CHAPITRE LXXVIIL
Cj parie des prouesses qui fùtent faietes ptr WÊtmtt Jehan de Luxembourg et plusieurs aolrei.
Or estoit messire Jehan de Luxenbowig avec aulcuns des seigneurs à Assy aceneiMi d'un troppeau de daulphinois qui le CùùÇBonsoient , et ne chassoient que à luy faire très mauvaise corapaignie , pour ce que folieneiit et despiteusementserevangeoit.[Ori! estoit bien aisé , car estoit chevalier de grand proesse. Si l'avoicnt aucunement à part arriéré ds son maistre le duc , et taschoient à remmener prisonnier , car cuidoient encoiresla journée estre pour eulx , et luy dirent ^malntefbts : « De la foy, chevalier, de la foyi » le quel grinant les dens de courroux ,* ne rendoit responce que de l'espée , tant qa'il la povoit remouvoir; (!t leur donnoit bien à congnoistre qu'il n'avoit pas ce vouloir. Dont quand ceiuy qui sy de près le tenoit , nommé La Moure , véy que si mal en povoit venir à chief , et ri estoit ' comme seul entre beaucop , print ung argu de couraige en luy, en remectant en soy-meismes ou de le tuer ou de l'emmener, s'il y povoit advenir par nulle fin ; si en y avoit aulcuns qui s'estoient traversés entre luy et luy , et estoient près eslongiés de denlx lances l'ung de l'aultre , et avoit ledict de Luxembourg k faire et à entendre ailleurs. Dont quand cestuy La Moure lerechoisy, vint à bras levé et à force de cheval , et de haulte puissance de corps et de cuer luy bailla une traverse au visaige , disant : « Je reviens. Or à ce cop vous mourrez ou vous vous rendrez ; je vousayhuy tant poursicvi, il est heure que je en ave une fin. Sus, rendez-vous à l'heure , ou à la njort. »> El ledict de Luxembourg , non amoindry de cuer, mais tout villcnné laidement en face et esblouy du sang qui luy alloit sur.les yeulx, dont il n'en avoit que ung, comme vous avez ouy dire et comment il le perdy, à dur certes et à bien envys, quand
t«21] CHUONIQt'E DU
ne se troora secovradenolluy.se rendy audictLaMooreetluy bailla lafoy; aussi avoitilpar arantfiiict le seigneur de Luxembourg, qui estoil demonré emprès luy et avoit esté bleschié bien durement. Si furenteDenmenés, par uBg pen de temps et non gaires , que les gens du duc de Bonrgoingne, et les siens aussi, sus l'avantaige de la victoire, crians: " Icyl bëiaa ! » les trODvèrent d'aventure ; et furent lionuourablement et vaillamment recours par leurs amis , mais non pas si tosl sanés de leurs playes. Le seigneur de Comynes , ung vaillant chevalier de Flandres , fut tout au long du jour avec plusieurs autres valUans bonimes de sa nation de Flandres emprès son prince , et print toutes aventures avec luy, et y acquist de l'honneur et du los beaucop celuy jour, et se monslra chevalier de grand
prix. Si fit le seigneur de (1)
et tous ceulx de la nation flandrotse , è qui leur prince donna ce los. Et it luy-meismes l'ay oy dire , que plus par euU que par nuls aultres cely jour Dieu Iny envoya victoire et honneur. Et aflermoit avec ce qu'il ne fiist Oncques trouvé qu'en leur noblesse il n'y cust constance et fermeté la plus entière du monde et la plus féable^ les anciennes histoires 'aussi plusieurs en font mention assez. Sy est vray que entre eulx en y avoit ung qui estoit fdit chevalier cely jour, nommé mesure Jehan Villain , noble homme et de haulte stature , gros avec ce , membrenx, et portoit force et croysée , ayant haulle fbrcelle et gros yeulx felles durement et flamboyeulx. Cestuy estoit monté sur ung hault paissant destrier, merveilleusement gros et conragieux , comme il luy faisoit bien besoing, car il portoit de fès assez pour denx ; et en la plus dure et mortelle presse là où seft eunemis estoient en leur plus hanlt orgueil , il vint h bride abandonnée et d'une pesante hache en ses mains , que nul n'eustpeu sourdre, et h deux bras alloit ruant et rammonoant devant luy ; et par la plus horrible) manière qui avoit esté veue oncques mais , tuoit gens et assommoit comme boucliiers font les bœufs, espautroil testes de chcvaulx, confondoit hommes d'armes, cspuvanioit couraiges , donnant forces et puis-
(1) Lacune dans le manuscrit.
DUC PHILIPPE
sauces , employant bras d'ong foudre et d'uog homme d'achier qui nully n'amiroit mais. Si le fuirent chacun ; et ne sembloitque ung assommeur, ung murtrier à journée, plus diable que homme. Se tira h jgart Potton de Saincte-Trailles espovanté en loy-meismes de ses faicts, pour le regarder par unes merveilles plus à son aise , car oncques mais n'avoit veu ne ony parler ne de telle oullraige, ne de telle horreur; et s'en seignoil par amiracion, commed'uag(l]. . . . àquiforcchaultaioe n'a lieu , car abandonnant son corps k chacun sans tenir bride ne selle, nul ne l'osoit approchier.maiss'enfuyoient comme anneteaulxdevant le faulcon ; et se laissoient plus tost cheoir àterre que recevoir son cop, tant estoit pesant et horrible et non portable sans mort. Sy escumoit par la bouche, et son cheval par tout le corps plus blanc que neige , dn fès qu'il portoit et soustenoit, d'escume. Brief tout fut mis à desconfiture devant luy, ce qui se Ironvoit , et la victoire clère pour son party par luy et par anttrcs. Or estoit retourné Pterron de Luppel et sa compaignye de la chasse après ceulx qui s'en estoient fuis , et cuidolt trouver la fortune comme il l'avoit laissée. Dont si tost qu'il s'en perceut dn contraire, sans gaires donner à congnoistre quelle espée il portoit , de la meilleure pièce de son harnoîs c'estoient ses espérons , il quist à sa sauveté et se mist k la fuyte, plus aigrement beaucop qu'il n'avoit chassé par avant, et print son chemin vers Sainct-Waléry. Aulcuns aullrcs (2). . . . qui mieulx mieulx , pour estrc plustost à saulF. Le seigneur de Moy en fist autant, et se sauva par ce party.
CHAPITUE LXXIX.
S'ensuit la cessation de la batwlle.
Quand doncques cestuy duc nouveau bataillier et jeusne victorieulx se véit au dessus de ceulx qui le vouloient humilier par leur orgueil, et que les lieux çà et lu estoient esclarcys beaucop de ses hayneux , à quoy ses boas faicts et meismes ceulx de ses loyaulx subjecis e( serviteurs l'avoient faict parvenir devers luy, lors délaissant lu rivière, là où il les avoit cliasso et poursuy morlel-
(1) Lacune dans le manuscrit.— (2) Wwi.
GEORGE CHASTELLAIN
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lement près , il revint au champ principal où estoit la première mesiée, et se montra ;à ceulx qui longuement Tavoient perdu , et non sceu de sa mort ni de sa vie ce qu il estoit devenu. Et sans estre plus enfiéry sur la gloire de sa fortune, non. plus que s*il n'y eust oncques mis mains, quoyement vint marchisant ses estriers; et parloit peu; et sembloit bien à son tain que le cuer avoit esté esmeu beaucop , et le corps en souffrir. Si fist tantost rassembler ses gens et ralier tout en ung ; et ceulx que Ten povoit congnoistre estre mors des siens, il commanda qu'on les relevast et que Ton les tnist en leur droict ; par especial le seigneur de la Viefville, lequel il congneut ; et le plaindi beaucop , quoy que vaillamment il morut en honneur. Sy fit Jehan le seigneur de Mailly. Lesquels deulx y morurent seulement ce jour pour gens de nom , et environ quarante aullres ou cinquante de son party. Mais bien de la partie des aullres estoit la perte greigneur-, car montoit bien de quatre à cinq cens, et de gens de grand nom , sans bien cent ou six vingts prisonniers , que le jeusne duc amena avec luy à Abbeville , et de là les envoya au chasteau de Lille. Si estoient les noms de ces prisonniers : le seigneur de^Conflans, Loys d'OffenK)nt, messire Gilles de Gamaches, son fi ère Loys, messire Loys de Tiembronne, Potton de Saincte-Trailles , le marquis de Sore et son frère , Jehan de Saincl-Saulieu , messire Rigault de Fontaines, Sauvaige de la Rivière , Jehan de Prolsy, messire Raoul de Gaulcourt , messire Jehan de Rogan , Bernard de Sainct-Mariin , Jehan de Joingny, le seigneur de Montmort , Jehan de Yerseilles , le Bourg de La Hire , Yvon du Puis , Jehan'de Sommain, Hervé d'Ourdas et aulcuns aultres jusques au nombre qui est dit. Et entre les mors furent trouvés le baron dlncy, messire Charles de Sainct-Saulieu , Gallahault d'Arcy, Thibault de Gerincouri, messire Corbeau de Rieu, messire Sarrazin de Beaufort , Robinet de Versçilles , Guillaume du Pont , le bastard De Moy, et plusieurs aullres nobles hommes durement plainds , dont Je ne sçay les noms.
Ce jeusne duc doncques loant Dieu decestc haulte et joyeuse aventure , cncoiies en son premier venir y print son chemin tantost vers
Abbeville atout ses riches prisonniers^ et li fut reccu à la plus grand fesle que oncques fut hault homme , et à la plus grand joye. Mais, sans arrester nulle part, s'en alla descendre devant la porte de Nostre Dame , et devant le grand autel bien richement mis à point , et à deux genoulx rendi grâce à Dieu die sa victoire, et à la glorieuse dame sa singnlièredfrvocion et son offrande ; et puis s'en alla logi^ et soy refaire , comme bien y estoit raison , et chacun à son advenant, ung peu plus asseors que le matin devant. Or n'avoit-il encoires riens sceu de ceulx qui en l'abborder de la bataille Tavoient abandonné si fellement et s'en estoient fuys tout esirayés et ooblieax d'honneur, ne savoient à quel titre, fors que de leur maie aventure , dont la banière , comme j'ai dit dessus, estoit aucunement cause , combien que, après la chose sceoe et raliement iaict, encoires petitement se acqoitèrent pour recouvrer leur honneur. Si luy fut dit le meschief et le grand dangier en quoy il avoit esté cestuy jour par le desvoiement des lasches fuyans /^dont telle heure fut que tout sembloit estre perdu pour lui et desconfit, si Dieu et sa vertu n'y eussent remédié. Si s'en merveilla durement ; et luy donnoit douleur assez et passion en couraige , la faulte qui y ësloit advenue , encoires sur tels que il cuidoit estre bons , et qui avec tikre de noblesse avoient porté aullres fois tilure de bien esprouvée valeur , avec le duc son père. Mais puisqu'il estoit advenu et qu'il n'y véoit d'amendement , par patience vainqui sa douleur. Et en tant que lors il apprenoit avoir esté en grand bransle de péril , d'autant maintenant louoit-il Dieu plus ardammeotde sa très bien heurée victoire , qui estoit plus bien fortunée que bien apparent , comme il entendoit par ce compte. Or estoient les malheureux notés durement en son cuer et indignes à tousjours. Et pour ce que entre eux en y avoit aulcuns de son hoslel et de sa nourriture, il les fit eslongier de ses yeulx et les congéa sans retour , combien que peu en y avoit ; et des aultres en morurent aulcuns en leur annuy. Aulcuns en eslonge de leur pays se disposèrent à longtains voyaiges qui en effacèrent et amoindrirent la mémoire. Le duc doncques se aisa par trois ou quaure jours en Abbeville^ et fit mecure chacun
CHRONIQUE Dt DUC PHILIPPE.
à point les playes qu il avoit receues. Et pour ce que il ne sembloit pas bien expédient aux saiges d'entonr de luy de remecire le siège arrière devant Sainct-Ricquier, pour pluiseurs causes , et souverainement pour ce que Ten l*espëroit bien avoir temprement , par plus douce voie et plus seure , le noble victorien deslogeant d'Abbeville , passa par devant la ville de ses ennemis; et après le logier d*une nuyt seule, aussi s'en alla à Hesdin tenir son séjour par aulcun temps convenable, pendant lequel il ordonna de ses garnisons, et en pluiseurs lieux ici et là , pour tenir frontière encontre messire Jacques de Harcourt et ceulx de Sainct-Ricquier; et cela fait, donnacongiéàses gens et rompy son. armée pour celle saison. Tantost se répandirent ces nouvelles par toutes contrées entre amis et ennemis , que le duc de Bourgoiogne avoit eu ceste noble et haulte victoire et rué jus toute la fleur des frontières de deçà Paris. Si en firent grand joye les peuples et les villes voisines paitout ; et se conjoyssoient en leur bonne aventure , souverainement Monstreul et le pays d'entour, pour ce que elle estoit prochaine plus que aultres et plus subjecte aux périls de la guerre. Dont se la joye en fut grande entre les amis , H faut penser certes que la douleur en fust amère au parti contraire. Si alloient disant à UDg lez les amis : « 0 que cy a un hault commencement de prince , ung noble descouvrement de vertu en ce jeusne homme qui aujourd'hui nous a suscité les cuers et les esperits par son bras. Bien nous y a pourveu Dieu, que loué en soit-il! et que longuement puist-il vivre ! Ce nous sera Teseu qui nous sera nécessaire , escu de protection et arche de salut en qui nul ne pourra mordre ; meismes se fera espovanter en son glaive. Gènes bien congnoissons plusieurs doloreuses tribulacîons appâtantes ; et a esté convenable en ce royaulme sa naissance , le quel , dénué de ses princes beaucop aujourd'hui, de grand faict, aura ung champion maintenant, si Dieu plaist, de grand los. Dieu le maintiengne ! » A Taultre lez aussi , ses ennemis , expers assez de leur marasire fortune en tous endrois , et que la baniere et le porter leur estoit bien dur, cerles quand ils virent lu rcdoubtablc ven»je de ces luy , cmprùs la felle présomption du roy an-
glois leur débonteur, et congnoissant que fortune rue voulenliers à jeune éage et à bon droict, dont en son fier couraige luy donnoient assez porcion honnestc comme vengeur non comme adjoiuct à aultruy , pensez quel soucy et douleur se boutoient en mains et divers couraiges et en diverses marches de leur repaire, pour soy y savoir conduire bien , à ladvenant de ce qu ils vcoient hault et dura résister. Mais ce que alors leur povoit estre matière aulcunement de mérancolie celluy endroicl, en Taultre leur tournoit-il en reconfort de soy faire valoir et de vaincre leur dure fortune en vertu, par sens, par labeur, par diligence et par non espovanté ne desmeu couraige , plus espérans une fois de tanner et ennuyer fortune par aigreur , que estre esbranlé de bon hardement par sa traverse. Ceste seulle chose au fort leur estoit refluge et consolacion des choses présentes et futures, quelles que peussent avenir certeç ; et leur estoit gloire et bon los en telle nécessité qui les lyoit. $• ~