CHAPITRE LXVI
Coinnicnt Lillc-Adara fut envoyé prisonnier à la Bastille Saiiirt-\ntlioinc; et coninicnt le roy anglois se montra dur envers les François et Bourgoingnons.
Ne sçay maintenant s'il vous souvient comment durant le siège de Mclun , je parlay nagaircs comiuenl le roy Ileury'monslra signe
d'indignacion au seigneur de. Lille -Adam, et comment après ledit siège passé, luy estant à Paris , il luy esta son office de mareschal , donnant voye lors et descouvertore à son mattallent longuement porté. Lequel Lille-Adam toutesvoies estoit ung très vaillant chevalier et preudhomme, et non attaint jamais de reproche. Or maintenant quant ledict roy anglois a repassé la mer et s'est retrait en soa royaulme d'Angleterre , et que le duc des Bourgoingnons , qui léallement aymoit ledit Lille-Adam , son serviteur , s'estoit eslongié aussi et retrait en ses pays de Flandres et ailleurs , le duc de Glocestre, capitaine de Paris , ayant conceu les secrets mots de son maistre le roy , avant son partement » audit seigneur de Lille-Adam mist la main de par le roy , et , par une route d* Anglois > tantost le fist mener en la Bastille de Saint- Anthoine.Si advint, ainsi que la voix couroit avant la ville que Lille -Adam estoit prins,\ par grand nombre de communes s'eslevant à hacques et à macques, cuidant le recourre , et ester par force aux Anglois, vîndrent au devant de eulx, environ six vingts archiers ; étaient leurs arcs entésés, et traiant en eulx mortellement jusques aux pennons, vindrent férir au travers, et de fait les rechassèrent confusément en leurs faostels , et en anunenèrent ledit Lille-Adam , vonlsissent ou non ; que moult leur déplut toutesvoies , car moult l'aymoientde tout temps, et souverainement pour ce qu'il estoit au duc de Bourgoingne. Si fut mis en la Bastille , et y tint sa prison durant la vie du roy son ennemy, lequel, n'eust esté partie cremeur et partie faveur du duc son maistre , pièçà luy eust faict coupper la teste , ou morir d'autre mort , car ne désiroit que d'en estre délivré , s'il eust peu , par nul tour.
Mais ce n'est merveille, se cestuy roy anglois print occasion de courroux au seigneur de Lille-Adam et lui monstra hayne , quant à tous certes du royaulme les vail- !ans et |les bons il leur estoit ennemy, et eut Yolu les avoir peu exterminer , ou par bataille ou par légiers occasions à prendre à pié levé soubs umbre de justice. Meismes cculx dont il se foriiflioit maintenant sa. guerre, et i>ar lesquels il avoit rogné et duic
CHRONIQUE DU DUC PHILIPPE
en France , les Boargoingnons , il les vouloit supplanter et tenir en soubte ; et eost voulu que le nom et la racine en eust esté estaincte, aflSn'que luy, demeuré seul ainsi avec ses Anglois, eust pu repeupler et fisiire posséder ceste région de son meismes peuple. Et (ait à imaginier, quelque semblant de fainte amour qu*il monstrast à cestui josne prince Phelippe, lequel il congnoissoit hault et de fier couraige, puissant de terres et de seigneuries, et bien homme pour oser restiver au plus hault roy de la terre , et lui dire : « Je ne feray qu'à mon plaisir,» que s'il n'eust eu à faire de son alliance et de son entretènement , pour mieux bouter oullre son emprinse^il eust voulu, peut estre,quele nom, et le corps, et tous les siens eussent esté au nombre des infortunés nobles françois, princes et aultres, humiliés et estains en son glaive , à Azincourt; par quoy certes^ pour ce que plus de mors mains, d'ennemis, et plus échappent de puissans et haults couragieux hommes , que plus vient- on à dangier et à dur, à chief de haulte œuvre. Si ne fault croire du contraire que ainsi ne soit , car qui oncque n'aima le père, le duc Jehan, pour ce que fier estoit et restif contre luy, et ne le povoit faire ployer à son accord, comme il eust bien voulu , ains le redoubtoit seul pour contrarier à ses besoingnes, oncques dont n'eust si grand joye que de sa mort , pensez doncques que cil ne luy estoit de guières plus aymé, quand il le congnoissoit et véoit plus à redoubter que le premier, ou que avec ses jeusnes ans flourissoit une merveilleuse haulte faveur de fortune , moult à redoubter et luy; de quoy il estimoit vray. Et s'en fùst bien perceu,'si sa meismes fortune luy eust été amye de longuement vivre, mais nennil; en quoi. Dieu los! ce royauhne a"esté délivré d'un dur persécuteur, et le duc bourgoingnon, son adjoint seuUement par vengeance de sa dure lésion, non autrement, heureux beaucop par non avoir occasion avec le dit persécuteur de expulser son meismes prochain sang, le droit bourjon de la royale sève, vray héritier delà couronne , pour la mectre en estrange main, ancienne ennemie.
"" O bien heureux duc icy, combien que encoires tu ignores peut estre en cestui pas ta félicité ne gloire qui naistra, quant
Dieu t'a séparé et desjoinct d'ung cruel homme qui se povoit mener à desnaturement , et en toy laissant seul pour foire comparoir à tes injures, soubs verge de povreté et d'annuy, leur dclict, que fortune se présentoit d'anéantir et de mener à terme d'entier confusion, tu, en espargne de ton propre sang , et en compassion d'un si grand grief ^ après ton cuer ammolly par divine œuvre , tu es revenu à ta nature , tu as donné ces et espargne à ta fureur , et non veullant venir ,à vengeance possible et parmise de fortune , tu as réhérité tes expuls et dégeclés ennemis ; dont ta gloire se fera pardurâble^au siècle , et le mérite emprès Dieu,