‹ Œuvres historiques inéditesChapitre 80 sur 494 · CHAPITRE LX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LX

Bc la solcmpnilé de No(;l qui fut célébrée à Paris par le roy anglois. — Coninieni il remplaça toiis les gouverneurs françois par anglois , puis 8*en retint k Calais.

Or failli cesser uii^ peu du duc I>ourgoiiignon, qui, après sa complaincte faite, telle

{\) Voyez <1ans Monsirelot, liv. i.

que vous avez oy, prînt congié des deux roys, et vuidant de Paris, s'en retourna en ses pays de Flandres et d* Artois. Pendant lequel tcrops^u'ily tint son séjour, bcsoignant toujours en ses haulx et 'grands affaires, je recherray à parler du roy anglois, demouré à Paris avec le roy Charles , en grand orgueil et esicvemcnt de courage quant il se véoit assis régnant et puissant au noble et faault trosne François droit au milieu, où onc^ ques nul de ses devanciers ne parvint par nulles aucunes fortunes : c'estoit la cité de Paris , siège ancien de la royalle majesté franchoise , qui maintenant sembloit estre changée de nom et de situacion , parce que cestuy roy et son grant peuple anglois en faisoient ung nouveau Londres, tant en langaige comme en leur rude et fière manière de conversacion et de repaire , ici et là , par toute la ville qui en fut toute occupée et maistriée. Et s^en alloient les testes eslevées en bault, comme un cerf, regardans de costéeulx et derrière, et eulx glorifians, à l'opprobre et malle aventure des Francbois , dont . ils avoient le sang respandu largement en la rivière d' Azincourt et ailleurs , et une grand part de leur bérilage fortrait par tyrannie ; ce que Dieu , fait à croire , permist plus pour pugnir les Francbois , que pour avancement de droit aux victeurs. <

Or estoit le temps découru Jusques à la fesle de Noël , qui est ung jour que les roys et haulx princes chrestiens tiennent voulentiers solempnités de hault et de curieux estât cù leur palais , et souverainement les roys francbois anciennement qui à tous autres roys chrestiens ont esté patrons d'honneur et de sçavoir ; mais maintenant , par divine souffrance , ombroyé ung peu cestuyci des meubles de fortune, cestuy noble roy Charles tint sa solempnité en son hostel à Saint -Pol, et la royne avec luy. Mais n' estoit pas estât tel que autrefois avoit veu en luy, ne qui souffeist à sa haultesse, ains estoit semblant d'une chose desfigurée, qui jadis sembloit avoir esté spécieuse beaucop et belle, mais maintenant riens. Car là où les princes et haulx membres par avant du royaulme souUoient servir et faire les cérémonies à la table de leur roy, avec tou-

CHUÔNIQUE DU DUC PHILIPPE

on

tes autres richesses qui y resplendissoient , maintenant, c'estoient povres vieux serviteurs deshabitués, peu réputés ydoines, qui se présentoient et avoient l'exercice de haulx et royaux officiers , parce que les aultres ne s'y monstroient. \indrent à court aucuns notables citoyens à qui nature trayoii de aller véoir et de visiter en ung tel jour leur souverain et naturel seigneur, comme autres fois ils avoient fait. Les quels, quand ils apperceurent le roy estre si povrement accompaigné , en son estât si parsobre , et de si peu de fait , envers ce que autres fois avoient veu et congneu , certes le cuer leur atendrissoit durement , et n'y avoit celuy à qui les larmes ne moillassent les yeulx, et qui par pitié et compassion du cas si amer ne partist et ne vuidast, faisant leurs complainctes et souspiremens l'ung à l'autre, par mémoire du temps passé , jadis glorieux et felice pour eulx , à celui de lors plain d'opprobre et de confusion pour leiu*s enfans. Si congnojssoient bien , et jugeoient les plusieiu*s , que c'estoit ung œuvre qui battoit leur orgueil, et qui , en multitude de péchiés et de sédicipns dont ils estoient plains, leur mectoit au front multitude d'annuy et de resvelement , cormhe il paru bien celuy jour , quand leur mortel ennemi , dont les pères et devanciers de long temps avoient esté persécuteurs, et lui-mesmes encoires , tout frès et nouvel pcciseur des Francs, au plus hault du trosne françois , porta^ ceptre et couronne là où mesme du roy des Francs séant en son siège et abandonné de ses subgets il n'esloit à peine nouvelle, sinon en petitte reputacion , là où de leur ennemi , eslevé en orgueil et assis en prééminence de gloire , il estoit bruit et famé à tous lez. Mesmes les haults hommes du royaulme y venoient s'csjoyr et augmenter la feste, celluy jour de Noël , qui estoit au chastel do Louvres ; et se traioient les officiers royaulx et tous les notables de la ville , les seigneurs du parlement et aultres, vers cestuy chastel où le roy ennemi estoit assis, ensemble la royne , en estât royal , couronne sur latesie.Etlàvii.drent lès barons et nobles hommes comme jidis en grand nombre faire les honneurs et révérences, en toute telle humilité comme si

GEORGE CHASTELLAIN

dès oncqnes il lenr enst esté natnrel prince et seiçoeor, et comme se la mémoire du noble et glorieux roy des Francs eust esté estaincte et avieutie en leurs ciiei-s à lousjours. Si fuisoient chière et lionnour et humilité à qui se rioit en son couvert couraige de leur mescbef , et de ce que par s:i puissance il les avoit ainsi humiliés et asservis que son nom leur estoit plus à crémeur que de lenr propre naturel et souverain seigneur, lequel ils avieutoient et le mectoient à non challoir. Pour loi et meismes pour la seîgnourie angioise , qui estoit là en pompes et en beubans , le plus qu'il se povoit dire , ne tint oncques compte aussi peu que riens de la seignourie franchoisc qui s'y présenta; ains leur sembloit bien aux princes et aux chevaliers anglois que le liéritaige des Francs estoit le leur, et que le gouvernement et dominacion seroient désormais aboly par le nom des Ânglois, bien voulsissent ou non. Aussi temprément leur fust-il monstre, car de celle heure en avant , tout le royaulme et les af • foires d*icellui fut gouverné et conduit par la main du roy anglois , et tous les offices et estats chungiés et mués à la disposicîon de son plaisir, en dcmeciant meismes ceulx que le roy Charles et les deux ducs bour- 0oingnons père et fils y avoient e$tablis, et y mectant tout par tout Anglois et gens de sa nacion , estraingiers , non propres à la nature du pays. Si estubly le comte de Quint, nommé Ofîiroville, capitaine de Melun^ le comte de Ilantindon , capitaine du bois de Yinccnnc , et le comte de Scstrc^ gouverneur et garde du pays , avec cinq cens combattans, hommes d'armes et archiers.

Ces cbangemens d'oOices et d'estats fit le roy anglois en son advénement à Paris, comme vous avez oy , dont maints cuers franchois couvertement se trouvèrent atlâins de doleur, s'ils eussent osé montrer; mais c*estoit bien peu , hélas ! au regard de ce qui leur estoit approchant plus cuisant et plus dur en temps après , combien que faisant son entrée on Paris, Ton crioit Noël ! Noël ! et se rojoyssoît-on , en Tespcrance de paix , mais eslolt conjoyssance en son propre malheur et servitude. Et me souvient de celui qui y ex) Jbérusalem , vint ravir la saincte

arche, arcam fœderU ^ et TÎoîer le temple et les saincts lieux dédiés , et le peuple d'icelluv confusément traictié et assenrr, en réduisant leur gloire et longue félicité à bas et confus opprobre et misère. Ainsy estoit da roy anglois et des François. Toutesvoies, snr qui que tonmast la doleur, sur lay s^espannissoit la joie de les avoir mis ainsi. Le quel , à toute sa haulte baronnie , ensemble avec toutes les dames de son appartenir, après premier exploict ainsi passé, se parti de Paris, et par ses journées s*en alla en sa .conquise cité de Rouan , où pareillement il retint aultres grans parlemens et assemblées snr le fait et régime du royanlme , dont il ne se reputoît rien moins que roy. En telle manière de faire y séjourna aulcnne convenable espace ; laquelle passée , il se disposa de retraire à Calais , et de là -faire son retour en Angleterre ; ce qn il fit de fiiit comme vons verrez ci-après.

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