‹ Œuvres historiques inéditesChapitre 90 sur 494 · CHAPITRE LXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXI

Comment le roy angloig se mit en mer à retoamer en France pourcontrcvengier la mort de son frén^le duc de Clarence , et faire lever le siège de Gtiartres.

Or avoit le roy anglois bien entendu piéça la mort de son frère le duc de Clarence, et la grant porte qu'il avoit receue en la bataille de Baugy, dont il se tenoit bien derrière ; nijûs en porta du desplaisir ; et estoit bien son

espoir de soi en vengier , maïs que une fois il peust repasser la mer, ainsi que il entendoit et qui! avoit jà fait ses préparemens. Parquoy maintenant, quant il trouva sa douleur reffreschie par Inadvertance que les Parisiens luy firent du siéf][e de Chartres et de leur propre destresse et povrcté , certes , le plus erramment qu'il povoit/dilligenta son arméeet prestement se misten mer à Douvre, la veille 4e Sainct Barnabe ; et cely neisme jour entra à Galaix où il print port avec bien quatre mil hommes d*armes et vingt quatre mil archiers, payés trestous et souldoyéspour huict mois; et tantost sans demeure fit renoncier tous les vasseaux en Angleterre , partie pour non poyoir retourner ceux qu'il avoit amenés, partie pour les garentir et sauver de ses ennemis. Dont, le lendemain , qui estoit le jour de Sainct Barnabe, désirant donner à congnoistre à ses amis sa venue et à ses ennemis aussi , ordonna au comte Dorset et au seigneur de Cliffort, avec douze cens combatians, de tirer hastivement devant à reccHiforter son oncle le duc de Glocestre et ses amis de Paris, et entrç-unt il viendroit après à tout son grait ost lui meismes en personne à leur grant Joye et à la dure confusion de ses ennemis, ce leur mandoit.

Ne demoura gaires de jours après que le roy anglois partant deÇalaix , à tout son fier et grant ost , s'en vint à Montreul tout costoyant la mer. Si estoit venu le meisme jour le duc Phelippe de Bourgoingne en ladite vjUe, par Vadvertence du roy qui lui avoit signiOié d'y passer, et requis que il voulsist estre pour avoir parlement ensemble de leurs affaires. Si n'y faillit point, comme vous orrez. Or estoit il malade de son excès , le meismes jour que le roy y arriva ; si n'alla pas au devant de lui pour le bienviegner , mais y envoya messirc Jehan de Luxembourg et tous les haulx barons de son hostel, par lesquels il se fist excuser de sa demeure , qui estoit à l'occasion des fièvres qui moult le traveilloient et l'avoient jà tenu long-temps, combien qu'il n'y estoit tenu en riens, se cen'estoit de sa noblesse et pour l'amour de ce qu'il porta couronne. Mais le roy soy excusant doulcement de l'honneur que le malade lui mons- Iroit ; rçcput bien agréable ses excusances ,

CHRONIQUE DU DUC PIIILIPPE

et se conjoyssoit beaucop en la tramise chevalerie. Et s'en vint conduisant avec feulx jusques audit Monstreul , auquel il séjourna trois jours entiers. Et eurent de grans parlemens ensemble, lui et le duc bourgoingnon ; lesquels passés , partirent de là et s'en allèrent logier.à Douvasi en Pootieu, dont le lendemain, passant par Maintenay, ils firent brusier une maison qui estoit à messire Jacques de Harcourt et ung molin aussi, et mettre toute la terre en gast.Or, avoit le roy anglois grand désir de passer la rivière de Somme par Ahbeville , mais ne l'avoit pas bien de son accord ; et estoient les citoyens d'icelle et tous ses habitans assez restifs en le vouloir complaire et obéyr ; excepté que cremeur et fiiveur portoient beaucop au jeusne duc et à son parti sans vouloir estre Anglois. Quant doncques le duc bourgoingnon entendit l'affection du roy qui estoit de vouloir passer par Âbbeville , et que raffection estoit assez raisonnable pour mieux dreschier son chemin , certes lui meismes se dessevra dudit roy , et s'en alla à Abbeville traictier avec les; bonnes gens d'icelle, aflSn de souffrir avoir passaige au roy . ai^ois et à tout son ost , parmy bien payant et paisiblement vivant avec eulx ; la quelle chos^; assifz à dur toutesfois et envys accordèrent, et seulement en faveur de luy. Si remanda le duc de Ikiurgoingne par un sien chevalier au roy anglois qui ctiassoit es bois de Crcspy , que le passaige lui estoit oltroyé par Abbeville , et que à son plaisir il fist avancier son ost, quant il voudroit, et il scroit bien receu. Le roy en fut joyeulx ; et de fait il s'avanclia et vint à Abbeville , là où très noblement fut receu et bienviegnié par les orateurs de la ville ; et lui furent fais dons et gracieux pré* sens, tout à l'instruction du jeune duc pensés.

Le lendemain, quant chacun avoit contenté son boste et que tout le charroy estoit passé bien et paisiblement, le roy.se mist aux champs et le duc bourgoingnon avec luy, qui là priodrent congié de Tung à l'aultre par ung gracieux adieu, jusques àbientostqu* ilsse redevoient entreveoir , et que le duc bourgoingnon devoit annoncier son armée joincie avec la sienne, comme il fit temprément, Sy tira le

ëo

Toy oultre son chemin ; et par passant par Beauvais et par Gisors , tant tira qu'il vint au bois de Yinccnnes où estoit le roy Charles , roy pour ce hélas ! car estoit roy sans ré{pr et riche sans avoir riens entre mains. Si alla tout droit devant luy et le salua honnorablement ; si fit-il la royne , qui tous deux joyeusement le receurent et luy firent feste et conjoyssance beaucop. Le duc de Glocestre son oncle et plusieurs autres des gouverneurs «t conseilliers de ce royaulme vindrent devers luy audit lieu du bois de Vincennes ; et tint avec culx plusieurs consaulx et parlemens sur les affaires d*icelui , entre lesquels les flourettes qui souloient avoir cours par toute France pour saize [deniers furent mises Jus et discréées sur quatre deniers, et tanlost après sur deux. De quoi ilsourdit une grande murmure entre le peuple et une miraculeuse indignacion sur les gouverneurs, tant en Paris «comme partout ailleurs. Car le peuple estoit «destruit et grevé plus 'de la moictié de sa «chevance. Laquelle chose, jà soit ce que Ten ne povoit avoir autre chose pour lors , si le portoit-on à dur et à bien envys. Or avoit cestHj roy Tœil tousjours à Fentcndement à me seule chose : c^estoit de venir joindre an daalphin , et de le faire partir du siège de Chartres par bataille ou aullrement; car luy desplaisoit moult que si efforcéement il Tenoit chalengier le heritaige que le roy des Francs luy avoit donné solempnellement, par irertu de mariage et partie conquise , ce vou^ loit maintenir à Tespée , quant Û se vanta d*avoir la fille du royaulme , dame Catherine , iroulsist on non. Si ne soulfissoit point au roy •anglois sa puissance d'Angleterre ; ains fit iing eslevemcnt encoires d'auures grans gens <de ce royaulme , avec lesquels tous mis ensemble , s'en alla à Mantes assez près de -Chartres , à Tintcncion d'aller combattre Fas- :sicgant qui jà .y avoit esté trois seproaines •devant. Or avoit le duc de Bourgoingne promis à cesluy roy anglois d*estre audit Mantes devers luy avec son armée ; car pour dire Tray, les mains le chaupicquoient fort et ne <]uéi*oient que le liutin à son mortel adversaire le daulphin dont le mcs-fait ne povoit «stre oublié. Sy vint erramment audit Mantes le plus qu il povoit , seidemont à trois mil

GEORGE CHASTELLAIN. t*4Jl]

combatlans , toutes gens d*eslite\ cuidant bien trouver bataille ; mais le daulphin , adverty de la grand puissance de ses ennemis sijprès de luy et si à redouter , se leva de son siège , et en bon arroy, et asseuréement assez , partit et se retira en son pays de Tonraine de-là Loire, dont il avoit les villes tontes et les passaiges pour luy. Et pourtant que le duc de Bourgoingne avoit et mainteaoit la frontière de Picardie encontre messire Jacques de Harcourt et plusieurs autres qui y faisoicnt mortelle guerre, quand ce vint que la bataille ne se trouva là où il la quérpit, il s en retourna en ses pays pour leur estre garand et protecteur encontre ses ennemis; et laissa le roy maintenir la frontière à Fendroit de Normandie et ailletu^s.

Page 1