qu'en teles paroles et en tele mutacion n'y avoit cely qui ne tremblast de peur, et eust volu estre à cent lieues loing aN rière , car oncques si horrible frayeur n*avoienC veuc.

Or estoit le duc à cheval atout ses nobles et archiers ; et s'en vint radde envers le marchié là où estoient ces mutinsj et le^seigneur

tm

GEORGE CHASTELLAIN

(le Grnlbuse empràs ly, pour catise du p:iys et (lu langiiage. Si arriva au marchié ; ei aïoi-s, ainsi qu'il approchoit et que l'on se peichevoîtde savenue.loutce grand monde de peuple se (^mmença à serrer et à soi fi-émir sur son baslon , chacun soy tmiant dessonbs sa bannière, et criant : Sla! ttaf car ne savoient à quelle intencion il vcnoit devers eulx , ou pour bien ou pour mal ; car véiiient ses archiers venir en leurs brigandines, sallade en teste et les arcs bandés, et («tre en grand nombre et en grand monstre, belles fortes gens et raddes, et dont la manière de venir sur eulx portoit, ce leur sambloit, menace. Si s'esmeurent en les voyant venir, et doutèrent la fureur du prince ; et tirent entre eulx une liaulle catourinisoQ de voix comme pour grand péril en eschevir.

En cely point, le duc s'apparut sur le marchié , eu sa robe noire , atout ung petit bastou en sa main; et d'entrée, comme il vint à l'assamblementoùcesies gens esloient, tendant à passer parmi enlx et pour aller descendre en une maison lii où les princes de ,tout temps descendent en tel temps , demanda ù eulx m passant : •■ Que vous fau!l-il ? et qui vous esmcut, malvaises gensS^ Et usa de chaleur et d'aigres paroles ; et en passant en férît ung de son baston , dont il se trouva prestement en dangier de sa vie, car disoit l'on (ine le battu le porta à dur, et qu'il jura le sang et les plaies; et de fait, avecques menace, rua après ly en boutant d'une pique pour le tuer, et parla à ly fellement et fièrement sans révérence. Et de quoi le dangier estoît si grand et si près, que tout le monde ne l'eusl pu réparer, se Dieu non seul qui contretiai le meschief, et là oji il n'y avoit ne archier ne noble homme.'nc homme, tant feust asspur, qui ne tramblast de peur et qui n'eust volu eslre en Inde pour sauveté de sa vîe , et souverainement pour le jcusne prince qu'ils réputoient eslre venu là doloroscmeni eu sa mort.

Alors le seigneur de Outhuse , qui e«toît emprès ly, et vit ce meschicf et le grand oiiltrage de son maistre, lui dist fellement et rubouamment : ■■ Que maugré en ait cely et cely! que volez-vous faire? Nous vole^-vous faire tuer nous trestous et morir ici lii..;t<;iisèment sans déf(;nse par vosUe chaleui- i' Où

cuidiei-vous eslre? Ne vcez vous que voslre vie et la nosire pend à moins (pie Èi uu fil de soie ? et venez ici rabouer ung tel moude par menaces et parduresparoles, qnine vouspoisent ne ne vous prisent, par ainsi faire, ne que le moindre de nous ; car sont en fureur, là où il n'y a raison ne lumière? Par la mon que Dieu porta! se vous estes content de morir.ce ne suis-je pas, que ce ne soit maugrc moi : car vous poez bien faire aultremem , et les rappaJsierpardoulx,eisauver voslre honneur. Qui est ce qui le doit ne qui le peult faire, fors vous seul? Déa! que Dieulx eu puist rire! vostre corrage n'est point de lieu ici , sinon que vous l'amolliez et le tournez envers ces povres brebis, ung povre desvoîé peuple que vous remettrez en sa quoieté par ung mot. Çù, ^-â , descendez , au nom de Dieu et monte/, là baull , et vous monslrez , et vous failes valoir et prisier par vostre bon sens, et tout prendra bonne Un et joyeuse. »

Page 1