CHAPITRE LXXVII
Des grands prouesses qni se féirent en la bilaiBe de costé et d*autre;du duc bourgoingnon prenier et de ceux'qui s*y monstrèrent bons cheraliert.
La meslée doncques commençoit à estre dure et horrible. Sy y avoit des vaillans chevaliers d'une part et d'aulure, lesquels désirant estre congneus et assayés, firent de grands faicts et s'esforcèrent en leur devoir de porter grand dommaige à Tung et à Taultre par férir d'espées et de pointes de haches en visière et partout. Si est \Tay que sur tes esles de la bataille du duc bourgoingnon fut faict une grand rompture par tes daulphinois, et une grand pestilence à la première envahie ; par quoy une grand part de ceulx du party bourgoingnon , de maie aventure pour eulx et non pas pour la journée, s*enfuyrent cuidans que la desconfiture et le malheur fut sur toute la bataille comme sur eulx; et ne regardoicnt que sur leurs personnes et non pas sur celle de leur prince , lequel ils avoiefit tantost perdu à fabborder, et ne savoient qu'il estoit devenu; et s'enfuirent, comme je vous dis, à course de chevaulx, devers Abbeville , cuidant v entrer; maison les y refusa, et leur dict-on honteuses paroUes; par quoy s'en allèrent vers Pîquigny les grands galops. Et advint que ta banière du duc , par une esmerveillable et estrange onbliance que oncques je crois autrefois ne ailleurs n*adviut, fust oubliée à estre mise en main à celuy qui la devoii porter , ung vaillant ch^\*alier qui à ce estoit commis, et estoit riMiiiso en la maind'ung sien serviteur qui
ainsi que ung paige porte la lance de son seigneur; et ainsi de baste et d'ardeur qu'il avoit de combattre , il oublia son honneur et mist son maisire en grand dangier. Or estoit cestuy variet atout la banière en la compaingnie des fuyans; et cuidoient beaucop , pour dire vray, parce que ils véoîent fuir la bannière , que la bataille fust desconfite entièrement et leur prince ou mort ou prins, que n en véoient ne signe ne nouvelle. Sy s'avisa le variet de bien faire , qui peu avoit appris d'avoir tant d'honneur ; et gecta à terre la bannière , la levastqui peust, car trop en estoit empeschié, luy sembloit. Laquelle chosç ung gentil-homme voyant , nommé Jehan de Rosimbos , admonesté'de vergoingne de la sienne et aultruy lascheté qui leur estoit advenue honteusement, releva la banière de terre et la remist en estât , et dist à plusieurs nobles hommes qui près estoient: « Or ça, messeigneurs, vous tous nobles hommes et moy, ne sommes dignes de vivre ne de nous trouver jamais en lieu de bien{, si nous n'amendons nostre mespris aujourd'huy , qui nous vient de malhetur et de légier couraige par ceste banière qui nous a abusé. Ça, ça, ralionsHious , au nom de Dieu ! monstrons-nous estre gentils-hommes, et servons nostre prince, car mieulx vault morir en honneur avec luy que vivre reprochiés. » A ces mois , ledict de Rosimbos se retourna vei*s la bataille et se mist en chemin avec aulcuns gentils-hommes qui y estoient raliés; mais à. peu de faict et povrement à leur honneur, comme j'en appris ; dont ce fut dommaige et grand malheur à plusieurs qui y estoient, qui jusques à ceste heure avoieni porté dès onques hault los et bon tiltre , que tout cheust celuy jour et s'esforça pour à jamais , combien que le roy d'armes
d'Artois nommé (1) peu saige et
mal instruit, leur ceriiffia seuremeut, et à tous aultres , que le duc certainement estoit mort ou prins , et que en la bataille n'y avoit point de recuevre pour cela ; dont il ne disoit point vray combien que le cuidast.
Les daulphinois doncques aulcuns aussi, qui ne regardoient que devant eulx et véoient les Bourgoingnons fuyr par troppeaulx icy
» (1) Lacune dans le manuscrit.
CHRONIQUE DU DUC PHILIPPE
et là , cuidoient que tout le remanant feit en ce point et tout fust vaincu et gourmande. Ung Pierron de Luppel et Jehan Roulet , avec environ six vingt combattans , se mirent à la chasse après, et conune desconfis à demy davantaigeenprindrent, aulcuns aultres blessèrent et tuèrent , et les aultres se sauvèrent par force de courrir, et se fioyent mieulx en leurs espérons qu'en leurs espées. Hélas! ainsi ne firent pas les nobles et vaiilans chevaliers beaucop et les vallereux escuyers qui , en la vertu d'honneste vergoingne , estoient demourés pour morir honnourablement emprès leur prince , en nombre environ de cinq cens combattans, là où le noble seigneur de Croy, chevalier de bon éage, vert et vineux alors et en son premier venir, fit de grands et de hauts faits de sa main ; si féroit , mailloit de l'espée , d'estocq et taille , rompoit mailles et charnières , et ne donna repos à son bras , ains Tapprestoit en la mort de chacun , fust devant , fust de costé , là où il povoit attaindre. Si fist messire Jehan de Croy , son frère , qui depuis maintefois a esté trouvé bon chevalier. Le chevalier de Luxembourg aussi , qui estoit aigre, et mordant mortellement , se trouva plain de valeur et de bonté , qui oncques nulle part ne s'est trouvé aultre. Le seigneur de Longueval, un fier chevalier aussi et de grand cuer, monstra bien à cestui jour que en luy avoit prouesse et hardement; car n'amiroit daulphinois non plus que loups les oeilles , ains exploitoit èsfaicts d'armes en tous destroicts. Si faisoit le seigneur de Jonvelle , le chevalier de la greigneur force de France , voire des chrestiens , ce croy-je , et de plus grand couraige , par quoy il ne faict pas à doubter qu'il ne feist de haults et de grands faicts en si esti'oict besoing comme à celle heure , car dur y faisoit et mortel ; et ne se povoit nul mectre à saulf de péril , si non par estre meismes mortel périlleux. Par quoy se ceulx du party bourgoingnon se traveilloient à venir à la victoire par estre fiers et mordans» si faisoient, pensez, les daulphinois tout meismes ; et véoient bien qu'il leur faisoit plus que mestier, car trop y trouvoient de vaillance et d'esmervcillables en une petite roule de gens que nulle force ne felle envie d'en-
GEORGE CHASTELLAIN
nctnis ne povoît descondrc ne ouvrir. Si se mist tontesvoies en bon devoir souvent Potton, un{y très vaillant escuyer et depuis maintesfoisbienesprouvé , lequel, pour nulle péri! de mort^nebesoingna àem|>loyer son corps en son propre honneur et Taultruy , ains tousjours s*adressa aux plus vaillans et les plus chevalereux , et leur donna à souffrir beaucop ; meismes plusieurs fois se prinst au duc bourgoingnon , lequel il trouva redoutable beaucop et criminel. Et cuide, se j*ay bien retenu, que lui-fpeismespristledict Potton , et le commença en la fin de la besoingne et le gaigna par force d'armes. Messire Regnault de (4) aussi , et plusieurs aultres se portèrent mieulx que fortune ne leur estoit bonne; car ce que en commencement cuidoient avoir gaingnié et conquis ils perdirent enfin , et leur retourna Taventure contraire. Merveilles fat véoir des armes que Ten y faisoit et des pesans et horribles cops que on y ruoit à tous lez «, Tung cy, Taultre là, d'estoc et de taille, et de toutes manières. Le duc meismes y fut saisy au corps; et le cuidoit, ung très puissant homme d'armes le quel luy avoit perse Tarçon de sa selle tout oullrc , le tirer jus à terre, car le tenoit à bras ; mais son coursier, qui estoit viste et merveilleusement bon , le porta oultre. Si ne laissa pas pourtant à soy rebouter en la presse , car le quéroit tousjours ; et chassoit après les plus drus , et les servoît de son trenchant le plus mortellement qui y fast en la journée. Aussi ne tint-il en celuy jour oncques ne route ne ordonnance, ne ne rcgardoit ne qui fat près ne loing de sa personne , mais tousjours mains et bras en besoingne sur les sallades et visières hurtoit et chocquoit sur les ungs et sur les aultres. Toutes presses lui estoient bonnes et toutes places visitées , à gauche et à dextre , devant et derrière. N'y oit chevalier son enncmy (|ui n'assiast son bras, et qui ne sentist (le sa valeur, qui estoit plus felle que de serpent en flauïbe. Kl y prinst deux hommes (l'armes (mi ladosconliture qui se rendirent 6 luy et liiy demandèrenl merey. Ki bien sçavez que onrcjuc's la bonté de son couraige
(i) Lacune dans le manuscrit.
ne les peult reffuser, comme preux ne comme dur ennemy qu'il leur fust, puisqu'ils estoient gentils -hommes et qu'il les avoit trouvé vaillans , dont il les prisoit myeolx.