CHAPITRE LVI
La rendicion du siège de Mcluu.
N*a {vaires nous laissâmes du siège de Melun en Testât que vous avez oy ; or est besoin de y prendre retour, et de réciter les destresses et povrctés qui y estoient, qui ne sont pas de petit compte ; car elles estoient si exlresmes , que à peine avoit dedans substance nulle au monde dont ils povoient faire nourriture , non pas seulement humaine, mais bestialle à paine ; car chevaulx , chiens , rats , et toutes bestes vomitables à nature , jà estoient rifflées presque toutes par rage de faim; et n'y restoit ni org^e, ni froment, ni aultre semence qui fust de reconfort, se non obstant tant seulement pierres et pièces de bois qui n^appartiennent ne à bestes ne à hommes, ne ne peut servir à ceste qualité. Et s'il y avoit espices ou pain en respost, si là dessoubs estoient les plus grands , si estoît-il si très escharement trouvé , que le gros d'ung poing en povoit valoir un marc d'or. Et avec ce estoient ils à toute heure de jour et de là nuict tellement traveillés de dures envahies que Ten leur fit, tant pour les combattre et assaillir en la mine , comme les battre de gros engins et de grosses bombardes, que à peine avoient ils puissance qui les peut soustenir, ne membre ne ventre en corps qui leur prinst ou voulsist donner service ; et si n' avoient secours prochain ne reconfort d'en avoir de nul lez , sinon que eulx-meismes prenoient de leur espoir et fiance en leur maistre, qui, par non y povoîr remédier à ceste heure , leur faillit, comme je diray cy après. Or pense chascun en quel estaf de couraige povoient estre ces gens, et en quel extresme soussi de leur honneur, quand se virent estre si de près prins , enrageansde faim, resvans parveillier, rompus par travail, foibles par jeusne et par toute manière de misère et depovrcté, si au bas que mieulx on les jugeoit semblance dliommes que hommes proprement , car ils estoient desfaits et desfigurés jusques à paine les non congaoislrè encoircs. Toulesfois je les
laisserayen cest estât, et les y souffriray eiicoires par aulcuns petits jours, mais non gaires ; et retourne à faire mon conte du roy anglois et du duc bourgoingnon , qui , par aventure, nesçavoienlpastouierextresme povrelé ni souffreté de leurs ennemis assièges, combien que d'une grant part ils y en sçavoient assez , mais non pas toute ; si en dura le siège plus peut estre qu'il n'eust fait; et trouvèrent enfin traictiés plus doux par aventure que n'eussent fait si leur nécessité eust esté sceue.
Or y avoit aulcunes places aultres, vers Joygny, où les daulphinois habitoient et faisoient de grandes molestes à ladicte ville, et degasloient le pays à l'entour. Parquoy ces deux princes, le roy anglôis et le duc de Bourgoingne , pour pourveoir en ce , trouvèrent le seigneur de Lille-Adam, mareschal de France, atout un bon nombre de gens , audict Joygny tenir la frontière contre leurs ennemis. Lequel y alla et establit sa garnison bien et ordonnément; et y demeura non gaires de jours pour estre arrière emprès son maistre le duc Phelippc à la rendicion de Melun, comme qui sentoit bien et congnoissoit que mais gaires ne se pouvoit tenir sans rendre ou estre prinse. Si retourna arrière audict siège ; et en son venir fit faire une robbe de routier d'un rude drap de blanc gris , et atout laquelle se présenta devant le roy anglois et devant son maistre le duc Phelippe , leur faisant les révérences appartenantes, avec déclaracion aulcune des charges qu'il avoit eues d'eulx. Et lors le roy anglois voyant Lille -Adam estre si rudement abillié, lui demanda , par manière de gaberie : » Et comment, Lille-Adam , est-ce là une robbe d'ung mareschal de France? » Et ledict Lille-Adam , qui estoit homme gros et à la bonne foy peu mignot, mais lourdement, et vaillant , respondist , me semble , et gecta les yeulx non fainctement en la face du roy , et dist : « Sire , je suis un gros villotier ; la robbe est de meisme le corps; je l'ay faict si tel pour venir en ces baieaulx parmy Saine. » Et cuidoit bien faire Lille- Adam, et non mal dire , mais ainsi voyant que le roy le regardoit sans fléchir en face , non bien
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content de ce , luy va demander : « Et comment osez-vous ainsi re{;arder ung prince au visaige quand vous parlez à luy ? »> Et Lille- Adam , encoires non visant que à la bonne foy, mais aussi peu esbahi que devant, luy \a respondre arrière , et dist: « La couslume des François est telle , que si ung homme parle à un aultre , de quelque estât qu'il soit , prince ou aultre', la vue baissée , Ton dict avecq nous que ce n'est point un bon homme ni homme féable , puisqu'il n'ose regarder en la chiere de cely à qui il parle. » Et le roy lors dit : » Ha dea ! cela nest pas notre ghise ! » Si laissa ledict Lille-Adam à tant , et s'en retourna de devers luy , et laissèrent l'un l'aultre. Si s'apperçut Lille- Adam lors à primes que peu esloit en grasce avec ledict roy , et que d'amour n'avoit-il gaircs devers luy ; aussi il s'en povoit bien doubter; et le trouva bien durement cyaprès , quand il le fera mectre en prison , et luy estera son office de mareschal , bicntdst après ceste parole , dicte pour commencement de son estrine, qui toutesvoies estoit ung vaillant chevalier et preud*homme , et bien en cucr au duc de Bourgoingne , son maistre.
Grand peste se férit en l'ost , et mortalité de gens; especialement en Tost du roy d'Angleterre ; parquoy beaucop de gens et de grands chiefs abandonnèrent le siège , et s'en allèrent pour sauveté de leurs biens en leur pays; entre lesquels le prince d'Orengc, accompaignié de plusieurs grands seigneurs de Eourgoingne , abandonna le siège aussi , et s'en alla vers le pays de Bourgoingne en SCS terres *ci seignouries. Duquel parlement Tost du duc de Bourgoingne se scntoit assez affoibli et diminué beaucop. Dont , pour recouvrement en ce, le duc voiant ce, transmist tantosi et à toute haste devers le comte de Ligny, et lui manda que , au plustost qu'il pourroil , il assemblast gens d'armes et de trail lo plus qu'il |H)umnt , et que hastivemeut il vinsi à loulo sa compagnie devers luv au siège do Melun , car besoing lui esloit. Lodict comte do l i{;uy. diligent es affaires el commandomens de^ Si>n m;)istre , et bien ayant à ouer son sorvice , eslova gons d'armes ' à ions loi , et se travcilla fort de soi avaiicor 1 le seigneur de Coruouaillo.
le'Iplus tost qu'il pourroit, tellement que, en assez briefs jours , ils se mist aux champs à toute une belle route de gens nobles hommes et archiers ; et en passant par le pont Sainct-Maxence prindrent leur chemin droict à Meîun le plus expédient. Dont il advint que, ainsi qu'ils approchoient de ladicte ville et venoient sur un lieu hault, là où ceulx de la ville, c'est-à-dire les assiégés, les povoient appercevoir , que lesdicts assiégés cuidoient certainement que !ce fîist secours qui leur venist de devers leur seigneur jle daulphin pour lever le «siège , oa du moins qui leur portassent vivres pour bouter en leur fort. Et à ceste cause commencèrent à sonner leurs cloches , et demenèrent une grande joye , et jindrent courans sur les murs , criant vers l'ost :
' « Mettez , mettez vos selles , Anglois et Bourgignons, mettez vos selles, et serez-' vous deslogiés maintenant! »
Et en criant et en faisant ceulx de dehors en ceste manière , les autres approchoient tousjours plus et plus près; et tant vindrent près qu'ils cognoissoient clèrement qu'ils estoient gabés , et que c'estoit encoires renforcement d'ennemis qui leur survenoit. Par quoy, les testes baisées , à triste chière , descendirent de leurs murs et les abandonnèrent ; et de ce jour en avant confus en leur vain espoir , ne se atténdoient plus de avoir jamais secours de leur maistre le duulphin. Mais ayant pluiseurs fois faict remonstrer audict leur seigneur le daulphin la doloreuse pestilence et famine en quoi ils estoient , et responce receue sur ce : « que leurdicl seigneur et prince n*avoit puissance, pour celle heure , de les deli^Tcr hors du dangier où ils estoient , et qu'ils fissent du mieulx qu'ils pussent avec leurs ennemis » , certes ils commencèrent à donner escout à aulcunes gens du costé du roy anglois , et s'accordèrent à tenir parlement avecq eulx. Lequel tant et tellement se continuèrent que ils vindrent à traicter et à promesse de rendicion sur la forme et condicion que votis orez. Et furent les commis à ce faire de pur ledict roy an^^lois , lo comte de AVarwick et
CHRONIQUE Ï)U DUC PHILIPPE
Premièrement fut ordonné que les assiégés rendroient, etc. (i).
Parles condicions ici déclarées passa cestui traicté, qui donne bien à congnoistre que la' misère y devoit estre grande , quand , entre- tous nobles et vaillans hommes , s'a^ bandonnèrent les ungs à mort , les autres à bien périlleuse merci comme à voulenté^ les autres à longue et dure prison anuyeuse; mais force qui maine nature souvent à ce que elle faict envys, les mena à cestuy accord; lequel, posé qu'il povoit porter mort à aulcuns, se portoit-il espargne aussi aux autres de leurs vies, sur quels il n'avoit que reprendre de villain. Et ainsi sauvans la plus grande part pour la moindre, ouvrirent îenr ville et y boulèrent ceulx que le roy y avoit commis d'y entrer , qui estoient déterminés et nombres par tillre et par nom. Et ceulx là -receurent en leurs mains ladicte ville et chasteau pour et au nom dudict roy; et y fut establi capitaine et garde de par eulx un nommé Pierre le Yerant.
Si ne fait point à demander si la chière y fut monstrée piteuse , quand ils se trouvèrent ainsi en la dangereuse main de leurs ennemis', et souverainement les bourgeois et babitans de la ville les plus notables, quand se virent , en non apprise servitude des anciens ennemis de leur pays ; certes la chière y estoit piteuse beaucop et la desolacion grande, avec ce que la rage de famine et de povreté les avoit mis en desespoir [ assez ; car incontinent le roy anglois ,-desdicts bourgeois une grande quantité , ensemble toute la garnison qui y estoit, messire Pierre de Bourbon , Barbasan , Bourgeois et les autres , jusques au nombre de cinq cens hommes d'armes, les fit mener en forte et seure main de gens jusques à Paris; et là les fit mettre en diverses prisons , comme au Chastelet , au Temple et en la Bastille de Sainct-Anthoine et ailleurs. Dont quand ainsi la ville fut vuidée , et desnuée des vieulx habitans et des gardes d'icelle , ledict roy incontinent fit commander sur peine capitale que nul n'y entrast , sinon l:uii seuicmont ceux qui csloicnlà ce commis,
(1) Le manuscrit omet la noie des conditions. On les iroinora dans mon édition do Moiistrclel, liv. i, çli. ccwxix.
et nuls autres. Et si avôlt deux moisnes dedons la ville de^Melun que le roy anglois , avec aultres, avoit réservé à lu y pour en faire à son plaisir. Si estoit son plaisir tel qu'ils receussent mort ; et de faict leur fit tranchier les testes à tous deux , mais point n'y trouva la cause qui à ce le mouvoit, sinon qu'il les trouva apposlats et irréguliers , exerçans ce qui à eulx n'appartenoit ; et estaient de Joye en Brye , Tung fils à chevalier dudict lieu , Taultre , dam Symon , jadis moisne du Gard.
Or reste à faire conte d'un escuycr nommé Bertrand de Caumont , lequel deveùa François à la bataille d'Âzincourt, et toute sa vie devant ayant maintenu ledict parti ^ i celle heure propre , quand ce vint à combattre , se transporta de la bataille franchoise en celle d'Angleterre , et soudainement , sans semonces et requeste qui lui en fut faicte , se rendit anglois pour cause de sa terre que estoir en Guyenne , et la tenoit dudict roy anglois. Si se combattist bien esprouvément: et en grand los tout ce jour , avec lesdicts^ Anglois contre les François ; et tant fit que^ pour sa vaillance et vertu depuis souvent ex»* perimentée , ledict roy anglois le print fiirt evt grâce et lui porta de faveur beaucop. Si advint que, en menant le traicté entre, le roy anglois et ceulx de Melun , cely qui par aventure estoit ung des commis de par le roy, meir de convoitise et de sa male-venture<|ui «basrsoit , sauva par secrets moyens et soufTri'st eschapper ung nommé Aymeron » lequel avoit esté , ce disoit-on , à la mort du duc Jehan de Bourgoingne. Si en vint ta congnoissanceau roy anglois , lequel se courrouchia queplus ne povoit , et fit prendre ledict Bertrand ,, et incontinent , sans respit de jour ne d'heure, . fors seulement de soy confesser, lui fit. trancher la teste , nonobstant toutes singulières et très cordiales prières que le duc de • Clarence son frère lui en avoit faictes , jusques à soy meslre à genoulx, qui toutesvoies n'y povoit rien obtenir, ni impétrer* de respit; mais lui respondit très follement. : « Par Sainct Georges, beau-frère,, si vous mcismes l'aviez faict et nous vous^ tinssions , nous en ferions le cas semblable ; car à nostre pouvoir , nous ne voulons n&
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n'aurons, se Dieu plaist, nuls traistres emprcs nous. » Et dicl lors le roy d'AngleleiTc que il eust volu le racheplcr, se honneur Teust pu souffrir aussi bien que amour, la somme de cinquanle mille nobles , et le cas ne lui fust advenu. Ainsi print-il audict Bertrand qui, sous ombre de estroite léaulté, s'alla rendre Anglois non conlrainct et alla morîr tempremenl, peut estre devant ses jours, en leur paity, par desloyaulté commise.