CHAPITRE LXIX
Comment mcssire , Jacques de Harcourt , bien fortifié en son cbasteau de Crotloy, fit] guerre par mer aux Anglois.
Or me suis longuement teu d'une matière dont dessus piéça devisai d'en parler en son lieu, c*estoit de messire Jacques de Harcourt , nourry avec le duc Jehan de Bourgoingne, et depuis serviteur à son fils , le duc Phelippe. Et peut bien souvenir aux lisans\ comment je disoye que le dit messire Jacques de Harcourt garny secrètement et avitailla le chasteau de Crottoy, place merveilleusement forte , sciluée en mer, et comment par longue espace il se conduisy fainlement avec son I maisirc, le jeune duc, sons lu y descouvrir son
CHRONIQUE DU DUC PHILIPPE
couraige plainement, et, à traicte de longue main , commença à quérir Teslonge de luy, et de soy tenir dedens son dit chasteau de Crottoy, lequel il avoit en garde , meismes par le don de son premier maistre trespassé, et par le second depuis. Une fois doncques , en descouvrant la faintise dont il avoit' abusé son maistre par aucuns jours , et porté maltalent peut estre , ou pour ce que il maintenoit la guerre si aigre encontre le héritier de France , Charles daulphin , ou pour ce qu'il se seroit adjoinct et allyé avec le roy anglois ennemi des François ; dont par le desplaisir, comme je puis arguer, il print argu en son couraige et inimitié contre son maistre ; que faire ne devoit toutesvoies , attendu que nourriture de prince est occasion à tousjours de maintenir sa querelle envers tous auhres quels qu'ils soient, et donne la -nourriture dispense et support à tout vassal à toutes aultres devoirs de nature ; cestuy de Harcourt doncques , plus mallement meu que bien conscillié, gectant tous regars darrière le dos , ung jour mist sus une nef armée et pourveue de toutes nécessités , et avec icelle délibéra à faire guerre aux Anglois, voire à tout homme au besoing leur portant faveur. Si vindrent les compaignons de ceste nef au havre d*Escaillet; et là, pour le premier exploit, trouvèrent une nef chargée appertenant à ungchevalier nommé messire Hémon de Bouber, du pays de Bourgoingne. La dite nef fut investie et combattue très asprement, et de fait par puissance priuse, et cn-ammenée au havre de Crottoy, et là détenue, et les bleds dispensés comme chose conquise par bonne guerre. Messire Hémon, bien esbahy de ceste prinse , et ne sçavoit à quelle occasion, car ne cuidoifpas que messire Jacques , qui gentil chevalier estoit , et tous deux d'ung parti , deust porter couraige ennemy à son maistre, ne penser telle malice , plaintif vint au duc de Bourgoingne de celle prinse, et lui requist d'en avoir raison , car la perte lui en estoit dure et le desplaisir grand. Si manda le duc à cely de Harcourt , que il luy fcist restitucion de ceste nef, avec les biens qui estoient dedens , et qu'il la feîst rendre au dit messire Hémon , qui n'avoit nulle querelle encontre luy ; dont messire Jacques qui jà
estoit tout autre que son maistre ne cuidast, certes n'en fist gaires de compte ; ains luy envoya plainementdirc qu'il s'en lenist à content , car de la nef ne pensoit à faire nulle restitucion, qui ne la lui touldroit à telle force comme il Tavoit conquise , mais à ce faire il y mectroit deflence le plus qu'il pourroit. Celles paroUes et nouvelles furent rapportées au jeusne duc qui assez s'en merveilla durement; mais voyant qu'il n'en povoit , avoir d'autre pour le présent, posé qu'il s'en leust n'en pensa pas moins toutesvoies ; et en espéroit bien d'en ouvrer convenablement en temps et lieu, et de soy en vengier, à l'ap-* pcrtenance du cas, ou fortune luy seroit bien dure advenue.
Quand doncques messire Hémon entendy la responce que avoit fait cely de Harcourt à son maistre et seigneur le duc de Bourgoingne , par la quelle il donnoit bien à entendre qu'il avoit prins ung aultre parti ^et vouloit mener guerre aux Anglois, tantost se tira à Calaix vers le capitaine nommé messire Guillaume Valledo, et luy donna àcongnoistre le tort et dommaige que luy avoit (bit messire Jacques^ et conune il avoit changié couraige et parti, et entreprins la guerre sur les Anglois. Sy ne fut pas le capitaine bien à sa paix , mais prestement et de grand air mist ensemble la garnison de Guynes , de Calaix et du pays à rentourj; et, sur intencion de vengier messire^Hémon , se mist en mer airec luy, et vint jusques au dit Crottoy, où ilbmlst et ardy toutes les nefs qui y estoient , sans en laisser nulle. Et ce fait^ s'en retournai avec ses compaignons^à Calaix dont s^estoit party» et le dit messire Hémon avec luy«
Quand messire Jacques se vit ainsi oultraigié des Anglois, et que à l'occasion de messire Hémon lui avoient fait cestuy dommaige^ lequel il accontoit comme beuffe , mais la dernière, la plus grant n'estoit, pas son inten* cionde s'en passer à tant, ains, en lieu que le naviguyer par mer luy estoit deflendu , au moins si prestement, ne différa rien que in* continent il n'entrast à main armée par terre en aulcuns villaiges appertenant à messire Hcmon; lesquels après les avoir pilliés et gastés, et eslevées toutes les proyes qui y estoient^ mist tout en feu et en flamme, print et amena
GEORGE CHASTELLAIN
les bons hommes , cculx qu'il povoit rattaindre , et se déclaira ennemy mortel à tous ceulx qui le pourroient aidier ni soustenir. Si povez croire , et est vray, que ledit messire Uemon en reffit arrière autant, et s'en vengea le mieux qu'il povoit > et autant en reflit arrière Taullre , c'est-à-dire messire Jacques lequel , pour estre plus fort en deffense et entreprendre , attrahy à luy pluiseurs hommes nobles du pays de Pontieu ^ comme le seigneur de Rambures et de Yimeu , et fit venir (p'and tas de routiers et de gens de guerre de Gompiègne et d'ailleurs , qui maintenoient le parti du daulpbia,' et les bouta en aulcunes places entour de Saint> Valéry , comme Rambures et Gamacbe , et à Taullre lez, Saint-Riquier,laFerté, Drengy, le chastel du Pont-de-Remy , Araines , Caucourt et Mareul qui toutes se mirent en sa main et prindrent parti avec luy contre le duc de Bourgoingne et les Anglois , et commencèrent à courir et à gasterpays, et à faire chaulde et mortelle guerre , ^de là en avant tous les jours à Anglois et Bourgoingnons et à tout le pays.