CHAPITRE LXXV
I>e8 daolphinois qui furent rencontrés en ost par le duc de Bourgoingneà laBlancque-Tacque.
Or 8*estoient tous assemblés les routiers et les gens des François dont j*ay dessus parlé, et s*en venoient à tire de chevaulx pour passer la rivière de Somme , affin de venir courir sus à Tost du duc bourgoingnon en son siège. Si en fut adverty ledict duc par certaines nouvelles qui luy en furent envoyées d^AbbeviUe, d* Amiens et d'ailleurs , là où il avoit ses amis et bienveillans. Si faict à croire que sur une telle matière , à un tel prince qu'il estoit , il failloit prendre advis et conseil et délibérer sur le meilleur faict et laissier ; car par sens et advis plus que par force estourdie se consomment toutes baultes et difficiles besoingnes, et prennent les débattues et avisées emprinses bonne et joyeuse fin , et les présumées en force et folle baudeur povre termi* nacion souvent; ce que trop a esté veu en ce royaulme, dont les exemples , hélas ! et les alléguemens doloreux sont.Quand doncques ceste matière eut esté mise en conseil et débattue assez pour Tune partie et Taultre , le meilleur advis à quoy on se arresta, ce feust que le duc leveroit son siège qui n'estoit pas souffisamment fortiffié pour attendre, et que pour deffendre à ses ennemis qu'ils n'entrassent pardeçà Somme eu ses pays de Picardie , luy meismes allast au devant d*eulx leur deffendre le passaige , et les combatre plus t()st en allant au devant d*eulx, qu'éstre surprins de leur venue par manière d'orgueil. Et sembloit bien au duc bourgoingnon que l'bonneur de hardement et de haultaineté luy estoit due mieulx queàeulx. Or, comme il fut dict|il fut faict. Le siège se leva le vingt-neuviesmejour d'aoust;au moins fut conclu de lever celle nuyt prochaine par nuyt, affin que leurs ennemis ne se donnassent garde de leur emprinse. Si appella le prince de l'ost à basses vespres uog sien vassal , noble escuyer et saige de guerre , nommé Philippe de Saveuses, et ung aultre gentil cavalier , le seijO;neur de Crèvecœur, et en mettant en leurs mains six cens combatans leur dict :
« Or ça , seigneur de Crèvecœur et Philippe de^Saveuses , vous en yrez prestement sans tarder à Abbeville , passer la rivière de Som • me, et de là vous tirerez au pays de Vimeux , et ailleurs s'il est besoing , pour enquérir et apprendre de Testât et de l'estre de mes ennemis, que l'en dict qui me menassent et viennent combattre. Dilli;j[entez bien , enquestez , et mectez cœur à mon commandement; je vous suiveray, si Dieu plaist, de près encoires à nuyt , et me trouverez à votre secours se besoing vous est. Allez , ne tardez riens, et m'apportez vrayes nouvelles, je vous en prye. » Les deux nobles hommes , quand oyrent la paroUe de leur prince qui lui touchoit beaucop et estoit de grand poix, pensez que gaires ne demourèrent après qu'ils ne mirent à effect son commandement et qu'ils ne montassent à cheval ; et se mirent en chemin, nonobstant qu'il estoit jà noire nuyt. Si vindrent devant les portes d' Abbeville , lesquelles ils firent ouvrir ; et sans arrester ni descendre passèrent par l'aultre porte à l'aultre lez de la rivière, et de là tirèrent avant en leur entreprinse bien aviséement , sans faire bruit ne desroy parles champs; et avoient tousjours l'oreille à l'escout , pour entendre s'ils orroient ne bruit ne friente de chevaulx , ne de gens, ne près ne loing de eulx. Et entre temps que ainsi chevaitchoient en leur entreprinse , le duc bourgoingnon aussi , avec pavillons et toute manière d'artillerie , atout son ost se deslogea ; et après avoir fait bruUer tout son logis , s'en vint à Abbeville au point du jour, où oncques il n'eust volu descendre ne le souffrir à ses gens, se ce n'estoit en mangart ou en buvant ung cop en passant; car ne vouloit pas que le temps ne le surprist, mais vouloit lui-meismes prévenir le temps. Or, s'en alloient ces six cens combattans que j*ay dict dessus, par pays, escoutant , et regardoient par tout à l'entour et au long de eulx. Si advint que sur l'heure du soleil levant, versOysemont ils apperceurent leurs ennemis venir en bon et saige arroy vers la rivière de Somme , tirant droit au passaige de la Blancque-Tacque pour la passer ; dont il y avoit aucuns qui s'estoient espars par les champs, cuidant nulluy avoir autour de eux qui malheur voulsist. lesquels
GEORGE CHASTELLAIN
certiNi, «ans que la (jraiid route s'en apperccust, furent priiis et examinés ; et descouvrèreiit toute Temiirinse de leurs gens ; car on les menass^iit de tuer et de noyer, s'ils ne disoient le secret et vérité du fort. Sy dirent tout ce qoi en esioit , et comment leurs gens avoient entreprins de passer la rivière à laBlancque- Tac^iue et de venir combattre le duc de Bourgoingne en son siège , car avoient dn secours en mcssire Jacques de Harconrt et ailleurs. Les quelles choses bien entendues et veues par expérience que ainsi en estoit , Incontinent envoyèrent à course de chevaulx devers leur maistre le duc à Abbeville , que à paine estoit-il encoires soleil levant ; et luy mandèrent que hasiivement il s'avançast à tout son ost , et que les ennemis estoient sur le passaige do la rivière , où messire Jacques de Ilarcourt les attendoit se joindre à eulx. Vx lui signiiïlèrcnt que la haste y estoit nécessaire , s'il les vouloit avoir de là la rivière , ou aultrement, par tarder ne tant ne quand, ils seroient passés et venus meismcs devers lui. Si ne leur soufflt point do y en envoyer iin{f ny deux , mais mossaige sur mossaige Tung après Taullro pour le plus avancier. Or fault ponsior que après ces nouvelles receues, cestuy coiiragicux prince ne demeura gaires & délib( ror sur son fait. Il savoit bien que par bataille il failloit estrc abattu Torgueil de Tung ou de Taulti'c , et si estoit bataille la chose du monde que plus il (|uéroit. Si se mist aux champs , et Ht tout le monde tirer avant , le plus joyeulx que oncquos se trouvast , quand Dieu lui prestoit lieu pour vengier son courroux. Et à force do chevaulx tant qu'ils povoient aller, se mist au front de sa bataille, prenant la sieute do chascun de son plaisir, et principalement des bien montés , car les arbalestriers et les gens des bonnes villes souffroit il venir derrière et leur avoit laissié conduicte pour les snyr ; et tira tant et si tost avant que ses ennemis rappcrc^eurcut venir h grand trot, et lui eulx; par qnoy les dicts ennemis daulphinuis culdant gaignier le passaige, premier qu'il y peull mecire empeschement et le gaingnier par eulx avancer et haster durement, certes il |<\s poursieuvy de si près -il de telle raddeur ([u'il leur sembloit ït^ii nossible de y passer sans huit, et plus
à leur confusion que à leur bien. Si destoornèrent leur chemin ; et costo]fint la rivière traversèrent les champs , feisant semblant de barguigner sans acheter ; et regardaient rot l'aultre les deux batailles , dont l'ime toutesfois estoit trop plus puissante que l'aultre, c'esloit celle du duc de Bonrgeingne. Dont quand cely de Harconrt vit les seigueort, lesquels il avoit mandé et requis de venir i son ayde , estre en ce dangier que de non povoir passer , et que le baster, comme il lui sembloit , devoit esire périlleux pour les daulphinois là surprins , tantost sans sey efforcer de passer devers eulx, ni pour les ayder, tourna bride vers son Grottoy, et là se tint escoutant l'avaine lever et les rapptin de fortune.