CHAPITRE LVIL
De rentrée du roy franrois et du roy auglois en grande
solcnipnité à Paris.
Fort s'cspardoit la renommée parmi* le royaulme et grandement , es marches que tenoit le jeune daulphin de Viennois , comment la ville de Melun fut rendue , et Texecucion que le roy anglois y avoit faite. Si en furent les ungs consolés , les aultres desplaisans durement; car leur portoit grand dommaige:
mais à qui qu il tournast, ou à deul ou à paix, audict roy anglois il tourna en accroissement dé son orgueil ; et vous apperra bienlost là où vous orrez réciter la manière de son partement de cestuy présent siège et son entrée à Paris avec le roy françois son beau père , qui estoit chose, en la manière etcondicion qu'elle estoit pour lors, non jamais veue par avant en cestuy royaulme. Si vous dis , seigneurs, que après la provision mise en ceste ville de Melun conquise , le roy conquérant avec Tayde du duc bourgoingnon , eulx deux congéèrent grand part de leurs gens, et les renvoyèrent Tun es terres et païs de Picardie et de Bourgoingne, l'autre en Normandie, dont il y avoit grand part de la conqueste. Lesquelsgensy envoyés en bonne commune ordonnance , ces deulx princes , le roy anglois et ledict duc , s'en allèrent à Corbeil , là où le roy françois, beau père à tous deulx ensemble, les deulx roynes et plusieui^s aultres grandes princesses csloient. El de ce dicllieu de Corbeil, en hault et magnilique estât , laissant ces dames derrière cuIx , celle niiyt tant seulement partirent et vindrcnt à Paris, les i^ultres princes, ducs et frères, aussi avec culx en leur lieu et place ordou-
nés , et en la manière qu'il leur appartenoit.
De la manière de leur chevauchiée et des termes qu ils povoicut tenir es champs, il ne m*est gaires de faire mencion; mais du lieu où leur estât et singularité estoit anotée, comme à rentrée de Paris et es places où on alla au devant d'eulx à processions et à diverses solempnités d'hommes et de révérences , là me veulx arrester ung peu et en dire ce que Teffet y monstra.
Yray est que les notables de Paris, premièrement les ofliciers et ceulx qui estoient de la justice/ tous les grands et notables bourgeois de la ville , les riches marchapds , les seigneurs du parlement, l'université entièrement , et le clergé après , ceulx de l'église vestus et parés de leurs chappes et ornemens , vuidèrent la ville pour recevoir les deux roys ; et partie en demoura dedans pour cause des précieux reliquaires plusieurs, qui en divers quarrefours par où ils dévoient passer estoient apportés et assis pour révérence d'eulx ; et là les attendmeut les dignes personnes et les prélats. Or estoient jà les roys entrés en la ville , premier que tous ceulx qui estoient commis à all^ au devant povoient vuidier . Si chevauchèrent parn)i les rues , comme deulx haults hcunmes , le roy françois à dextre , l'anglois à senestre, qui moult se contenoit fièrement et regardoit le peuple d'ung estrange œil. Chacun d'eulx avoit lestât devant lui de son appartenir , et en la mode de sa région , comme de porter Tespée royalle , et de trompettes grand nombre. Les ducs de Clarence et de Betfort, frères du roy anglois, chevauchèrent derrière le roy en assez convenable distance. Et le duc bourgoingnon , non roy, mais de couraige empereur, tenant son renc seul, et après , chevaucha à senestre costé de la rue , ung peu moins avant que les deux roys, environ le long de leurs chevaulx ; et menoit derrière lui toute sa route, conjoincte et non eniresinelée de nulluy que des siens ; dont le nombre certes des chevaliers et haults hommes nobles qui y estoient d'ung riche et bien notable parement et autant près que de nul qui y fut ; louiesvoies n'estoit veslu encoires (inc de noir, ensemble toute la greigncur part de ses gens.
Lors povoil-on oyr gorges et voix démener, ruire diversement, et crier Noël les enffans , peuples fléchir , nobles esjouir , bourgeois bien-venue chanter, prostrés saluer prélats , dames se léesser et gorgiaser aux fenestres, parées richement et vestues les maisons de riches draps , lei rues couvertes par dessus, et décorées de diverses nouvelletés de personnages , comme si le monde eust deueslre tout renouvelle et estably en perpétuelle et permanuble félicité et salut par leur venue ; dont très loingtaine , hélas! et mal preste estoit encoires Theure, quand en cely que ils cognoissoient, sur attente de bien futur, eulx meismes se dés> espérèrent après en la duracion de son règne -, c'cstoiit le roy anglois , à qui ils firent semblant d'honneur en son advenir, qui les vint visiter comme ennemi , en oppression de servitude et de glaive. Mais le regard des amères choses passées et horribles qui encoires leur gisoient fresches devant les yeulx , et espéroient maintenant en estre hors et délivrés paisiblement , leur estoit cause certes et matière de conjouissànce en leur ennemy, quand ils espéroient estre devenu amy, ou le devenir povoir, soubs Taggrément et advinclion de leur souverain et naturel seigneur, qui ne les povoit que aymer. Des quels deux toutes voies , si nul n'y eust fait entrée à celle heure que le duc bourgoingnon seul , si luy eust-on fait la solempnité meismes, peut estre, ou semble faveur de son père delTunct , le quel luy avoit esté réputé pilier, et protecteur de la cité. Si en fut le fils si convoitié à y estre veu que nul désir ne s'y povoit ammodérer de conjoïssement, à l'heure quand il s'y cstoil trouvé. Aux deux roys, doncques, ainsi passans par rues et quarrefours furent faictcs maintes cérimonies de singuliers hommes ; et furent portés devant eulx plusieurs saincts reliquaires , lesquels, quand ce vint à les baisicr et que on les offrit premier au roy françoîs , comme raison estoit , le dict roy les offrit au roy anglois son gendre , le quel mectant minn à chaperon ou chappeau , et le mectant tout jus, en refusa l'honneur et en donna l'avance à son beau père le roy françois, el puis baisa après; laquelle chose cs-
CHRONIQUE DU DUC PHILIPPE
toit pluiseurs fois et en pluiseurs lieux à faire , tout au long de la ville jusques à Téglise de Nostre-Dame, en la quelle eulx et tons les princes descendirent et firent leur oraison à genoulx , devant le grand autel , ► bien et dévotement; et de là montèrent à cheval et s'en allèrent chacun à son logis , chacun où il estoit ordonné on qu'il appartenoit , le roy françois convoyé à son hostel à Sainct-Pol ; le roy d'Angleterre et ses deux frères au chastcau du Louvre , et le duc bourgoingnon en son hostel d'Artois ; et le remanant se logea par fourriers et par pourchas à qui mieux mieux , es hosteleries icy et là ; et aucune quantité de gens d'armer qui y estoient se logea autour de Paris\ et par les villages que on leur avoit ordonné.