‹ Œuvres historiques inéditesChapitre 87 sur 494 · CHAPITRE LXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXVII

La bataiUe de Baugy où le duc de Carence mourut.

Et combien que fortune longuement se monstrast felle aux François , en ceste advenue du roy Henry et de ses commis, et que à tous les jours on leur apportast nouvelles de douleurs en cestui endroit, toutesvoies pour non les vouloir mener à désespoir tout oultre et à abandonnement de courage, elle laissa ung petit couler, ce semble, de sa faveur vers eulx , et bouchant l'ung des yeulx vers lesvaincuers, longuement l'aullre ouvrit en doul • ceur vers les coustumièrement vaincus ; jà soit ce que ceste doulceur leur fust bien chièrement vendue, et, en terrible et mortel destroit, vlgoreusement achetée en dure effusion de leur sang, comme vous oitcz. U est vrai que le comte de Bocquem , connestable de monseigneur Charles daulphin de Viennois , s'estoit mis es champs en belle et grosse puissance et intencion de faire quelque bon exploit sur leurs ennemis, et avoit fait son assemblée en la duché d'Anjou , terre voisine de Normandie et de Mans. Sy advint que le duc de Clarencel, adverti de ceste assemblée, et pensant de rompre leur entreprinse par' meismes entreprendre sur eulx, se mist aux champs aussi fort et puissant, et tant^fit, que de nuyt, que de jour, il se trouva en avant , des François en Anjou , premier que eulx-meismes en partissent. Lors avoit ses courrcurs sur les champs], d'un costé et

GEORGE CHASTELLAIN

d^autre, pour apprendre de leur convine. Si luy fut rapporté que les deux osls estoient près de Tung Taultre, et que les François, en fier et bon arroy de vaillans gens, venoient tousjours avant pour encontrer la puissance des Anglois , tous en semblant délibérés à la bataille. Le duc de Clarcnce , qui estoit chault et fier chevalier, et désirant mieulx à morir, que ses ennemis eussent eu Thonneur de Tenvahyr , quant il oyt que les François mcismes le quéroient , s'en enfla de despit^ et cliaudement print une partie de ses gens, avec la plus part des cbiefs de son ost ^ et part et s* en va bouter en Tespesse bataille des François atout sa lance qui la racontroit; et tous les aultres qui le suyvoient joinct ensemble cotnme ung biur, se férirent semblabtement en la presse, et donnèrent ungdur et espoVetitable à leurs entiemis qui estoient plus beaucop, et plus drus que n'estoient encoires les Anglois, pour ce qu'ils n'èstoient encoircstousapprochiés. Or estoient les François emprès ime ville nommée Baugy, place avantagieusepour eulx , car entre leur bataille et celle des Anglois , qui encoires n^estoit ap< prochié , avoit une petitte rivière , laquelle il îailloit passer premier que abborder à eulx , et estoit le passaige dangereux et mauvaix , et mal exploitant. La bataille estoit encommencée , et la meslée commença à estre dure et mortelle , par quoy bien commencée ou mal empris n^y ot cellui à qui le repentir peust donner garrant ; mais falloit vaincre en la vertu de son corps, ou estre mort et vaincu en la dureté de sa fortune. Si ne fait pointa demander se le duc anglois , qui ung peu trop chaudement entreprint, conduisy sa chaleur et continua en aspre etvalereuse espreuve de chevalier ; certes oyl , et non pas seullement en couraigc de chevalerie , mais en haultesse et couraige de fils de roy comme il estoit. Car quand sa lance luy estoit faillie , et que les espées des françois chevaliers y donnèrent à souflrir beaucop sur ses gens, luy certes, comme unjj tigre mortel et fellc, à l'autre lez esvertua tellement son irenchant , que à maint homme noble franchois cellui jour se tira sang. Moult so porta bien aussi et très aigrement le comte d(î Quin, vaillant chevalier et bien à doubler. Si fit le seigneur de llos, ma-

reschal d'Angleterre, qui encestuy affaire rua maint dur et pesant cop de ses bras , et donna mainte3 mortelles play es cellui jour à ses ennemis. Et pendant que ainsi vaillamment combatoient et soustenoietit le faix desFràliçois, à bien dure paine toutesfois, comme il pé« rut, les auitres Anglois demeurés derrière , vindrent, file à file, en desaroy qui mieulx mieulx , et se joignirent empr^ leurs gens le plustost qu'ils peureut ; dont leurs secours toutesfois gaires ne leur valut , pour ce que ils ne povoient venir tous d'une route effondrés sur les François , qui jà estoient beaucop en Tavantaige de la journée^ et avoient occis largement de leurs gens les plus vaillans, meismes le duc de CÏarence, parce qu'il espéroit vaincre toujours en la fierté de son cuer, et en la puissance de la battaille qiii le suy voit, en continuant ses armes et cîiévaieureux fais sur ungs sur aultres aussi fiers et couraigieux que lui. Ung noble et cheyalereux françois , messire Charles le Bouteillier, tenant chappeleis contre luy, à Theure encoires que de créancer nulluy il n'estoit temps , et enfellis Tuug sur Taultre / chacun pour mectre à fin son compaignon , le dit Charles , par dessoubs une lame, dont la charnière se rompy par force de horions, lui bouta l'espéc au ventre plus d'ung piet. Et chéit le dit duc de Clarence à terre , mort de ce cop , ou de la marchure des chevaulx par dessus, car oncques à temps ne polt estre rescours. Laquelle chose le seigneur de Ros voiant, plain de douleur et de dcsplaisir^ qui plus ne povoit sans enragier, non désirant plus à vivre que jusques à tant qu'il eust vengié ce prince , s'en vint de randon fèrant sur le dit Bouteil- 1er , et en dure et mortelle aigreur , tant le suyt de près et se radde , que sans jamais partir de luy jusques à la mort de l'un d'eulx, il lui fit sentir le mordant de sonespée, si follement que oncques ne se poeult deffendre que le dit Ros ne le print par la banière et le saisy au corps , et en luyiant Tung contre l'aulirc lui boula l'espée en la gorge , dont prestement il chéyt mort à terre ; mais gaires ne demoura après que le payement ne lui fut rendu , toi comme il l'avoit bailliéicy , et fiu'eni tués le seigneur de Ros , le comte de Quin et toute la greigneur noblesse des An;

CHROT«QUE 1>1/ DUC PfliLIPPE.

gloîs, parce^ qife les François estoient trop valereùi éi trop puissans cellui jour, et nrig peu regardés d'aucune amie fortune , en ce due leurs ennemis les avoient quistrop en càalleur ifollément et en leur propre dfesavantaige , et que communément les Ânglois ne peuvent' tèmr route à cBeval contre les Fran* ^Uj s'ils ne àiectent pié à terre, et commencèrent festrif à cheval. Quant les demouréis dévoient jômdré à pié, à tons leurs ares, fls n'y povofent oi!ic(|ues venir en ordonnancé , si non file à nïe , par troppeanx, âincsy qu'ils florent passer la rivière ; et ainsi, plus en vènoit, plus s'en desconfisoit par les dits ]f rànçois, qui obtindrent la place et Ta victoire du jour, à perte dé leurs gens mil ou (fouze cens, et des Anglois , trois mil mors, avec cinq cens prisonniers, dont les comtés dé SomBerseL de lïontinton et du I^érc&e estoient du nombre, moult de vail*' Tans et de nobfes hommes. Aussi morut des François, coknme le dit messire Charles de Bouteillier , messire Jehan Yverie , Garin de Fontaines , messire Jehan de Passavant , messire Jehan de Bresîe , messbe Jehan Tolavant , et plusieurs aultres chevaliers et eseu y ers de grant loâ qui tous ne vindrent à ma congnoissance (1).

CflAPÎTRE IXVlII.

Commentlesdaulphinoismirentle siège devantAlençôn.

/ [i42i] De ceste tictoîre àf feugy furent beaucop recouragiés ceulx du parti du daulphitt ; et nion mervcilf é , car s'estoient longuement trouvés reboutés, et avoient reeeu de grandes foules plusieurs fois pailles Anglois , (ftû ÈÉsàttémm furent esbahis à Fanltre lez , poitr ht lâoi^t du duc de Clarenfée et des aultres ^aâs cUefs qui estoient mo^ts en ceste dicté rùhié , dont ifs se trouvèrent ttffoiblis de couraîge et de hardement c[ue plus ne povoient, et especiallement parce que le roy estoit delà la mer, et eulx loingsde son se cours. Or estoient les Françors, ceulx du parti du darulphin, sur la baudeur de la boniiC aventure

(1) Après lés désastres de Cr^'cy, de Poitiei-s cl d'Azîiicoiirt , la victoire remportée .'i Baiigy par les Fran çois releva les courages abattus, et fil concevoir la possibilité d'uu nieillciu: aveuir.

passée, et reboutés arrîére'en auïtre entreprinse sur leurs ennemis toute nouvelle , car en poursuivant leur poindre , qui jà leur sembloit estre favorisé aucunement de fortune, ils espcroient, par vertu de coraigc el de dilligence et par travail des choses difficiles, se peut tirer le fruit que les cuers non esbahis y quièrent. Si est vray que les dessusdits seigoeurs, vaincuers nouvellement jde ceste bataille deBaugy, le comte de Bocqnem , le mareschal de la Fayette y La Hire , Potton et beaucop d'aukres bien haulx hommes grant nombre, jusques au nombre peut estre.six mil combatans, pour procurer dommaige aulx Anglois et à eulx avancement , vindrent devant la forte ville d'Alenchon pour mectre le siège; et estoit ceste ville fort dommatgeuse au pays du Perche et au Maine et aux pays frontiers que le darulphin tenoit , jà-soit-ce-que maintenant , après ceste bataille dont j'ay parlé dessus , la garnison qui y souloit estre , et sonloit porter beaucop de grans griefs aux François à (eurs terres , estoit beaucop diminnée etaffoiblie ; par quoy il sembloit à ces seigneurs daidphinois que la ville en seroit moins deffensable , et qu'il seroit bon^ tandis que le roy anglois estoit eslongié de Normandie, que ils besoingnassent et exploictassent temps à bon proulfit. Comme il fut avisé et emprins il fut* fait ; et mirent leur siège bien et arestement tout à Tentour de la ville bien estroit, combien que les Anglois qui estoient commis pour la garder se mirent à Teneonire très-aigrement et en temps qu'il leur estoit possible $ mm» ce ne leur valut , car trop estoient foibles ett. dedens, et peu secours des citoyens et baWtans, se ce n'estoit plus par crémeur que par amour, car encoires esioient-ils nouvellement conquis au roy anglois ; si ne pouvoit enéoire» estre leur cuer eslongié ne foùrtraict de leur ancienne inclinacion et que leur nature M lirast plus à Tamour des François que des Anglois , desquels par force il leur failloit maintenir le party.Oi* avoient faict les assiégans leur approches belles et notables, et avoient en aucuns endrois de la ville, là où il faisoil le plus foible, affnsté ancunes grosses bombardes, par lesquelles ils firent moult de travail et de grans griefs à leurs

GEORGE CHASTELLAIN

mars. Plusiears aultres engins aussi dressèrent devant eulx mortellement felles , par lesquels ils rompirent taudis et guérittes, enfondrèrent maisons , abattirent combles et créneaulx , tuèrent gens et affolèrent , et tindrent si estroit les enclos, que à paine se osoient trouver survies rues. Si s'esbaliissoient lesAnglois, etvéoient bien, sans avoir secours eu par dehors ou par dedans, à la longue la deffense ne leur esloit pas portable, ni tenable la ville. Si trouvèrent manière secrètement d'envoyer à Rouan, devers le comte de Salsebery et ailleurs ^ leur prier que bien tost les voulsist délivrer de ce dangier, ou aultrement ils esloient au bout de leur espoir, et tous acertenés de prochain péril. Les nouvelles aussi, sans envoyer nulle part, estoient toutes esparses par toute Normandie et par toute France, comment le siège estoit mis, et qui le tenoit^ et quoy. Si se mirent les Anglois sas à tous lez, et firent ung rassemblement de toutes leurs garnisons , pour venir lever le siège des François ; et après estre tous ass semblés , qui n'estoit pas grant chose pour celle heure , vindrent jusques auprès où estoit le siège , bien arroyés et mis en bataille comme pour prestement férir dcdens , quant rheure s'yjadonroit. Si en furent advertis les François par les bons hommes du pays , qui leur vmdrent annoncier la venue de leurs ennemis, à Tintencion de les venir combatre, et de les faire lever de leur siège. Mais pour ce non plus esbahys que devant, ains tous reconfortés et tous joyeux de les attendre , se tirèrent ung peu hors de leur logis ; et en belle rangée de bataille , close par der rîère eulx, et fortifliée de leur charroy , se présentèrent à les recevoir, et ne demandèrent, ce sembloit, quejeur venue. Or estoient les Anglois si près de eulx , là où ils passèrent, comme est le ject d'ung canon , et se tindrent los deux puissances tout à plain près l'un de Tautre. Parquoy, quand les Anglois se virent trop foibles pour enfondrer en la puissance des François, certes, sans eulx désarroyer ne faire semblant de riens entreprendre, coulèrent chemin, cl cosloyèrent tout au long de la bataille des François, cuidans venir à une forte abbaye qui estoit là près , poui' là prendre sauvclé ci rcu-aiclc , jus-

ques \ un autre temps que plus se trouveroient à Taventure sur leur avantaige. Mais 'les François, non contons de c^ que si ils passassent sans être veus plus de près, efforcément férirent sur leur queue, premier que venissent à la dite abbaye , et d*uae empeinte bien soudainement et asprementpoursuivie, en ruèrent jus environ trois ou quatre cens , que de mors » que de prins, que d'uns , que d'autres ; étalant s'en retournèrent les acteurs devers la compaignye qui estoit demourée pied ferme, surattendant. Si, de celle escarmuche et envahye faite sur eulx, eust peu venir ung desroy, et une meute de battàille à bon essient , mais nennil : les Anglois en ouvrèrent plus saigement, et voiant bien qu'il n'estoit pas heure de soy vengier , et que pour mieulx valoit perdre une partie que le tout, ils se boutèrent en l'abbaye du Bec, et là se logèrent sauvément assez, voire parmy la bonne dilligence qu'ils prindrent de bien regarder devant eulx; car il fault entendre que toute la compaignye françoise y vint devant; mais pour ce qu'ils véoient la dite place non recouvrable sur telle puissance ,'et sur tant de vaillans honunes conmie il y avoit dedens , sans grant perte et grant coust des leurs, ils les souffrirent à celle heure, et les laissèrent en'paix; et sans retourner plus à leur siège , prindi*ent leur retour vers leur pays d'Anjou , sans faire autre exploit.

Page 1