CHAPITRE LXIV
Comment la duchesse Jacques s^en alla de Yalenciemies avec le seigneur d*£scaiUon , et s'embla à reluge en Angleterre.
~ En la comté de Haynault y avoit ung chevalier nommé le seigneur d'Escaillon , lequel tout le temps qu'il vesqui avoit esté Anglois en couraige , et favorisoit leur party devant tous les autres du monde. Cestuy seigneur d'Escaillon avoit de tout temps eue singulière et secrète habitude avec sa naturelle dame et princesse madame Jacques, comtesse de Haynault, dont nous faisons mencion; et avoit entre eux beaucop de couverts cntendemens et de iaintises , que plusieurs autres ne povoient atteindre ne cognoistre. Sy s*estoit ccste dame mainte fois complainte audit d'Escaillon de son estât et de ses féminines secrets , avec ce que lui meismes, qui estoit homme clervoyant et subtil , y povoit congnoistre et appercevoir, et réellement de long temps y avoit vu et congneu , c'estoit que elle , qui estoit jeusne et gaye , et grant héritière, avec grâce d'estre mariée à ung hault prince et jeusne d*ans, elle vivoit et languissoit en mortel desplaisir, et n*avolt ne paix, ne amour, ne soûlas en mariage , ne utile fruit de gouvernement en son mary , dont le bien publicque et le prince aussi es pays d'elle s'en portèrent de pis, ce sembloit et vray fuist. Si advint; comme
plusieurs fois, presque tous les jours, elle s*en devisoit avec ledit d'Escaillon , et s'en submist à son opinion et conseil, que une fois lui mist au devant que , en délaissant mère et mary et tout son parentaige, elle se vouldroit embler
et s*en aller hoi*s de voye , souverainement en An{jleterre où so& aflection estoit plus que ailleurs, pour ce que ledit d'Escaillon l'avoit pu enhoricr à choisir ce parti , comme it fait bon à croire.
Quand le seigneur d*EscailIon entendi la délibéracion de sa dame , donc il n*estoit pas courrouchié, mais très joyeulx ; et avec le désir qu'elle y avoit cncoires, y bouta le feu plus et plus; et lui mcctoitau devant les honneurs et richesses et les baultes ma{pûfi<iences d'Angleterre , avec les renommées et vertus d'aulcuns princes d'iccllui royaulme, frères du roy et encoires estans à marier. Certes il conclut secrètement avec elle , que quant elle se vouldroit eslongner et soustraire de son mary , ilentreprendroit la remener hardiement et de la conduire soubs son traveil , et seroit à Calaix , premiers que nul peut estre sauroit que elle seroit devenue ; mais, pour à ce parvenir, conseilloil bien que elle se faîndisfencoires , et qu'elle ne fist de riens semblant , jusques au point et à l'heure qu'elle povoit jouer son tour.
. Or est vray, que ceste dame Jacques estoit venue rendre plaintive, comme vous avez oy dessus , chez la douagière de fiaynault sa mère , qui demouroit au Quesnoy. Si se tint là avec elle par assez bonne espace , comme dame et Iiériiièrc du pays , et ne se vouloit, pour prière de mère ni d'aultre , partir de là ne faire retour vers son mari le duc de Bra- 'bant , ains avoit une autre imaginacion et une autre emprinse en cuer, dont nul ne se donnoit garde. Si advisa ung jour d'enhorter sa mère de venir jusques à Valenciennes, une ville qui luy estoit fort aymée , et de aller là jouer et esbatre , et visiter ses subgocts et les notables bour{;eois qui moult] la desiroient à veoir. La mère, qui ne pensoii à riens, lui complut bénignoment et y alla. Et après estre renne honnourablement et festoié« , elles v liriMii aucun gracieux S(>jour, pendant lotiuel la filUî , dame Jacqu(»s , ung jour vint diro à su mère ([u'il luy estoit prins envie d'aller vcoir
GEORGE CHASTELLAIN. [i^irjt
sa ville de Bouchain', une villetie sitniSe ef assise assez près dudit Valenciennes ; si \uf prioit qu'elle se tint à contente pour rabàtfdonner, pour une nuyt ou pourdéux^ et'le lendemain, ou le Uers jour au plus tard, eÙe retôiirneroit sans nulle faulte devers eUe. Sur ceste promesse, et devises faites entre elles dèuli, elle se party de la ville de Valenciennes ung bien matin , et menbit seullement une privée compaignie très petitte. Or avoit esté le seigtteur d*Escaillon,dont on ne se doubtoit, ung jour oa' deux devant audit Valenciennes, etavoienten beaucop d'estrois consaulx ensemble , coiâme autres fois soloient avoir , sans suspicion; ciaur ne* ciiîdàst-on jamais que telle matière se rasl forgée entre eulx. Dont il advint que ceAbi beau mattin que ceste dame s'estoit partye et mise en chemin , faignant de vouloir aler à Bbachain , le seigneur d'Ëscaiiron se trouva suf les champs avec environ soixailte combatans; et droit où ceste dame, sa princesse , venoit^ passant son chemin» il vint férir dte costé,* et la saluant humblement , se mist en sa compaignie ; et, comme qui sçavoit ce qui estoit de faire, commença tantost à traverser cbendn et à changier le train enconunencié , tousjouïs gracieusement devisant ; et tellement exploitèrent, que cellui soir ledit d'Èscaillon la mena gésir au Dam ; et le lendemain bien matin se levèrent, et d'une tire s'en allèrent jàsqiies àla forte ville de Calaix, en laquelle, sitost qu'âis furent arrivés , il leur estoit bien advis qu'ils n'avoient garde de poursuite , quelle qu'elle peut estre. Si fut ladite dame , avec sa cornpaignye, receue honnourablement, et bien venue du capitaine et des seigneurs anglôis aucuns [qui y estoient , et estoient 'assez advertis , comme il fait bon à croire , à sa venue, parle sire d'Ëscaillon', qui avoit pra'ctiqué ceste œuvre d'ung costé et d'aultre. Quant madame Jacques se veit ainsi à Gakûx, eschappée des mains de son mary , dont ne lui chaiKoit gaires du retour, puisqu'elle afvoit mis le pie en l'estrié , pensez que moult se tenoit à aise ; et faisant là aulcunement son séjour, jusques elle recevroit rapport du roy anglôis , là où elle avoit envoyé pour savoir si elle pourroit venir devers luy , souvent monta sur les murs du havre , et regardant au travers de celle mer tout au plus lolng , ses yeulx
s'esclairissoient souvent sur ces dunes angloisesque ellc^ véeit blanchir de loiugs , puis sur le cbasteau de Douvres, là où elle se souhaidoit eslre dedens *, car lui tardoit bien à estre si longuenient absente de la seignourie que tant desiroit à veoir, et dont cestuy d'Escaillon Favoit tant informée. Si ne véoit batteau singler par mer^ ne voille tendu au vent , que elle certainement n'esperast estré le rapporteur de sa joye, c'eëtoit cellui qu'elle avoit tramis devers le roy anglois , un chevalier comme apris de Hollande > nommé raeasire Gérard de Polgheest^ lequel , avec deux aulures dudit pays de Hollande )" gentils-hommes bien nés , maïs de tout temps du parti des Oncs , et Testroit secret et conseil de leur dame et princesse , s'estoient joiligs avec elle, et atoient esté practicqueurs conseilliers avec ledit d'Ëscaillon de cestuy voyaige , qui n'estôit giiaires prouffilable ne honnèste , ne pour ung ne pour aultre aussi ; et elle et ses conseilliers le compareront cyaprès assez , comme vous orrez i quant ce viendra à déduire la matière en ces propos et certains lieux tantost , quant une duré et mortelle guerre en naistra y par laquelle elle en sera expulsée et déboutée de son héritâige, et ses adhérens , et mise soubë la dureté de ^contraire fortune , longuement et presque tout le cours' de sa vie ; dont cestuy d'Escaillon ^ messire Gherard de Pollegheest, Gérard d'Assedelft et messiré Jehan de Wassenare , furent cause et conduiseurs principaulx, cuidant bien venir à aukre fin que ce qu'ils trouvèrent , là où Dieu pourveist salutairement, et bien à point pour plusieurs pays, loing de leur cuidier.
Ce chevalier hoUandois, arrivé à Londres , et annonçant au roy des Anglois la tenue de sa dame à Calaix, tres-bénignement fiit receu du roy ; ht pour Tamour de sa nsaistresse dont la venue luy estoit moult joyeuse , loy fil faire honneur et bonne chière , et le fit très bien aiser et penser ; et à chief de deux ou trois jours , après avoir délibéré siir une telle advenue, là où il véoit ung grand acquesl, courtoisement le délivra , et le fit retourner à Calaix vers sa maistresse , à laquelle il mandoit : que très, bien elle fut venue en son
royuuime, et que à grant joye la recevroit,
DUC PHILIPPE
et ne vouidroit espargner ne son povoir ne son amour en riens qui luy fust besomg. Si se party ledit chevalier atout sa responce, et prestement vint à Calaix , où il trouva celle la quelle il aymoit beaucop, et luy fit la relacioa du roy anglois , telle comme vous avez oye^ qui moult certes luy aggréa. Et prestement commanda aux maronniers de mectre à poinct leurs nefs, se mist en mer avec sa famille , et s'en alla rifllant ayant le vent vers Douvre ^ oùbeaucop de seignourie angloiserattendoit« et entre les aultres, chef principal , le duc de GlocesCre , frère maisné du roy , qui encoires n'avoit eu jamais fenune espousée. Lors arrivèrent les nefs au havre , et la dame descendi audictlieu; auquel, tantost après les honneurs et gracieux bienviegnans fais entre le duc et elle , monta sus son pallefroy , et errant print son chemin vers Londres, où le roy Tattendoit. Sy ne vindrent pas celluy soir « mais le lendemain y arrivèrent de bonne heure ; et s'en allèrent ledit duc qui la conduisoit et elle devers le roy, qui moult bénlgnement la récent , et luy fit des honneurs et des révérences beaucop, pour ce que grant princesse estoit,et daulphinejadisde Viennois^ en aitente d'avoir esté royne des François. Après toutes gracieuses manières dont Tung et Taultre estoit bien instruit , se offrit à elle à tout et en tout , et lui présentoit son povoir et son avoir envers tous et tous ses contraires où qu'ils y fussent. Se la laisserons en cest estât, jusques à ung aultre lieu cy-après^ là où le temps me donra occasion parler plus amplement de ceste matière^