CHAPITRE CYI
Comment George excuse aulcnnement la foie emprinse (lu peuple gantois a^te y fussent idUs par conduite.
Pour donnef touttes-fois à chacun la portion de son droit , en tant que raison soufli*e , et mettre ce tant peu d*excuse que ce peupleci peult avoir en ce qu*il s'est ainsi esmeu , ung peu me convient me tourner envers ly par pitié ; en tant que , posé que cause aulcnnement pooit avoir fondamentale de soi doloir, qu il n'a quis aultre meilleure voie et plus Iionneste de la monstrer à son utilité et joie. Car pour remonstrer n'eussent Jamès failli à tirer la raison devers eulx , qui les eust maintenu en justice ; car leur prince estoit homme d'agu jugement , et venu pour celle cause devers eux , que pour y monstrer beaucoup de sa grâce et de sa vertu en équalité de droiture pour grant et petit. Et croy fermement que s'ils n'eussent abattu ceste malheurée maison par orgueil et folie , si comme ils firent , ^i eussent requis au duc en son nouvel venir de grâce et de relaxation , voire francement parfaite quitance de cueilloites dont ils se doloient , le duc , francement , les leur eust quités et mises jus , avecques plusieurs autres grâces qu'il leur eust et eussent faites , sauve leur querelle et son amour. Car fault entendre et croire , qu'à la mesure et tilire du bon droit que ce peuple ici pooit avoir, s'il eust sceu montrer froidement et par bon sens , il estoit quasi impossible que le duc ne lui eust administré justice et bonne raison , et mis remède en sa doléance. Mes en lieu de sens et de révérence print ung entoullis de fol orgueil
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en ly mordant ses dens , et pour s^en vengier en propre auctûrité , par forcé et lésion du prince. Car vrai estoit et notoire , ce disoit Ton , que piteuses excessives mengerîes corroient sur je povre peuple par ces cueilloites, qui tous-jours courroient , et jamès ne se dlminuoient; et estoient les levées tant plus grandes , ce dtsoit , et de trop plus grant monte trois fois que la charge pourquoi elles furent mises. Si lui sambloit, puisque le prince estoit payé , et la ville assez .recouvrée du meschief qu'elle en avoit fait pour vendre rentes , il estoit licite et raisonnable que désormès il pust estre allégié du fardeau aussy dont il avoit fait pleine satisfaction entre Dieu et homme. Dont , ce que il arguoit , c*estoit qu*il imputôit ces deniers , ainsi indeuement levés , reposer es coffres d*aulcuns de la ville ayans gouvernement, et qui s'en grandissoient, et achattolent terres et seigneuries , et lesquels néant-moins , s'ils estoient mal du peuple et hais de mort , si trouvèrent-ils fochon d'estre bien de court , et sur quoi ils se fondoient ou fioient. Et vecy où gist le lièvre et le droit difficile du neu ; c'est que court fait jugement sur ceulx qui court flattent et baisent , et punition sur aultrui de crime dont elle meismës est entachie et toute pleine, c'est d'avarice, de rapine , de ténacité, et qui tout rechoit et nourrit ce qui est de celle secte , pourveu qu'il y ait fruit. Et est tout le monde si enfangié de ceste maudite avarice, qu'à peine n'y auroit juge en la terre qui ne s'en prist à lui meismes pour coulpe ; car envis Tun ver mengue l'autre. Maintenant doncques que la perplexité estoit grande en Gand entre les bons et notables , si estoit-elle en court encore plus, pour maintes causes ; car le duc y avoit madamoiselle sa fille , dont il craignoit fort qu'il ne la poroit tirer dehors la ville , et que ces malvais vilains ne le vouroient souffrir, s'ils s'en perchevoient de son allée ; y avoit aussi apporté avecques ly, de Bruges , tout ce qu il avoit trouvé du trespas de son père, qui montoil à merveilleux grand avoir. Si désiroit fort que cela fust tiré dehors aussi, et mis à sauveté plus seurenient que là ; car se la cliose tournoil à mal , et que les mcsc'hans d'avcnlurc venoient à user de force SU" les gens de bien, tout ce grand
GEORGE CHASTELLAIN
avoir là seroit dissipé et perdu , ce lui sambloit , et seroit par aventure le premier ravi. Si fut conclu, par bon avisé conseil, que subtilement et par nuit on feroit tirer les cofiBres, et les mettre en voie envers Tenremonde , là où ils seroient bien jusques à la venue du duc. Et de madamoiselle sa fille , mes que le duc eust ung peu contenté le peuple par subtiles promesses , Ten feroit le mieulx que l'en poroit d'elle ; et s'en venroit bien avecques ly au gré du peuple ; car, pour dire vrai , U craignoit , si faisoit chacun , qu'on ne la detenist par force et par ung contregage , jusqu'à tant que le duc aroit tout consenti et accordé ce que l'on vouroit avoir. Mes on y pourvut par belles paroles et par bon sens ; et le duc , après deux ou trois jours , leur fist mettre jus leurs armes , et chacun s'en aller à sa maison *, et de là en avant on traita avec eulx. Et le duc y commist son conseil et les grands hommes de sa maison ; et leur promist et fisi promettre de leur faire raison de ceux dont ils se doloient , et d'en faire informacion à bonne justice. Pareillement leur accordoit de mettre jus les cueilloites , par ainsi que trouvé fust que la ville se fust souDisamment recouvrée de ses domages , et ly parpayé; leur accordoit aussi de faire ouvrir la porte condampnée par son père , pour cause que par là le vindrent combattre à Gavre ; et de leurs chastellenies,1I en besoingneroit cy après par bon avis et conseil , et plus à loisir, après soi estre despescié de ses prcsens grans affaires qu'il avoit sur mains , touchant les divers pays qu'il devoit aller visiter, et rechevoir de ville en ville par le trespas de son père , et à quoi nécessairement il lui falloit entendre , ce disoit , et vrai disoit. Et par ccste manière de parler qui estoit douce, quelque le cuer feust , Gantois se tindrent à contons , cuidans bien avoir fait la besoingne : mes leur coustera de l'annuy beaucoup ci après et de grant peur, dont peu s'en doniioient garde.